La renouée des oiseaux (Polygonum aviculare)

Synonymes : traînasse, tirasse, trame, sanguinaire, herbe à cent nœuds, centinode, herbe à moineau, langue de passereau, herbe à cochon, herbe de pourceau, tire-goret, herniole, herbe des saints innocents, etc.

L’histoire de cette plante, vieille déjà de plus de 2000 ans, s’étale (c’est le cas de le dire) de l’Asie à l’Europe. En Chine, où elle porte le nom de bian xu, c’est un diurétique usité depuis des millénaires, mais également un vermifuge et un antidiarrhéique. L’Europe de l’Antiquité offre en commun avec la Chine d’accréditer à la renouée des propriétés diurétiques et astringentes, intervenant tant dans les diarrhées que dans les hémorragies de toute espèce (ménorragie, crachement de sang, saignement de nez), au point que les Romains signalèrent cette vertu hémostatique par le nom qu’ils attribuèrent à cette plante : herba sanguinalis ou sanguinaria. Dioscoride, lui, l’appelle corrigiole et se permet même d’en distinguer une espèce mâle et l’autre femelle. Prenons connaissance de ce qu’il écrit dans le quatrième chapitre du Livre IV de la Materia medica : « De la corrigiole mâle. Son suc bu a vertu rafraîchissante et astringente. Il restreint les crachements de sang et les flux du corps. Il aide […] à l’émission d’urine, car il fait uriner évidemment […] Appliqué par dessous, il restreint les flux des femmes […] L’on emplâtre les feuilles avec utilité aux ardeurs de l’estomac, aux crachements de sang, aux ulcères rongeants, au mal de Saint-Antoine, aux inflammations, aux apostumes, aux plaies fraîches […] De la corrigiole femelle : [c’est] une petite plante qui produit une seule tige semblable à un roseau tendre, avec grande quantité de nœuds empilés les uns sur les autres […], à l’entour desquels les feuilles sortent en figure ronde, semblables à celles du pin […] Elle naît dans les lieux aquatiques. Elle a vertu de restreindre et de rafraîchir, et vaut à toutes les choses que la précédente. » Si Dioscoride les a réunies dans la même rubrique, c’est moins pour des caractéristiques morphologiques communes (tiges à nœuds) que pour d’identiques propriétés médicinales.

Dans le Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires de Pierre Canavaggio, quelques lignes réservées à la renouée des oiseaux ne sont qu’un bref copier-coller de ce que l’on peut lire dans le Grand Albert, ouvrage qui fait d’ailleurs partie de la bibliographie du premier. Mais ce que ne savait très certainement pas Canavaggio, c’est que les informations étalées dans le Grand Albert ne sont ni plus ni moins que reprises d’un antique manuscrit d’astrologie botanique rédigé en grec. En l’espace de 2000 ans, je vous laisse imaginer la déperdition de sens et, surtout, la reproduction des mêmes sottises. Dans le plus récent de tous ces ouvrages (le Dictionnaire de Canavaggio n’a que 40 ans), l’on peut lire, par exemple, que la renouée est « nommée ‘la Maison du Soleil’ parce qu’elle est placée sous son signe » (1), chose, bien entendu, déjà relatée par le Grand Albert. La renouée (ou poligoine) y est donnée comme remède pulmonaire et antihémorragique, ce qui est fort bien, et comme remède oculaire, cardiaque et aphrodisiaque, ce qui l’est moins. Cette plante d’Hélios, que les Grecs anciens nommaient polugonon ou polugonos, était considérée comme une plante particulièrement prolifique, gonos signifiant autant « enfant » que « semence », ce qui a fait qu’on lui a attribué le rôle d’une plante apte à engendrer. Mais vu que gony signifie « genou », il y a fort à parier qu’une confusion s’est glissée quelque part. Genou ou nœud, en référence à ceux, nombreux, que porte la tige de cette plante (polygonum : qui a beaucoup de genoux !). De la puissance génésique du Soleil, l’on a donc placé cette petite plante sous son patronage et, selon les principales mélothésies planétaires, on a accordé à la renouée des oiseaux des actions sur les yeux, le cœur (ce que ne relèvent en aucun cas les auteurs médicaux grecs), enfin une vertu propre à endiguer les hémorragies (à raison). Où l’on voit qu’une bourde vieille de 2000 ans se transmet de génération en génération sans que cela fasse sourciller quiconque. Bref. Laissons cela. Tournons-nous du côté du Pseudo-Apulée et de son Herbarius compilé au IV ème siècle après J.-C.. La renouée, qu’il appelle herba proserpinaca, peut éventuellement rappeler une divinité, bien que proserpinaca signifie « qui se propage en rampant », ce qui est le propre de la renouée. Mais la référence à Proserpine – celle qui favorise la germination des graines – est bien réelle : « Petite herbe proserpinace, fille du roi des enfers [horci regis filia], comme tu as arrêté la gésine [l’accouchement] de la mule, ainsi arrête le sang de celle-ci [l’auteur parle d’une femme] ». La renouée que l’on cueillait avant l’aube ou le coucher du soleil, après avoir tracé un cercle autour d’elle, était encore donc fort réputée contre les hémorragies de quelque nature que ce soit. Cette notoriété ne tarit pas au Moyen-Âge, bien que nous ayons assez peu de données quant à cette vaste période, ainsi que des points d’ombre. Par exemple, la Wizgras d’Hildegarde est-elle la renouée des oiseaux ? En revanche, le chirurgien français Guy de Chauliac (1298-1368) préconisera le premier d’employer la renouée des oiseaux en cas d’épistaxis, en imbibant une mèche du suc de la plante qu’il faisait ensuite pénétrer dans la narine, ce qu’Olivier de Serres se fait fort de répéter en 1600 : « la vertu de cette herbe est d’arrêter le flux des menstruations, celui des dysenteries, du nez, de la bouche et autres évacuations sanguines désordonnées ». Il a raison, d’autant qu’il entame, par ses écrits, un siècle qui verra la renouée des oiseaux tomber dans l’oubli. Mais c’était sans compter sur Jean-Baptiste Chomel (1671-1740) qui remettra cette plante à l’honneur au tournant du XVIII ème siècle, constatant ses très bons effets sur les diarrhées et les dysenteries chroniques. Levrat-Perroton (1843), puis Cazin employèrent la renouée des oiseaux pour d’identiques raisons (flux diarrhéiques, diarrhée rebelle). Cazin en témoigne : « J’ai employé ce remède, en 1846, chez une femme qui, atteinte de diarrhée depuis près de deux mois, avait inutilement employé les opiacées, la rhubarbe, le cachou, le diascordium, l’extrait de ratanhia ; une forte décoction de centinode, prise pendant huit à dix jours, arrêta graduellement le flux » (2). La renouée est, certes, un antidiarrhéique, mais c’est avant tout un astringent doux n’exerçant pas sur les muqueuses intestinales l’action énergique d’autres remèdes particulièrement virulents. En ce cas, la renouée des oiseaux permet avantageusement de rétablir des sécrétions intestinales normales, aidant à juguler un flux diarrhéique. Ce n’est donc pas pour rien que Leclerc, durant la Première Guerre mondiale, fera intervenir la renouée des oiseaux auprès de soldats affectés d’entérite dysentériforme accompagnée de selles sanguinolentes et que, plus tard, Botan, en une seule phrase, affirmera que la renouée des oiseaux est « peut-être le meilleur remède des diarrhées rebelles » (3), se doublant d’un hémostatique remarquable, ce qui fait qu’on peut procéder à un usage externe, cela va de soi, mais également interne comme l’a pratiqué Leclerc. « Longue est la tradition, explique Fournier au sujet de la renouée, qui en affirme l’efficacité dans les hémorragies […], depuis Camerarius (1586) […] jusqu’aux récents expérimentateurs sur les plantes à silice colloïdale, dont la renouée avec la prêle et le galéopsis sont les principales » (4). La silice, en effet. On pense, aujourd’hui, beaucoup plus facilement à la prêle qu’à la renouée qui en contient environ 1 %. Mais, mais, mais, ai-je envie de dire… Rappelons-nous de Dioscoride et de ses deux corrigioles. Quand j’ai lu la description qu’il fait de celle qu’il dit mâle, je n’ai pas eu trop de difficulté à y reconnaître la renouée des oiseaux. Mais la seconde, la corrigiole femelle, vous souvenez-vous des quelques indications botaniques qu’en donne Dioscoride ? Ne scrollez pas, je les replace ci-dessous : [c’est] « une petite plante, qui produit une seule tige semblable à un roseau tendre, avec grande quantité de nœuds empilés les uns sur les autres […], à l’entour desquels les feuilles sortent en figure ronde, semblables à celles du pin […] Elle naît dans les lieux aquatiques. » Ne voyez-vous pas en votre esprit se dessiner l’image d’une prêle des champs ? Dioscoride ignorait que ces deux plantes contenaient de la silice, et il les a associées dans le même chapitre en raison de points communs observés à leur sujet. Le cours de l’histoire lui donne raison, quand bien même face à une « anomalie » peut émerger une réalité que personne n’est encore en mesure d’entrevoir.
Il y a, dans les écrits antiques, bien des énormités, ou qui passent comme tel. N’oublions jamais que le monde d’hier n’est pas celui d’aujourd’hui, que les hommes utilisaient des plantes auxquelles nous ne jetterions pas un regard, et que nous en employons d’autres complètement passées inaperçues aux yeux des Anciens, et que nous nous disons : « Comment ont-ils pu ? » Les rapports des plantes et des hommes sont en perpétuelle évolution et offrent de larges disparités entre ce qu’ils étaient au V ème siècle avant J.-C . et l’an 2000, de telle à telle aire socio-culturelle. Cela a été mis en exergue ici même sur la question des panacées par exemple. Et derrière chaque soi-disant panacée se dissimule assez souvent un charlatan. La renouée des oiseaux n’y a pas fait exception. Il s’est vendu, en Allemagne, avant qu’on y mette bon ordre, des préparations aux appellations fantaisistes (thé homérique, thé russe de Weidemann, etc.) qu’on présentait comme l’ultime remède miraculeux de la tuberculose. Ces « thés » n’étaient pas autre chose que des feuilles de renouée des oiseaux. Comme l’on avait constaté l’efficacité de cette plante sur les crachements de sang et l’hémoptysie, l’on s’est empressé d’en déduire que la renouée pouvait devenir LE remède antituberculeux par excellence. Malgré ces débordements à l’initiative de quelques mauvais maîtres mires (ils existent encore dans ce domaine, mais sont plus dissimulés que par le passé), il n’en reste pas moins que la renouée des oiseaux a endossé le rôle d’adjuvant dans la tuberculose, comme l’a justement fait remarquer Henri Leclerc en son temps.
Pour en terminer avec cet exposé historico-phytothérapeutique, signalons que la renouée des oiseaux serait efficace contre le diabète. C’est, du moins, un médecin du VI ème siècle après J.-C., Paul d’Egine, qui y fait référence. En 1928, Félix Daëls « est d’avis que la composition chimique de la plante lui confère des propriétés calmantes, adoucissantes, laxatives et rafraîchissantes, de sorte qu’elle calme la soif ardente dont souffrent les glycosuriques » (5). Encore une fois, il ne s’agit pas d’un remède antidiabétique, mais simplement d’un adjuvant. Leclerc peut encore en témoigner.

La renouée des oiseaux, malgré sa grande vivacité, est une plante annuelle couchée (vautrée pourrait-on dire, comme un cochon dans sa soue, ce qui explique bien des noms vernaculaires cités plus haut ; disons aussi que les cochons se repaissent allègrement de cette plante), rampante et, parfois, atteignant 150 cm de longueur (d’où les noms de trame, tirasse ; dire à la renouée de ne pas traînasser en chemin est lui faire offense). Ses tiges sont caractéristiques, brun rougeâtre à chaque nœud duquel partent de nombreuses ramifications. C’est donc bien l’herbe à cent nœuds (= centi-node). Ses feuilles, ovales et allongées (on dit qu’elles ressemblent à une langue d’oiseau), sont dites sessiles, c’est-à-dire qu’elles sont insérées directement sur l’axe de la tige, n’étant pas pétiolées. A l’aisselle des feuilles, l’on trouve de minuscules fleurs verdâtres bordées de blanc ou de rouge, isolées ou en groupe, par paquet de trois à cinq. C’est, de mai à novembre, une bien peu spectaculaire floraison qui donnera naissance à des akènes à section triangulaire qu’adorent picorer les moineaux et autres passereaux de petite taille. La renouée est une plante très commune, tant en ville qu’à la campagne. Elle peut grimper (très certainement en cordée, j’imagine ^^) jusqu’à 2000 m d’altitude, mais comme elle reste avant tout une espèce rudérale, on la croise davantage sur les terrains vagues ou cultivés, les jardins, les pelouses sèches, les friches, les décharges et abords de carrières, entre les pavés d’une rue, dans une anfractuosité du trottoir, en bordures de chemins et, surtout, sur le chemin même : apparemment, cette masochiste aime se faire piétiner ^^

La renouée des oiseaux en phytothérapie

Cette plante aux parties aériennes sans odeur (ses quelques fractions aromatiques ne sont pas de celles qui excitent l’odorat), possède néanmoins un goût âcre, astringent, vaguement épicé. Contenant du mucilage, du tanin, des flavonoïdes, des polyphénols, la renouée des oiseaux se distingue par de l’acide silicique dont la proportion varie d’une année sur l’autre, et au cours d’une même année, atteignant son summum (1 %) au mois d’octobre, ainsi que par des anthraquinones.

Propriétés thérapeutiques

  • Astringente douce, hémostatique, vulnéraire, cicatrisante
  • Diurétique, dépurative
  • Expectorante
  • Antidiabétique
  • Vermifuge
  • Renforce les os, les cartilages, les tissus (pulmonaires entre autres) et en assure la bonne fabrication

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée rebelle, dysenterie, entérite sanguinolente, entérocolite, vomissement de sang, hématémèse
  • Troubles de la sphère pulmonaire : toux, catarrhe bronchique, pharyngite, adjuvant dans la tuberculose, crachement de sang, hémoptysie
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : albuminurie, oligurie, lithiase urinaire, rétention d’urine, goutte, rhumatismes
  • Troubles circulatoires : hémorroïdes, varices
  • Troubles gynécologiques : leucorrhée, régularisation des règles, hémorragie utérine
  • Affections cutanées : plaie, plaie saignante, blessure, ulcère de jambe
  • Adjuvant dans le diabète
  • Saignement de nez
  • Stomatite, aphte, autres petites ulcérations buccales

Modes d’emploi

  • Décoction (aqueuse et vineuse)
  • Infusion
  • Cataplasme de feuilles fraîches hachées
  • Alcoolature
  • Teinture-mère
  • Thé siliceux : renouée des oiseaux (½) + prêle des champs (Equisetum arvens) (¼) + galéopsis (Galeopsis dubia) (¼)

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Il y a peu de chance de se procurer de la renouée des oiseaux dans le commerce car elle n’est plus très populaire. Cependant, comme c’est une plante très commune dans la nature, il n’est pas très difficile d’en trouver. Il est préférable de la récolter en octobre, période de l’année où sa teneur en silice est la plus élevée. Mentionnons toutefois que la renouée des oiseaux étant une plante rudérale, il est indispensable d’éliminer les zones de cueillette dans lesquelles la pollution provoquée par les activités humaines est manifeste.
  • En cuisine, elle se consomme à l’état jeune et tendre. Il est souhaitable d’éviter de la cueillir dans des lieux où les passages sont fréquents. En effet, les passages successifs l’endurcissent et la rendent alors difficilement comestible. Ses feuilles peuvent être utilisées en potage, en compagnie d’autres sauvageonnes : ortie, plantain, mauve, amarante, chénopode, etc. Les graines sont elles aussi comestibles mais leur petite taille les rend inaptes à un usage culinaire pratique sauf pour les oiseaux qui en raffolent !
  • Autre espèce : la renouée bistorte (Polygonum bistorta). Les deux plantes se valent d’un point de vue thérapeutique, la bistorte étant peut-être un peu plus efficace que la renouée des oiseaux.
    _______________
    1. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 208.
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, pp. 816-817.
    3. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 172.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 819.
    5. Ibidem.

© Books of Dante – 2017

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