La bugrane (Ononis spinosa)

Synonymes : bugrave, bougrane, bougraine, bougrate, bougrande, bouverande, tenon, tendron, chaupoint, agaloussès, herbe aux ânes, arrête-bœuf.

Arrête-bœuf. Drôle de surnom, tout de même ! Il proviendrait du fait que la forte racine traçante de la bugrane est si résistante qu’elle serait capable de stopper net une charrue tirée par des bœufs. C’est un peu du même style que ce poisson – le rémora – dont les Anciens pensaient qu’il pouvait bloquer un bateau, alors que, dans la réalité, ce poisson-pilote se fixe sur la coque à l’aide d’une ventouse pour se faire transporter à l’œil.
Bugrane, duquel dérivent les bougrane, bougrate, etc., est inspiré du latin populaire boveretina, de bos, « bœuf » et de retinere, « retenir ». Remarquons aussi que dans bugrane et bougrane, il y a « âne », peut-être un clin d’œil à l’un de ses autres surnoms, herbe aux ânes, un âne qui se cache aussi dans son nom latin, ononis : en effet, onis signifie « âne » en grec. Alors, l’herbe aux ânes, comment l’expliquer ? Sans doute parce que ces animaux apprécient d’en brouter le feuillage et que, du moins c’est Cazin qui le rapporte, « ils aiment à se vautrer sur cette plante » épineuse afin d’en gratter leur dos et leurs flancs.

Connue depuis Dioscoride pour ses vertus diurétiques, la bugrane avait la réputation de dissoudre les calculs : « De la bugrane, que les Grecs appellent Anonis : la racine est blanche, chaude et dessiccative. L’écorce bue avec du vin provoque l’urine et rompt les pierres. Elle rompt aussi les lèvres des ulcères [indurations]. Bouillie dans du vinaigre mêlé d’eau, en s’en lavant la bouche, elle apaise les douleurs dentaires. L’on estime que sa décoction guérit les hémorroïdes » (1). Ces premières bases posées mèneront Galien à ériger la bugrane au premier rang des diurétiques.
Après une longue éclipse qui dure jusqu’à la fin du Moyen-Âge, nous retrouvons la bugrane dans l’œuvre de Matthiole, c’est-à-dire ses « Commentaires » sur les six livres de la Matière médicale de Dioscoride. Selon lui, « l’expérience de nombreux patients atteste qu’après avoir bu assez longtemps du vin de racine de bugrane, ils ont rejeté des calculs rénaux et retrouvé la santé. [Elle est donc apte] à rompre la pierre et à la faire sortir principalement quand les conduits par où passe l’urine sont estoupez [comme s’ils étaient bouchés avec de l’étoupe]. Je sais par expérience, ajoute Matthiole, que la décoction de la racine est très utile dans les engorgements du foie ».
L’action de la bugrane sur les systèmes urinaires et hépatiques dans une moindre mesure était bien établie. C’est pourquoi, sous la plume de Simon Paulli, l’on retrouve les mêmes recommandations, ce dernier arguant du fait que la bugrane fait partie des meilleurs remèdes antilithiasiques (tant d’un point de vue rénal qu’urinaire). L’action puissante de cette plante sur l’appareil urinaire est également réaffirmée par Acrel. Émergent aussi des propriétés que la bugrane pourrait avoir sur l’appareil génital : elle fut ainsi employée en cas d’engorgement testiculaire et de sarcocèle, une tuméfaction du testicule, ce qui, sur ce dernier point, fit dire à Cazin que « c’est pour avoir exagéré les propriétés de la bugrane qu’elle est aujourd’hui presque abandonnée, se lamente-t-il au milieu du XIX ème siècle : un éloge non mérité fait méconnaître les qualités réelles » (2). Cependant, il ignorait, bien sûr, que le docteur Leclerc allait remettre de l’ordre dans tout ça au siècle suivant : ayant obtenu de très bons résultats pour des problèmes de cystite, de néphrite calculeuse et de lithiase urinaire, il se montre néanmoins beaucoup plus nuancé sur la question de cette soi-disant propriété de la bugrane sur les sarcocèles.

Dernier point qui mérite d’être souligné. Nous savons que la constellation zodiacale du Taureau est gouvernée par la planète Vénus et que le Taureau règne sur certaines parties du corps humain, le cou et les vertèbres cervicales en sont quelques-unes. Mais, fait plus intéressant, les natifs du Taureau s’exposent davantage aux troubles génitaux, Vénus oblige. Or il se trouve que la bugrane peut intervenir en cas de gonorrhée (autrement dit : chaude-pisse), c’est-à-dire ce qu’on appelait autrefois une maladie vénérienne, MST aujourd’hui. Ce qui pourrait être un lien séduisant avec cette plante réputée arrêter les bœufs (même si je sais que c’est un chouïa délirant ^^).

Comme l’adjectif latin qu’elle arbore le suggère – spinosa, qu’on a aussi associé au prunellier et à l’arganier, la bugrane est un sous-arbrisseau aux tiges rameuses, couchées tout d’abord puis ascendantes, couvertes d’épines. Ce port semi-rampant ne lui permet guère que d’atteindre une hauteur maximale de 60 cm, mais bien souvent deux fois moins. Les tiges rougeâtres de la bugrane portent des feuilles composées de trois folioles ovales dont la centrale est pétiolée. Les fleurs, isolées, présentent un calice à deux lobes qui forment une corolle rose, plus rarement blanche ou rose vif. Elles s’épanouissent de juin en septembre. Enfin, le fruit, fabacée oblige, est une petite gousse emplie de peu de graines.
La bugrane est une coriace plante vivace poussant sur des terrains la plupart du temps « ingrats » : talus, pentes ensoleillées, champs incultes, pâturages médiocres, terrains secs, sablonneux ou caillouteux. Elle colonise ces secteurs, là où d’autres n’oseraient pas y mettre la moindre racine, ce qui ne doit pas nous faire oublier la sienne propre : grosse comme le doigt, gris foncé à l’extérieur, blanche en dedans et rayonnée à la cassure, cette longue racine rampante se caractérise par une saveur tout d’abord douceâtre puis nauséabonde et une odeur désagréable. Cela nous fera-t-il l’adopter ? ^^

La bugrane en phytothérapie

Cette plante est une coquine car elle a niché ses plus importants principes actifs dans sa racine dont l’arrachage est loin d’être une sinécure ! Et, dans cette racine, c’est son écorce qui nous intéressera plus particulièrement. N’omettons cependant pas de mentionner que feuilles et fleurs sont aussi de la partie thérapeutique.
Dans la racine de bugrane, nous rencontrons de l’amidon, des matières résineuses et minérales, de l’acide citrique, des saponosides, etc., enfin, rien que de très banal. En revanche, ce qui distingue la bugrane sont divers hétérosides isoflavoniques, une essence aromatique (selon toute vraisemblance très active), enfin un triterpène du nom d’onocérine.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique puissante, sédative des voies urinaires, sudorifique, dépurative, préventive des lithiases rénales
  • Cholagogue, préventive des lithiases biliaires
  • Anti-inflammatoire
  • Astringente
  • Antiseptique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase rénale et urinaire, catarrhe chronique de la vessie, colique néphrétique, cystite, urétrite, albuminurie chronique, goutte, rhumatisme chronique
  • Troubles de la sphère génitale masculine : prostatite, engorgement testiculaire, orchite
  • Troubles de la sphère hépatique : engorgement hépatique, congestion hépatique, lithiase hépatique, ictère
  • Hydropisie, rétention d’eau
  • Affections de la bouche et de la gorge : angine, maux de gorge, gorge irritée, ulcère gingival, ulcère buccal
  • Affections cutanées : eczéma, eczéma suintant, démangeaisons
  • Adjuvant dans la gonorrhée

Modes d’emploi

  • Poudre de racine
  • Infusion de feuilles et de fleurs
  • Décoction de racine
  • Teinture-mère

Note : afin de bénéficier des avantages diurétiques de la racine de bugrane, il est préférable de l’utiliser en infusion et non en décoction, cette dernière volatilisant l’essence aromatique contenue dans cette racine.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la racine s’arrache au printemps (mars-avril) et à l’automne (septembre-octobre) ; feuilles et fleurs se cueillent à la belle saison.
  • Autres espèces : on en compte environ une vingtaine en France. En voici quelques-unes : la bugrane des champs (O. arvensis), la bugrane à feuilles rondes (O. rotundifolia), la coqsigrue ou bugrane jaune (O. natrix), etc.
  • Plante tinctoriale : à partir de la décoction des sommités fleuries, l’on obtient une teinture brun rougeâtre. En y ajoutant de l’alun, elle vire au jaune soufre, et au vert par adjonction de sulfate de fer.
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 18.
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 81.

© Books of Dante – 2017

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