Plantes « maléfiques » vs plantes « bénéfiques » : est-ce bien raisonnable ?

Hygie ou Locuste ? Pourquoi pas les deux ?

Pour peu que vous vous intéressiez aux animaux et au symbolisme, peut-être vous est-il arrivé de compulser quelque livre ayant trait à ces deux sujets conjointement traités. Dans ces pages, on peut y apprendre que le symbolisme animal dépend de deux facteurs, le temps et l’espace, contredisant l’aspect universaliste du symbole, quand bien même certains d’entre eux possèdent une pérennité que d’autres n’ont pas. Selon les cultures dans lesquelles un animal s’incarne en symbole, il est possible que, d’ici à là, la portée symbolique soit diamétralement opposée. Prenons quelques exemples pour étayer nos dires. L’abeille est un animal pour lequel le symbolisme est invariant (ou presque), il en va de même de l’aigle et du lion. Par ailleurs, si l’on considère l’âne, il est d’une part ignorance, bêtise, entité satanique, d’autre part un animal sacré pour les cultes delphiques. Idem du corbeau : ici c’est un animal honni, là il véhicule des caractéristiques au plus haut point sacrées qu’on ne saurait les mettre en doute.
Dans « notre » monde occidental chrétien, une césure très nette s’est instaurée entre les créatures au symbolisme bénéfique parce que d’émanation divine et d’autres rangées sous la bannière du diable parce que maléfiques. Par quel truchement ces catégorisations sont-elles possibles ? Qu’est-ce qui fait que tel ou tel animal a été dit de création diabolique ? Probablement ses mœurs nocturnes (pensons à la chouette, à la chauve-souris), son régime alimentaire (le vautour charognard), ses caractéristiques morphologiques (la noirceur du plumage du corbeau), son odeur (le fumet du bouc et du putois), ses mœurs sexuelles « débridées » (le lapin), sa propension à être un vecteur de maladie (le rat), sa présence au sein de cultes autres que chrétiens (le chat), sa réputation de voleur (la pie), son potentiel toxique réel ou supposé (le crapaud), tout cela et une pléthore de superstitions collant aux guêtres de nombre d’entre les animaux.
Ainsi opposa-t-on symboliquement des animaux tels que le loup, le moineau, la guêpe, la mouche, la corneille, le crabe, le hérisson, à d’autres comme la tourterelle, l’alouette, l’hirondelle, l’agneau, le cheval et le cygne. Les premiers, considérés comme malveillants, appartiennent à l’obscur, à la vie sauvage menée dans des lieux étranges, sont l’apanage des sorcières caricaturées par Shakespeare dans Hamlet. Les autres, marqués de la piété, de la grâce et de la bienveillance, ne peuvent qu’appartenir aux hautes sphères.

Ce qui s’est appliqué au monde animal est aussi vrai pour celui des végétaux, c’est-à-dire que cette dichotomie, cet appariement binaire s’est imposé aux plantes. Ont donc été constitués deux groupes, celui réunissant les espèces végétales bénéfiques, et un autre dont on n’aurait jamais fait entrer la moindre feuille au sein d’une église. D’où peuvent bien émaner les critères de sélection ? L’on en a considéré plusieurs : la toxicité, la couleur des baies, l’odeur fétide du feuillage ou sa viscosité, le caractère incomestible, etc. Structure épineuse et pouvoir urticant ont aussi été de la partie, de même que le caractère invasif au sein des cultures. Et toujours ces sacro-saintes superstitions attachées à ces végétaux dont nous allons maintenant découvrir un échantillon. Pour cela, et dans un premier temps, il n’est qu’à ouvrir un splendide dictionnaire, celui de Paul-Victor Fournier, dans lequel sont indexées les plantes selon leur nom scientifique latin, mais également, ce qui est ici bien plus intéressant, d’après leurs nombreuses appellations vernaculaires. Parmi elles, certaines disent toute la volonté que l’homme a déployé pour faire de telle ou telle quelque chose de bien peu sympathique. Aussi, trouvons-nous à la lettre H : herbe au diable (tormentille), herbe au loup (aconit), herbe aux sorciers (datura stramoine), herbe aux enchantements (verveine officinale), et, plus loin, à la lettre M, mort-aux-oies (ciguë), mort-aux-poules (jusquiame), etc. Notons au passage que pour contrebalancer cela, nombreux sont les saints pour lesquels on a accolé le nom à une plante pour des raisons opposées, ainsi que celles marquées du nom de la Vierge Marie : herbes de Notre-Dame, à la sainte Vierge, à la croix, de saint Marc, de saint Georges, de sainte Catherine, de saint Benoît, etc.

J’ai sous les yeux deux listes de plantes : à gauche, la sinistra (1), se trouvent celles qu’on a attribuées au diable, à droite celles regroupées sous l’essence divine. Ce ne me semble pas être des listes dressées à la va-vite. Nous allons mentionner certains de ces couples et expliquer, pour chacun d’eux, pourquoi le classement dans les espèces dites diaboliques n’a pas (plus) lieu d’être.

Épine — Pommier
Marronnier — Châtaignier
Ronce — Vigne
Ajonc — Genêt
Églantine — Rose
Gland — Noix
Chardon — Chou
Ciguë — Carotte
Ivraie — Avoine
Carex — Froment
Cuscute — Trèfle

« On le voit, comme tient à le préciser l’auteur du livre dans lequel j’ai découvert ces plantes, les magiciens ingénus qui ont dressé cette liste ont considéré comme bonnes les plantes utilisables et comme mauvaises celles qui ne servent à rien […] Mais les choses ne vont pas aussi simplement dans la réalité », ce en quoi je suis amplement d’accord, aussi vais-je dès à présent expliquer pourquoi ce que l’on tenait pour vrai autrefois ne l’est plus aujourd’hui.

Qui peut dire, de but-en-blanc, ce qui est utile de ce qui ne l’est pas ? Ce qui est « inutile » serait-il « nuisible » ? Si on le croît, c’est qu’on n’a pas vérifié toute l’efficience des végétaux sus-nommés. Il n’y a, dans cette liste, aucune « mauvaise » herbe, la preuve, elles sont, par exemple, toutes médicinales. Toutes, les unes et les autres, apportent leurs bienfaits. Une fois de plus, cette dichotomie « bien/mal » demande d’être nécessairement dépassée. Nous constatons que dans la colonne de gauche se trouvent des plantes épineuses : la ronce, l’églantine, le chardon, l’épine (sans doute l’épine noire – le prunellier – à moins qu’il ne s’agisse de l’épine blanche, l’aubépine), l’ajonc. D’autres forment des « fruits » immangeables en l’état (marronnier, chêne). Ivraie et carex sont des plantes qui, dit-on, nuisent aux cultures, de même que le cuscute qui est une plante parasite. Enfin, la ciguë est un violent toxique.

Si l’on effectue une lecture horizontale terme à terme, on voit se dégager certaines oppositions :

  • Épine vs pommier : qu’elle soit blanche ou noire, l’épine n’offre pas la saveur des fruits du pommier. La prunelle est aigrelette, tandis que la baie d’aubépine – la cenelle – est assez peu comestible.
  • Marronnier vs châtaignier : de même que précédemment, le marron doit subir de nombreuses et laborieuses étapes de transformation avant de pouvoir être consommé, alors que la châtaigne n’a guère besoin que d’être cuite pour l’être.
  • Ronce vs vigne : ce sont deux plantes qui offrent des baies sous forme de grappes. Bien que comestible, la mûre semble jouir d’une moins bonne réputation – en raison de son caractère épineux – que la vigne qui a légué aux hommes le breuvage sacré qu’est le vin.
  • Ajonc vs genêt : ces deux arbrisseaux que le néophyte peine parfois à distinguer s’opposent par le fait des épines portées par l’ajonc, ce qui lui vaut d’être classé parmi les plantes du diable.
  • Églantine vs rose : Rosacées toutes les deux, elles se distinguent par des caractères diamétralement opposés. La rose, c’est, par exemple, la beauté et l’amour. Quant à l’églantier, bien des légendes et des croyances soulignent son accointance sulfureuse avec le malin.
  • Gland vs noix : autre couple immangeable/comestible. A l’inverse, le chêne est classé parmi les arbres divins alors que le noyer est souvent cité comme essence maléfique.
  • Ciguë vs carotte : l’inoffensive carotte appartient à la même famille (Apiacées) que la dangereuse ciguë.
  • Ivraie vs avoine : la parabole biblique de l’ivraie nous rappelle son rôle perturbateur dans les cultures de céréales dont l’avoine, car sa graine narcotique provoque une sorte d’ivresse. C’est pourquoi elle a été bannie au possible des champs afin que les « bonnes » graines (blé, orge, avoine, etc.) puissent se développer sans qu’on encourt le risque de voir l’ivraie mêler ses graines à celles de ces céréales.

Depuis, des esprits brillants que n’entachent pas les croyances limitantes ont fait valoir la propriété sédative de l’aubépine sur le système nerveux, la capacité veinotonique du marronnier, l’action analgésique de la ciguë, l’immense réservoir de vitamine C que constitue le cynorrhodon de l’églantier, enfin l’astringence et la propriété hémostatique des feuilles de la ronce. De même, une plante comme la digitale, toxique réputée, liée autrefois au loup et au renard, est-elle un grand remède du cœur. Où en serions-nous si d’ancestrales superstitions avaient privé le cardiaque d’un médicament comme celui-ci ? L’on peut en dire autant de cette « herbe empoisonnée », morelle furieuse plus communément connue sous le nom de belladone. Je pourrais multiplier les exemples à l’infini…

Comme disait Épictète, le mal absolu n’existe pas en ce monde. Il en va de même du bien.


  1. Attribuer la gauche au diable, c’est rendre compte du fait qu’au mot latin sinister, c’est-à-dire « qui est à gauche », on a accordé l’idée de préjudice et de présage malheureux. Sinister a bien évidemment donné le mot sinistre.

© Books of Dante – 2017

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4 réflexions sur “Plantes « maléfiques » vs plantes « bénéfiques » : est-ce bien raisonnable ?

  1. « Attribuer la gauche au diable, c’est rendre compte du fait qu’au mot latin sinister, c’est-à-dire « qui est à gauche », on a accordé l’idée de préjudice et de présage malheureux. Sinister a bien évidemment donné le mot sinistre. »
    Dans le corps humain, le côté gauche correspond à la vie privée (sentimentale, affective, familiale, parentale) et le côté droit à la vie sociale, professionnelle. A gauche, c’est tout se qui se fait avec le cœur, les sentiments. Une action menée avec le cœur présage le malheur. L’échec d’un choix, d’une prise de décision, d’un agissement fait avec son cœur mène à l’insuccès, à la désillusion, au « sinistre », à la souffrance.
    Aussi, sans parler de ce que l’on attribue à Dieu ou au Diable, dans « notre » monde occidental chrétien, il y a cette dichotomie entre le bien et le mal bien ancré en chacun de nous, avec cette croyance limitante de ce qui est correct et incorrect de penser, dire ou faire. Et c’est terrible ! Combien de consultants me disent : « j’ai mal fait ».

    Aimé par 1 personne

    • Bonjour, je vous rejoins tout à fait sur ce point et vous remercie pour cet intéressant témoignage. Le monde dans lequel nous vivons est littéralement imbibé de cette opposition entre la droite et la gauche. Cette dextocratie occidentale trouve ses origines dans la Bible, par exemple, où il est dit que les fortunés se rendront au Paradis en se dirigeant à droite, alors que la gauche était réservée aux enfers. C’est un aspect qui a perduré durant le Moyen-Âge chrétien, on a vu les mêmes valeurs chez les Grecs, les Celtes, certaines tribus africaines, etc. Chez nous, considérons simplement quelques exemples comme les présages (une pie venant de la gauche est forcément de mauvaise augure) ou la « guerre » que l’on a pu faire aux personnes gauchères. Mais il est vrai que la gauche, contrairement à la droite, c’est le féminin, l’obscure, etc ; la gauche, on la craint et on la reprouve dans le même temps, ce qui n’a rien d’étonnant dans une société patriarcale, alors que, au contraire, il faudrait tout fait pour concilier ces deux aspects de l’être humain, en un sens parvenir à une hiérogamie.

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