L’aubergine (Solanum melongena)

Synonymes : plante à œufs, œuf végétal, pondeuse.

Au sujet de l’aubergine, la linguistique va nous expliquer quel fut l’itinéraire que les hommes lui ont fait emprunter. Avant de porter couramment son nom vulgaire français, elle fut alberengena en Espagne, albadingen chez les Arabes, badinger en persan, vatin gana en sanskrit. Il n’est pas possible de remonter plus avant puisque l’Inde est bel est bien la patrie d’origine de l’aubergine, où elle y est cultivée, ainsi que dans les pays limitrophes, depuis l’Antiquité comme plante alimentaire.

Ce sont les médecins arabes qui, les premiers, font état de l’aubergine, et pas franchement pour en dire du bien : Rhazès, Avicenne et d’autres l’accusent de terribles méfaits comme ceux de provoquer des hémorroïdes, voire pire, la lèpre. Pour pallier à ces « inconvénients », Ibn Massouih en donne le mode de préparation : « il fallait l’éplucher, la fendre, la remplir de sel et la faire macérer longtemps dans de l’eau froide qu’on renouvelait à plusieurs reprises » (1). La faire dégorger en somme. Encore fut-il y penser plutôt que de vouloir lui faire rendre gorge.

En Occident, c’est, nous dit-on, au XII ème siècle que l’on mentionne l’aubergine sous le nom de melonge ; ainsi est-elle orthographiée dans l’œuvre de Platearius, Le livre des simples médecines. Il apparaît guère étonnant que ce médecin de l’école de Salerne ait connu l’aubergine compte tenu de l’influence arabe au sud de l’Italie à cette époque. En revanche, l’on comprend moins ce que l’aubergine vient faire dans l’œuvre d’Hildegarde de Bingen datant du même siècle. Il y a, au chapitre 159 du Premier livre du Physica une plante difficilement identifiable du nom de Meygelena, dans laquelle le docteur Leclerc a bien voulu voir l’aubergine, sans doute par proximité orthographique avec le mot melengena dont on affubla l’aubergine. Cela demeure un mystère, d’autant que les informations fournies par la docte abbesse (cette Meygelena était un remède contre les scrofules, les ulcères et l’épilepsie) ne permettent pas de trancher en faveur de l’aubergine. L’on a même pensé que cette Meygelena pouvait, peut-être, correspondre au muguet !… Un siècle plus tard, Albert le Grand fait simplement mention du triple caractère de l’aubergine – amertume, acidité, astringence – dans son De vegetabilibus et plantis (qui n’est toujours pas traduit en français…), mais tout ceci reste fort maigre, même si, timidement, la culture de l’aubergine se développe dans différentes régions italiennes au XIV ème siècle. Mais rien n’y fait, à la fin du XV ème siècle, l’aubergine se trouve être dans les mêmes draps que ceux qui allaient accueillir la tomate quelques dizaines d’années plus tard, autant dire pas très propres. Cette mauvaise presse s’illustre à travers le surnom qu’on lui attribue : mala insana. En Allemagne, Fuchsius lui accorde une valeur ornementale et alimentaire, assaisonnée de sel, de poivre et d’huile : « C’est un aliment pour les raffinés qui veulent goûter de tout ; mais son nom seul doit effrayer ceux qui ont le souci de leur santé ». A la même époque, soit dans la première moitié du XVI ème siècle, l’aubergine parvient en Angleterre, où sa taille pas plus grosse que celle d’un œuf de poule et sa couleur blanche, lui valurent le nom d’eggplant. En 1615, Daléchamp, un peu moins rude et critique que ses prédécesseurs avec l’aubergine, explique que sa qualité alimentaire, qui lui semble évidente, occasionne de « dure digestion ». Quant au nom de pomme d’amour qu’il lui attribue, il provient du fait qu’« aucuns en mangent pour se rendre plus vaillants champions avec les femmes ». L’attraction de ce fruit pour lequel on a forgé une fausse propriété aphrodisiaque ne parviendra pas à faire bien d’émules, car la mauvaise réputation de l’aubergine se perpétue avec Geoffroy qui l’accuse, en 1750, de provoquer flatulences, indigestions et fièvres, ce qui n’est pas une invitation à la faire entrer de plein-pied dans la cuisine, déjà qu’elle traîne la patte question thérapeutique, où son emploi se cantonne simplement à un usage externe, comme le fait remarquer Valmont de Bomare en 1776. Tout juste intervient-elle sous forme de cataplasme résolutif sur hémorroïdes, brûlures et inflammations. Tout comme la tomate, il faut attendre les dernières années du XVIII ème siècle pour que commence à cesser l’ostracisme dont est victime l’aubergine, si bien qu’aux environs de 1825, on commence à l’apercevoir de plus en plus régulièrement sur les marchés parisiens.

Plante vivace dans ses territoires d’origine, sous nos climats tempérés l’aubergine est dans l’obligation de « s’annualiser ». Buissonnante au port dressé, à hauteur variable (0,50 à 2 m), l’aubergine porte de grandes feuilles longuement pétiolées et pelucheuses, dont la nervure centrale est ponctuée d’épines. Ses fleurs blanches ou violettes, composées de cinq à sept pétales et d’anthères jaune vif proéminentes, apparaissent en solitaires ou groupées par trois à cinq.

L’aubergine, que l’on classe dans les légumes, par le fait qu’elle produit des baies, devrait être rangée parmi les fruits. De très nombreuses variétés (plus de 300) arborent des formes très diverses (ovoïde, en forme de poire, ovale, ronde, en forme de concombre, côtelée…) et des couleurs allant du blanc au noir en passant par le jaune, le vert, le rose, le mauve, le violet. Certaines se paient même le luxe de panacher leur robe comme la Listada de Gandia (cf. photo ci-dessous).

L’aubergine en phytothérapie

L’amateur de moussaka s’en étonnera sans doute, mais l’aubergine a bel et bien un rôle médicinal à jouer. Ce sont aux fruits et aux feuilles (dans une mesure moindre) que l’on a reconnu des vertus thérapeutiques. Le fruit, plus connu et beaucoup plus étudié, offre par ses tissus une aussi grande proportion d’eau que la tomate : 90 à 93 %. Qui l’eut cru ? Peu nutritive en l’état (2), on remarque environ 5 % de glucides, 1 % de protides et 0,20 à 0,40 % de lipides. Semblable à la tomate sur la question des sels minéraux et des oligo-éléments présents à hauteur de 2 % (phosphore, magnésium, calcium, potassium, soufre, sodium, chlore, fer, manganèse, zinc, cuivre, iode…), on trouve dans l’aubergine à peu près les mêmes vitamines que dans la tomate (A, B1, B2, B3, C).

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulante hépatopancréatique
  • Laxative
  • Diurétique
  • Hypocholestérolémiante, régulatrice de la tension artérielle
  • Anti-anémique
  • Résolutive (feuilles)

Usages thérapeutiques

  • Le fruit : anémie, déminéralisation, constipation, oligurie, scrofulose, éréthisme cardiaque, hémorroïdes
  • Les feuilles : brûlure, abcès, dartre, herpès, hémorroïdes

Modes d’emploi

  • En nature, crue ou cuite
  • Cataplasme de feuilles ou de chair d’aubergine

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se réalise à parfaite maturité des fruits, selon les variétés de l’été à l’automne.
  • Toxicité : les feuilles étant toxiques, on en bannira l’usage interne. Quant aux fruits incomplètement mûrs, ils recèlent, eux aussi, de la solanine.
  • Variétés : elles sont fort nombreuses. Listons-en quelques-unes : Early black egg, Imperial black beauty, Italian pink bicolor, Œuf blanc, Black pekin, Large early purple, etc.
  • Autre espèce : l’aubergine africaine ou gilo (Solanum aethiopicum).
    _______________
    1. Henri Leclerc, Les légumes de France, pp. 147-148.
    2. 29 calories aux 100 grammes seulement ! C’est la manière dont elle est apprêtée qui donne une impression de faux-semblant : « la facilité avec laquelle elle s’imprègne des matières grasses qu’on emploie à sa préparation, la consistance de sa chair, contribuent à donner à ceux qui en mangent l’illusion d’une nourriture robuste et réparatrice », Henri Leclerc, Les légumes de France, p. 151.

© Books of Dante – 2017

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