Le ricin (Ricinus communis)

Synonymes : ricin commun, bois de carapat, palma christi.

Il y a environ quatre mille ans, le ricin faisait déjà partie de la pharmacopée babylonienne. Il était également présent chez les anciens Égyptiens comme l’attestent avec évidence la découverte de graines de ricin contenant encore des traces d’huile dans des tombeaux datant de cette époque reculée, ainsi que la mention qui est faite de cette plante au sein du papyrus Ebers. D’ailleurs, le Grec Hérodote témoignera de la culture du ricin sur les rives des rivières et des lacs égyptiens au V ème siècle avant J.-C. Les vertus purgatives, cicatrisantes et capillaires du ricin n’échappèrent pas à ces deux peuples. En Égypte, le ricin portait le nom de Kiki, un terme que reprendra Dioscoride pour faire de cette plante une assez belle description : « C’est un petit arbre de la taille d’un figuier, les feuilles sont semblables à celles du platane, mais plus grandes, plus lisses et plus foncées […] Les fruits, qui se présentent sous la forme de grappes de raisins, lorsqu’on les dépouille de leur écorce, laissent entrevoir des graines semblables à cet animal qu’on nomme ricinus [nda : l’ixode, espèce de tique]. De cette graine, on en tire de l’huile, qu’on appelle huile de ricin […] Trente grains [nda : environ 1,5 g] de cette graine bien mondifiée et bien pilée, bus, purgent par le bas la colère et les humeurs aiguës. Mais à la vérité c’est une médecine fâcheuse et ennuyeuse, parce qu’elle subvertit grandement l’estomac. La graine pilée et appliquée enlève les taches du visage et les marques de la vérole. Les feuilles broyées mitigent les inflammations oculaires, et pareillement les tumeurs […] Emplâtrées avec du vinaigre, elles soulagent le feu saint-Antoine » (1). Bizarrement, hormis les mots « fâcheux » et « subvertit », rien ne laisse penser dans ce passage que Dioscoride ait pu remarquer le caractère toxique du ricin.

Le ricin apparaît tardivement en Europe médiévale. Tout au plus en est-il fait mention par Albert le Grand au XIII ème siècle sous le nom d’Arbor mirabilis, tandis qu’en toute fin de XV ème siècle, l’Hortus sanitatis lui accorde celui de Palma christi, en relation avec l’histoire biblique du ricin (2). A la Renaissance, le ricin, bien connu des Italiens dont Matthiole, offre son huile végétale comme seul agent externe. Ce n’est qu’au XVIII ème siècle qu’on osera à nouveau « redécouvrir » les propriétés du ricin par voie interne et qu’il rentrera à ce titre progressivement dans la pratique courante.

Espèce végétale tropicale, les foyers de naissance du ricin semblent être le sous-continent indien ainsi que les sols drainés et humides des régions d’Afrique du Nord-Est. Là-bas, c’est une plante vivace vivant en pleine nature et qui peut devenir un véritable arbuste dont la taille oscille assez souvent entre six et douze mètres. Sous nos latitudes, le ricin, qui s’est bien acclimaté aux départements méridionaux surtout, n’atteint qu’une taille modeste, deux à quatre mètres au grand maximum. De plus, le climat n’en fait qu’une plante annuelle lorsqu’elle pousse en pleine terre, mais peut parfois atteindre trois ans lorsqu’elle vit sous serre. De très longs pétioles portent des feuilles gigantesques de près d’un mètre d’envergure parfois. D’apparence palmée, elles se composent de sept à dix lobes aigus partant tous d’un même point. Ses fleurs monoïques et sans corolle s’épanouissent à l’été, se conforment en épis allongés et terminaux. Au sommet, l’on trouve les fleurs femelles, au-dessous d’elles les fleurs mâles garnies d’une multitude d’étamines. Après la floraison, l’ovaire à trois loges des fleurs femelles va fructifier et former un fruit tantôt lisse, tantôt hérissé d’aiguillons, qui donnera naissance à trois graines ovoïdes, marbrées de brun, parfois de rouge, pas plus grandes qu’un haricot et dont la forme à évoqué aux Anciens celle d’une tique qu’ils appelaient ricinus. De là, le nom est passé à la plante.

Le ricin en phytothérapie

Les grandes feuilles du ricin, dont on a pu penser qu’elles possédaient quelques éléments à même d’en rendre répréhensible l’usage, sont quelquefois employées dans la thérapeutique. Mais la palme revient sans conteste aux graines de ricin. Comme beaucoup d’oléagineuses, ces graines sont pressées à froid, vu qu’elles contiennent entre 45 et 70 % d’huile végétale qui se retire facilement. Principalement composée de glycérides, cette huile a l’apparence d’un liquide visqueux, limpide, incolore à jaune très pâle, pratiquement inodore, de saveur tout d’abord douceâtre avant de laisser place à une sensation assez désagréable, voire nauséeuse. Dans le tourteau, c’est-à-dire ce qu’il reste de la graine après expression, on trouve environ 20 % de matières albuminoïdes, 5 à 7 % d’eau, du sucre (2,5 %), de la gomme, de la résine, de la lécithine, de l’acide succinique et surtout deux toxines : tout d’abord un alcaloïde du nom de ricinine isolé en 1864, et enfin une toxalbumine nommée ricine, bien plus toxique que la strychnine, présente parfois à hauteur de 3 % dans les graines. Par chance, l’expression de l’huile n’emporte pas ces deux toxines avec elle. L’on comprendra donc que seule l’huile végétale de ricin puisse faire l’objet d’un usage en thérapie, et que l’on passera outre le désir d’envisager une décoction de ces semences.

Propriétés thérapeutiques

  • Laxative puissante (l’huile végétale de ricin déclenche des spasmes intestinaux trois à cinq heures après ingestion), purgative douce à doses plus élevées (cette huile végétale peut même devenir drastique si prise à des doses encore plus importantes, voire même éméto-cathartique, c’est-à-dire qu’elle est susceptible de provoquer le vomissement incoercible)
  • Émolliente (de même que les feuilles)
  • Régénératrice cutanée, régénératrice des ongles et des cheveux, tonique capillaire, tonique du cuir chevelu
  • Vermifuge (plus ou moins efficace)
  • Galactogène (feuilles)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation opiniâtre, occlusion intestinale, hernie, colique, colique de plomb, dysenterie, inflammation intestinale, ascarides
  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, bronchite aiguë, fin de pneumonie
  • Accouchement : fièvre puerpérale, suppression des lochies (cette huile végétale est « un purgatif de choix au cours des grossesses », souligne Fournier, (4)). Chez le nouveau-né, elle s’emploie également en cas de rétention du méconium
  • Hémorroïdes
  • Affections cutanées : ulcère et ulcère variqueux, plaie, coupure, blessure, cicatrisation difficile, peau sèche, solidification des ongles, prévention des callosités aux pieds, chute capillaire, pellicules
  • Auto-intoxication

Modes d’emploi

  • Huile végétale en interne (il est possible de l’émulsionner avec un jaune d’œuf, un bouillon aux herbes afin d’en mieux supporter le goût)
  • Huile végétale en massage et application locale. Il est bien évidemment possible d’y ajouter d’autres huiles végétales : avocat (pour les ongles), sésame (pour les soins des pieds. Ou bien des huiles essentielles telles que bay saint-Thomas, pamplemousse, romarin officinal, etc. pour les soins capillaires
  • Cataplasme de feuilles fraîches ou légèrement fanées
  • Macération vineuse de feuilles fraîches

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • En tant que laxatif naturel, durant un traitement à l’huile de ricin, il est recommandé de rester chez soi autant que faire se peut. Simple raison pratique ^_^. Le respect de la posologie est lui aussi essentiel : même à doses correctes, cette huile végétale, si l’on en répète trop longtemps l’emploi peut mener à la disparition de l’appétit, ainsi qu’à des états fébriles.
  • Avec le temps, l’huile végétale de ricin peut souffrir comme n’importe quelle autre huile. Quand elle est périmée, elle devient rance, c’est un indice prouvant qu’elle est dès lors inutilisable, puisque susceptible d’être également irritante et drastique.
  • Le ricin ne se cantonne pas qu’à la thérapeutique. Son huile intéresse aussi l’industrie : lubrifiants, savons, travail du cuir, fabrication de laques et peintures, huile d’éclairage, etc. Des feuilles l’on a extrait un biocide agro-industriel.
  • Toxicité : bien que les accidents liés à l’ingestion de graines de ricin sont devenus relativement rares, il me semble important de souligner la toxicité de cette plante qui ne se concentre – rappelons-le – presque exclusivement qu’aux seules semences. Encore vertes, elles sont déjà toxiques et le deviennent encore davantage en mûrissant. On estime que deux à cinq graines sont mortelles chez l’enfant et l’adulte, mais à la seule condition de les mâcher, car si elles sont simplement avalées, la testa gastro-résistante, autrement dit l’enveloppe la plus extérieure de la graine, leur assure de ne pas être attaquées par les processus digestifs. La ricine, dont nous avons parlé plus haut, ne cause donc aucun dommage. De même, si un oiseau venait à avaler une de ces graines sans la croquer, il participerait sans inconvénient pour lui à la dispersion de la plante. En effet, le ricin ne court pas le risque d’exposer directement un oiseau à son poison, car comment pourrait-il tirer parti de ce transporteur s’il s’amusait à prendre la posture du terroriste dans l’avion ? D’ailleurs, puisque nous évoquons cela, rappelons qu’on a fait jouer au ricin un rôle peu recommandable, ni plus ni moins que celui de barbouze. Il est bien possible que la ricine – contre laquelle n’existent ni moyen de prévention ni antidote – ait été exploitée durant la Première Guerre mondiale par les États-Unis, puis par les Britanniques aux environs des années 1940. La ricine a-t-elle été utilisée comme arme de guerre ? Difficile à dire. Il n’en reste pas moins qu’elle a été impliquée dans un sordide épisode de la Guerre froide que je vais maintenant vous narrer. Georgi Markov, romancier et auteur de pièces de théâtre bulgare, s’il s’accoutume assez bien avec le gouvernement communiste de la Bulgarie dans les années 1960, va, dans la décennie plus tard, entrer dans une forme de résistance qui consistera à dénoncer la corruption de l’élite politique de son pays. Devenu dissident, il s’expatrie en Europe de l’Ouest, jusqu’à parvenir à Londres. Considéré comme un traître par sa nation, il reçoit de multiples menaces de mort, échappe à deux tentatives d’assassinat. Le 7 septembre 1978, Markov attend son bus quelque part dans la cité londonienne. Soudain, il éprouve une vive douleur au niveau d’une cuisse et voit près de lui un homme faisant mine de ramasser son parapluie en bredouillant des excuses avant de disparaître. Le soir venu, alors que la cuisse de Markov a gonflé comme sous l’effet d’une morsure d’araignée, le romancier bulgare est pris de fortes fièvres. Hospitalisé le lendemain, il décède le 11 septembre au matin d’un arrêt cardiaque. Une autopsie est effectuée. Elle met en évidence de multiples hémorragies internes (intestins, cœur, nodules lymphatiques). Le taux de globules blancs s’est anormalement envolé. Sur la cuisse de Markov, on décèle une minuscule perforation, puis l’on découvre l’objet qui l’a provoquée : une bille métallique percée de deux trous, dont on apprendra par la suite qu’ils servirent à loger le poison – de la ricine, environ 450 microgrammes – puis recouverte de cire afin que la ricine ne s’en échappe. En attendant, l’autopsie ne révèle la trace d’aucune toxine. Malgré tout, un médecin légiste de la CIA imagine que les résultats de l’autopsie auraient très bien pu être provoqués par la ricine, car ce qu’a révélé cette autopsie correspond parfaitement au mode opératoire de cette toxine lorsqu’elle est administrée par injection. La ricine est composée de deux protéines. La première ouvre une brèche dans la paroi cellulaire, la seconde s’y engouffre, perturbe la production protéinique de la cellule et cause son apoptose.
    Dans cette histoire, connue sous le nom de « l’affaire du parapluie bulgare », on a cherché à imaginer l’arme du crime : probablement un pistolet à air comprimé dissimulé dans le manche du parapluie.
    L’intoxication par la ricine fonctionne aussi par ingestion et inhalation. Dans le premier cas, l’hémorragie se porte sur le tube digestif, dans le second sur les voies respiratoires. Le décès intervient au bout de trois à cinq jours.
    A la lecture de tout cela, vous allez peut-être regarder d’un autre œil les pieds de ricin qu’on utilise comme plantes ornementales et dont on constate la présence gracieuse dans bien des massifs floraux. Déjà, il est interdit de piétiner les plantes, donc, pas touche ! Secundo, la graine de ricin est particulièrement dure sous la dent et je doute fort qu’un enfant puisse en venir facilement à bout. Cependant, en fouillant ici et là, j’ai constaté que l’huile végétale de ricin pourrait peut-être intervenir en cas d’intoxication par ces mêmes graines. Cela ne reste bien sûr qu’hypothèse, je n’ai trouvé nulle part d’informations me permettant d’asseoir la véracité de ce qui va suivre. En cas d’ingestion d’une graine de ricin qui serait éventuellement mâchée, pourquoi ne pas utiliser l’huile végétale de ricin dont on sait qu’elle est éméto-cathartique à haute dose et émolliente ? Faisant violemment vomir, elle pourrait agir comme agent de purification de l’organisme. D’ailleurs ne l’utilise-t-on pas dans ce but en cas d’empoisonnement aux Renonculacées et à certains champignons ? Car, comme l’écrit Fournier, « les soins à donner doivent consister d’abord à vider l’estomac en activant les vomissements, puis à administrer des émollients du tube digestif » (4), ce qui est tout à fait dans les cordes de l’huile végétale de ricin qui, alors, pourrait limiter l’irritation et l’inflammation du tube digestif provoquées par la ricine.
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre 4, Chapitre 145
    2. « Le ricin représente l’aspect inintelligible de l’expérience, […] des alternances apparentes de décisions, de contrordres et de changements […] Ainsi tout est imprévisible, et l’homme souffre de cette insécurité, de cette absence de logique ou plutôt d’une logique dont il ne découvre pas les secrets […] [Le] ricin invite l’homme à ne pas se fier à sa seule dialectique : il en existe une qui lui est supérieure », Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 817
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 828
    4. Ibidem.

© Books of Dante – 2017

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