Les chiendents

Feuilles et épis du petit chiendent

Le petit chiendent (Elymus repens)

Synonymes : chiendent officinal, froment rampant, herbe à chien, laitue de chien, vagon, tranuge, sainte-neige, etc.

Le gros chiendent (Cynodon dactylon)

Synonymes : chiendent pied-de-poule, moustache de chat, baleine de parapluie, etc.

L’ensemble de leurs surnoms rend compte de leur prolixité et de leur caractère expansif, tant ils sont nombreux (j’en ai volontairement réduit la liste). Quel chiendent ! Dans le langage courant et figuré, cette expression désigne un embarras inextricable, le continuel retour des mêmes soucis. Quand on se penche sur ces herbes de tous les lieux et de tous les jours, on comprend mieux pourquoi. Inextricables, ils le sont. Embarrassants, encore plus ! Les chiendents sont de véritables forteresses imprenables, bien davantage que le château de la Belle au bois dormant gardé par des ronces. Les chiendents sont des dévoreurs d’espace qui ne s’en laissent pas compter, toujours promptes à la parade malgré les vains efforts mis en œuvre pour en venir à bout. Allez, portrait des deux bêtes.

Qui pourrait se douter du potentiel de ces deux plantes, à première vue, sincèrement ? Contrairement à l’adjectif qui le qualifie, les tiges du petit chiendent parviennent jusqu’à la hauteur d’un mètre. S’il est dit « petit », c’est que ses rhizomes sont beaucoup plus grêles que ceux du gros chiendent, lequel est plus court sur pattes, sa hauteur ne dépassant pas les 40 cm. Leur morphologie diffère grandement. Le petit porte de longues tiges très fines et noueuses. Ses feuilles linéaires, molles et plates, de couleur glauque, sont surmontées, à la floraison qui intervient de juin à août, d’épillets vert pâle formant des épis d’apparence aplatie. Banal à en mourir, en somme. Le gros chiendent, lui, est bien plus original. Sa floraison consiste en quatre à sept épis violacés partant du même point et s’écartant comme des doigts, ce qui justifie l’adjectif dactylon, du grec dactylos, « doigt ».

A eux seuls, ces deux chiendents comptent parmi les plantes les plus répandues au monde. Vivaces cosmopolites, ils se localisent à toutes les zones chaudes et tempérées du globe. Ils sont présents en Europe et en Amérique du Nord. Le petit chiendent s’est aventuré en Australie et le gros sur le sous-continent indien. De la plaine à la montagne (2000 m), on les rencontre dans les jardins, sur les terres incultes, mais aussi en bordures de chemins, au pied des murs, sur les talus, décombres et autres terrains vagues. Une chienlit que ces deux chiendents ! Oh que oui, ils posent problème aux surfaces agricoles sur lesquelles ils élisent domicile : champs de maïs, vignes, vergers, cultures maraîchères, pépinières, etc. Leur mode de reproduction par stolons en fait des plantes pionnières, sinon agressives. D’autant plus que ce sont des vivaces à souche traçante. Ce n’est pas pour rien si on les appelle aussi « herbe à deux bouts ». Plus jeune, j’ai vu dans les champs de pommes de terre de mes grands-parents des patates entièrement transpercées par des rhizomes de chiendent et qui poursuivaient leur chemin une fois le tubercule traversé. Arrachons un pied de chiendent et nous verrons sortir de terre le fil invisible qui le relie à un autre pied distant de 50 cm, voire davantage. Il est alors impossible de savoir qui est le père, qui est le fils. La plante passe la saison hivernale sous forme de bourgeons dormants. Dans un champ, elle survit au labourage parce qu’elle enfonce ses racines bien plus profondément dans le sol qu’un soc de charrue est capable d’aller. Même si celui-ci en arrache une partie, des racines subsistent dans le sol. Vicieuses, les pousses ne redémarrent qu’au milieu du mois d’avril. Or, à cette date, les semis ont déjà été effectués. Les agriculteurs n’y peuvent alors plus rien ! Tenter les herbicides ? Les chiendents y sont très peu sensibles, sans compter que ces substances se propagent principalement par les feuilles. De plus, les stolons sont si longs que, le temps que l’herbicide migre d’une plante à l’autre, il a déjà perdu toute son efficacité. Il suffit de regarder ces plantes pour se dire que c’est peine perdue : les chiendents sont tout en tiges alors que leurs feuilles, petites, dures et coupantes sont impropres au pâturage, impossible donc d’utiliser un troupeau de brebis pour faire du nettoyage ! En revanche, les cochons se délectent allègrement des rhizomes de chiendents. Mais il faudrait les laisser vaquer dans les champs, chose qu’on ne voit plus guère à l’heure des batteries infernales… La reproduction par germination est possible, mais de complexes conditions doivent être réunies pour rendre la chose réalisable : un taux d’humidité de 95 %, une température nocturne de 17° C et une température diurne de 25° C. Autant dire que sous nos latitudes le mode de reproduction par stolons lui est préféré.

Envahissant et quasi indestructible ! Attila lui-même n’aurait pu en venir à bout !

Selon Pline l’Ancien, le chiendent aurait été une plante prisée par les druides, du moins repérée comme telle. Les textes antiques sont si confus au sujet du chiendent qu’il est profitable d’objecter un bémol à la parole du naturaliste romain, d’autant qu’il existe, comme nous l’avons vu, non pas un seul chiendent mais plusieurs. Bien sûr, lorsque Pline évoque la capacité du chiendent à même de dissoudre les calculs urinaires, on y voit là une signature qui fait immanquablement penser aux deux chiendents objets de cette étude. Mais, par ailleurs, il indique que « l’espèce de chiendent à sept nœuds est une amulette très efficace contre les maux de tête » et que « celui qui [le] cueille doit être à jeun, aller dans cet état chez la personne à guérir en son absence, et quand elle arrivera, lui dire trois fois ‘je viens à jeun pour donner un remède à un homme à jeun’. Il lui attachera alors l’amulette et fera ainsi trois fois de suite ». Allons voir du côté de Dioscoride, beaucoup plus précis et moins fantasque : « De la dent de chien (1) que les Grecs appellent agrôstis (2), les Latins gramen caninum arvense, les Italiens gramigua. La dent de chien va rampant par terre, avec des nœuds fermes dont s’espacent plusieurs racines douces et semblablement noueuses […]. La racine broyée et emplâtrée consolide les plaies. Sa décoction bue aide aux douleurs des intestins, et à l’urine retenue, et rompt les pierres de la vessie » (3).

Que Dioscoride décrive ou pas les petit et gros chiendents n’empêche pas de voir surgir au fil des siècles des indications thérapeutiques qui rappellent fort celles de Dioscoride et que l’on associe sans peine à ces deux chiendents, comme par exemple dans l’œuvre de Nicolas Lémery (1699) : « le chiendent est fort apéritif par les urines, un peu astringent par le ventre ; il est employé pour lever les obstructions, pour exciter l’urine, pour la pierre, pour la gravelle, étant pris en décoction ». Complétons ce portrait avec ce qu’en dit le docteur Wolfgang Bohn en 1927 : « le chiendent appartient au groupe dit dépuratif. Il est actif, mais pas souverain, dans toutes les maladies chroniques qui tiennent à un déficit des sécrétions glandulaires. On l’utilise dans les maladies du foie, la jaunisse, la goutte, les engorgements des glandes » (4).

Gros chiendent, Cynodon dactylon

Les chiendents en phytothérapie

Nos deux chiendents ont une composition très proche l’une de l’autre, ce qui explique le caractère identique de leurs propriétés thérapeutiques. De saveur douce, légèrement sucrée et astringente, les rhizomes du petit chiendent se distinguent de ceux du gros chiendent en cela qu’ils ne contiennent ni amidon ni cynodine. Ces rhizomes contiennent des polysaccharides non fermentescibles (triticine : 6 %), de la mannite (3 %), une huile grasse (2 %), un sucre (lévulose : 2 à 4 %), du mucilage, divers sels minéraux (fer, potassium, magnésium), des vitamines (provitamine A, vitamines du groupe B), de l’acide silicique, enfin une essence aromatique.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique doux éliminateur de l’acide urique, dépuratif sanguin
  • Fébrifuge, sudorifique, rafraîchissant
  • Adoucissant, émollient
  • Anti-inflammatoire (voies urinaires et digestives)
  • Cholagogue
  • Antiseptique
  • Vermifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, urétrite, lithiase rénale (en préventif) et urinaire, insuffisance rénale, oligurie, colique néphrétique, arthritisme, goutte, rhumatisme
  • Troubles de la sphère biliaire : lithiase biliaire, cholécystite, angiocholite
  • Troubles de la sphère hépatique : hépatisme, ictère, colique hépatique
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inflammation des voies digestives, douleur gastrique, diarrhée
  • Bronchite, catarrhe bronchique chronique
  • États infectieux : le chiendent est un bon facteur de dépuration dans les maladies fébriles comme la grippe (5)
  • Eczéma et autres maladies cutanées chroniques

Modes d’emploi

Le principal recommandé reste encore la décoction prolongée que l’on peut réaliser selon deux modes opératoires :

  • On broie vigoureusement les rhizomes au mortier et on les fait bouillir dans l’eau pendant ½ heure.
  • On fait subir aux rhizomes une première décoction courte (1 mn) afin d’en dégager l’amertume et l’âcreté. Puis on les broie avant de procéder à une seconde ébullition jusqu’à ce que le volume de liquide ait été réduit aux ¾.

Dans les deux cas, on filtre et on édulcore.

Suggestion de recette :

  • Après avoir réalisé une décoction du type 1 ou 2, on l’additionne d’une infusion de feuilles de cassis et de sommités fleuries de reine-des-prés. Cela constitue une boisson utile aux personnes dont la diurèse est insuffisante, aux rhumatisants, aux goutteux. Elle est aussi une bonne boisson dépurative de printemps permettant de nettoyer les émonctoires.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se réalise au printemps (mars/avril) et en automne (septembre/octobre), au fur et à mesure des besoins puisqu’il est préférable d’employer les rhizomes à l’état frais. Attention, certains d’entre eux peuvent être vermineux.
  • Alimentation : on consommait déjà le rhizome des chiendents aux temps préhistoriques ainsi qu’à une période plus récente, en particulier en Allemagne, en Pologne, en Ukraine, etc. Les rhizomes, une fois secs et moulus, peuvent être utilisés en bouillie, gruau, etc. Mêlée au froment, la poudre de rhizomes de chiendent servit à faire du pain surtout en temps de disette, comme ce fut le cas au XVIII ème siècle, par exemple, où elles furent fort nombreuses, tant et si bien que « l’inventeur » de la pomme de terre, Parmentier, exhortera les populations à sa consommation. A la guerre comme à la guerre ! D’ailleurs, durant celle de 14-18, on fabriquait avec les rhizomes de chiendent une espèce de substance sucrée, un miellat du nom de mellago graminis. Quand les temps sont durs, certaines plantes négligées savent nous rappeler tous les bienfaits dont elles sont capables et on les regarde alors différemment. On a fabriqué bien d’autres choses avec ces rhizomes : de l’alcool, de la bière, un ersatz de café, etc.
  • Risque de confusion : avec l’ivraie (Lolium temulentum).
    _______________
    1. Dent de chien est la transcription littérale du nom latin du gros chiendent, Cynodon.
    2. Dans le mot agrôstis, on reconnaît l’ancien nom latin du petit chiendent, Agropyron, d’agrios, « sauvage » et de pyros, « froment ».
    3. Dioscoride, Materia medica, Livre 4, Chapitre XXVI
    4. Cité par Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 267
    5. On peut, en ce cas, s’en remettre à la tisane dite « toute bonne » déjà évoquée lors de l’étude de la réglisse. Elle étanche la soif, modère la chaleur fébrile, diminue la sécheresse de la langue, favorise la diurèse. « C’est la tisane domestique dans la pratique civile : en attendant le médecin, on prend de l’eau de chiendent, et dans bon nombre de cas on ferait mieux de s’en tenir exclusivement à cette innocente boisson que d’entasser drogue sur drogue, sans savoir […] où, quand et comment en faire usage », François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 278

© Books of Dante – 2017

Rhizomes du petit chiendent

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