Le droséra (Drosera rotundifolia)

Synonymes : herbe à la rosée, rosée du soleil, herbe à la goutte, risolli, rossolis, rorelle, drosire, tue-mouche, oreille du diable.

Nul besoin d’aller fouiller dans l’Antiquité ou le Moyen-Âge pour retracer l’histoire de la curieuse plante qu’est le droséra. L’altitude à laquelle il peut parfois pousser, ainsi que sa prédilection pour des terrains tourbeux et marécageux, l’ont sans doute tenu à l’écart des hommes durant des siècles.
Le droséra fait partie de la petite vingtaine de plantes carnivores que l’on peut rencontrer dans la nature en France, aux côtés de trois autres espèces de Droséracées, en particulier dans les tourbières du Jura. Plante de plaine comme de montagne, on la croise jusqu’à 2000 m d’altitude. Cependant, rares sont les endroits où l’on peut faire sa connaissance, bien que chaque colonie couvre de vastes surfaces. C’est un pionnier des terrains très acides dépourvus d’azote, des lieux humides dénués de végétation, seulement fréquentés par les sphaignes et les mousses. Parfois même le droséra s’épanouit sur du bois pourri et autres supports à l’avenant. On peut alors se demander ce qu’une plante peut tirer d’un environnement aussi ingrat. Pour cela, observons son système racinaire : chétif au possible. Ce qui est la signature du peu qu’elle extrait du milieu dans lequel elle vit. Quand la terre ne nourrit que trop peu, il faut savoir se tourner vers le ciel. Ce que le droséra fait à merveille afin de pallier les carences en azote et en phosphore du sol acide de la tourbière. Avant de dévoiler sa stratégie de survie, décrivons notre petite carnivore.

C’est une petite plante vivace qui présente une rosette de feuilles basales. Arrondies et charnues, elles prennent place au bout d’un long pétiole. A mal le considérer, il semblerait que le droséra est couvert d’une myriade de gouttelettes qui scintillent au soleil comme des diamants, à l’instar d’une rosée matinale. D’ailleurs, son nom même de droséra provient du grec droseros qui signifie simplement « couvert de rosée ». Mais ces « gouttes de rosée » ne sauraient s’évaporer même sous le plus ardent des soleils, et c’est pourquoi l’on a cru dès le XV ème siècle que la plante avait vertu rafraîchissante. Mais cette « eau de feu », cette « rosée du soleil » n’en est pas. Approchons-nous. Chaque feuille porte plus d’une centaine de poils glanduleux rouges ornés à leur extrémité d’une petite perle de mucilage gluant et visqueux. Ce qui est surprenant c’est que chaque poil n’est aucunement gêné par ses voisins et ne saurait s’y engluer lui-même sans mettre en péril l’audacieux stratagème du droséra dont voici le mode opératoire : « Tout se passe très vite. Séduit par ce qu’il croit sans doute être des gouttelettes de rosée, l’insecte se pose sur la feuille et s’y retrouve collé. Le mucilage visqueux, comparable à du miel,  »bouche » les orifices de respiration de l’insecte. Lequel se débat comme un acharné. Son agitation ne fait cependant qu’exciter davantage les poils, qui se courbent alors pour emprisonner leur victime. Le contact de la proie déclenche par ailleurs la sécrétion d’enzymes digestifs (oxydases, estérases, phosphatases et protéases) et d’acides (formique, propionique, butyrique, chlorhydrique) attaquant ses parties molles. Dans ce milieu très acide (pH variant entre 2,5 et 3,5), les molécules complexes sont alors décomposées en molécules plus petites, que la plante peut assimiler. Les premiers à circuler sont les acides aminés issus de la digestion des protéines : ils parviennent en moins de douze heures jusqu’aux tiges, racines et bourgeons. Le reste suit rapidement. Et au bout de deux jours, il ne reste plus de l’insecte qu’une carapace vide. Le vent se chargera de l’emporter lorsque la feuille s’ouvrira. Pour se refermer peu après sur un autre » (1).
Qu’une plante puisse capturer des insectes, passe encore, mais qu’elle s’en repaisse, c’est une idée qui n’aura trouvée son chemin qu’au XVI ème siècle, mais largement mise en doute, participant à la diffusion d’extravagants récits de plantes mangeuses d’hommes. En ce qui concerne le droséra, ce n’est qu’en 1779 que le médecin et botaniste allemand Albrecht Wilhelm Roth (1757-1834) mettra en évidence la capacité de cette plante à capturer des insectes. Darwin s’y intéressera et dira que le mouvement de capture des feuilles ne se produit pas au contact de substances ne contenant pas d’azote. Ainsi le droséra ne se fatigue pas à prendre dans ses filets quelque chose qui lui serait parfaitement inutile. Il est peut-être doté de moyens particuliers, mais il sait en faire l’économie.
Au-dessus des feuilles se dressent quelques petites hampes florales de 10 à 20 cm de hauteur grand maximum. Ces pédoncules rouges et glabres s’ornent à l’été de petites fleurs blanches ou rosées qui, une fois fécondées, donneront lieu à des fruits en forme de capsule. Pas fou, le droséra autorise les insectes pollinisateurs à venir le butiner lors de sa floraison estivale, ces mêmes insectes dont il est friand et qu’il peut absorber au rythme de 2 000 sur trois mois, avant de retomber tout doucement en dormance pour l’hiver.
Beau et cruel, pourrait-on dire, c’est sa beauté qui assure au droséra sa survie.

Ceci dit, le droséra n’est pas qu’affaire de botanique, puisque bien des médecins se sont penchés sur son cas. Au XVI ème siècle, Rembert Dodoens affirme, au contraire de l’opinion répandue à cette époque, que le droséra est plus nuisible qu’utile aux phtisiques, ce en quoi il a raison puisque cette plante est d’une aide précieuse dans la tuberculose mais aux seules doses homéopathiques.
On en fit un spécifique de l’hydropisie, des fièvres intermittentes et un calmant de la toux et de la coqueluche. Au droséra furent également associées des propriétés diurétiques, sudorifiques, dépuratives du sang et fortifiantes du muscle cardiaque.

Doué de caractéristiques peu communes, il est évident que coururent d’étranges légendes au sujet du droséra, pour lesquelles superstition et magie n’étaient pas étrangères. Dire du droséra qu’il a été une plante d’envoûtement est assez judicieux si l’on s’en réfère à la manière dont il se nourrit de ses hôtes. En certains lieux, on cueillait le droséra durant la nuit de la Saint-Jean afin de se frotter le corps de ses feuilles. Ainsi pensait-on acquérir davantage de force et ne plus éprouver la fatigue. Ailleurs, il portait le nom de matagot qui « est toujours prononcé avec terreur […] Un seul pied de matagot placé dans une étable ou dans une maison y provoque une fièvre pernicieuse » (2). Matagot, c’est également ainsi que l’on surnomme le chat d’argent, un chat dont la couleur est habituellement noire et dont la nature démoniaque lui est offerte par le diable en échange de l’âme de quelque sorcier. Enfin, le droséra avait la réputation de faire partie de ces plantes qui « écartent », c’est-à-dire celles dont il n’est pas bon de marcher dessus sans quoi l’on ne retrouve plus son chemin, une caractéristique propre à certaines plantes dans bien des régions du monde (Amérique du Sud, Amérique du Nord, etc.).

Le droséra en phytothérapie

Le droséra à feuilles rondes est une espèce régionalement protégée en France, c’est pourquoi phytothérapie et homéopathie ont-elles jeté leur dévolu sur un autre droséra aux propriétés similaires, D. ramentacea.
Plante sans odeur, le droséra est néanmoins astringent, amer et acide. Le droséra, dont on utilise la plante entière à l’exception des racines, est particulièrement agressif de par ses composants : des acides (malique, citrique, tannique, gallique), du tanin, une résine âcre et corrosive, un enzyme du nom de drosérine favorisant, à l’instar des sucs salivaires et gastriques, la protéolyse, c’est-à-dire la fragmentation des protéines en plusieurs morceaux. A cela, ajoutons des naphtoquinones dont la drosérone et surtout la plumbagone aux actions antibactériennes, antifongiques et antiparasitaires particulièrement marquées. Pour finir, mentionnons la douceur d’un mucilage et l’innocuité de pigments jaune et rouge.

Propriétés thérapeutiques

  • Sédatif et antispasmodique respiratoire, antitussif, calmant de la toux
  • Anti-infectieux (antibactérien, antifongique), antiparasitaire
  • Rubéfiant, vésicant, résolutif
  • Diurétique, sudorifique, fébrifuge
  • Équilibrant du système nerveux

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : inflammation des voies respiratoires, asthme, coqueluche, bronchite, maux de gorge, toux de diverses natures (grasse, sèche, convulsive), enrouement des orateurs, catarrhe bronchique, angine
  • Affections cutanées : plaie, morsure, piqûre, verrue, cor, taches de rousseur
  • Artériosclérose
  • Dyspepsie
  • Hydropisie
  • Fièvre intermittente
  • Troubles sympathicotoniques (insomnie, angoisse, etc.)

Nous avons vu que le droséra « calme les quintes, fait diminuer la fréquence et la durée des paroxysmes et exerce une action favorable sur les vomissements » (3). De là, on peut en déduire que l’extrait de droséra sur un organisme sain va produire de tels effets, et c’est effectivement le cas, selon le principe similia similibus curentur : le droséra « agit assez violemment sur l’organisme de l’homme sain pour provoquer une violente affection catarrhale de tout l’appareil respiratoire, allant jusqu’à des crises de toux nocturnes avec vomissements et saignements de nez, parfois même avec ulcération de la muqueuse buccale et de la langue » (4). C’est ainsi qu’une teinture homéopathique élaborée à partir de plantes fraîches est préconisée dans les cas suivants : affections catarrhales des voies respiratoires, coqueluche, douleurs rhumatismales, rhumatismes musculaires (dos, nuque, jointures), colique avec selles sanglantes et muqueuses.

Modes d’emploi

  • Infusion
  • Sirop
  • Alcoolature

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les feuilles de juin à septembre.
  • Étant capable de dissoudre un morceau de viande grâce à l’action de ses puissants acides, ce que le droséra fait à une mouche, il peut l’infliger à vos muqueuses, d’où la nécessité de la dilution, en particulier en ce qui concerne l’alcoolature (dissolution au moins au 1/100). A haute dose, le processus s’inverse, le droséra devient vomitif au lieu de lutter contre les vomissements incoercibles. En cas de traitement beaucoup trop prolongé, des douleurs rhumatismales peuvent apparaître.
  • Contre-indications : aucune utilisation du droséra en cas d’hypotension artérielle.
  • Associations possibles : avec le serpolet pour renforcer l’action antispasmodique, avec la prêle des champs pour endiguer les troubles rhumatismaux.
  • Autres espèces présentes en France : D. intermedia et D. longifolia.
    _______________
    1. Source : Science & Vie
    2. Marc Leproux cité par Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 220
    3. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 248
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 359

© Books of Dante – 2017

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