La pensée sauvage (Viola tricolor)

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Synonymes : pensée tricolore, violette tricolore, violette des champs, petite jacée, clavelée, herbe de la trinité, petite belle-mère (de l’allemand stiefmütterchen).

Contrairement à la violette de mars, la carrière thérapeutique de la pensée a débuté sur le tard. Aucune trace d’elle durant l’Antiquité, quelques rôles symboliques et ornementaux au Moyen-Âge (cf. les Grandes Heures d’Anne de Bretagne). Le premier intérêt qu’on lui prête ne remonte qu’au XVI ème siècle, époque à laquelle le mot « pensée » apparaît, bien que la plupart des auteurs de la Renaissance lui attribuèrent chacun son petit nom : jacée (Matthiole), violette flammée (Dodoens), sept couleurs (Gessner), grande jacée (Camérarius), herbe de la trinité (Fuchs), etc. Si la pensée diffère par ses noms, on s’accorde à la tenir comme un excellent remède des affections cutanées chroniques. Matthiole la donne comme utile dans la dyspnée et les troubles respiratoires, Culpeper et Camérarius dans la syphilis, mais ce sont surtout ses propriétés purifiantes et dépuratives qui l’emportent durant tout le XVIII ème siècle et une bonne partie du XIX ème. En tous les cas, la dermatologie s’enrichit des travaux effectués au sujet de la pensée, comme ceux de Jean-Philippe Boecler (Strasbourg, 1732) et de Strack (Mayence, 1779), entre autres, qui mirent en évidence l’efficacité de la pensée sur les croûtes de lait, l’eczéma, l’impétigo, le psoriasis, etc. Bien sûr, comme toujours, il n’est pas impossible que l’on s’égare comme le relate le Dictionnaire de Trévoux qui explique que « les fleurs de la pensée sont bonnes pour l’épilepsie » (on la donnait aussi comme efficace dans l’hystérie et la danse de Saint-Guy…).
Revenons-en à l’interface cutanée. En exerçant une action dépurative sur l’ensemble de l’organisme, la pensée draine au dehors toutes les « humeurs mauvaise » comme l’on disait autrefois, lesquelles ne sont que l’expression d’un dysfonctionnement interne, hépatique entre autres, ce qui a autorisé la pensée à entrer comme médication de choc dans le « traitement des dermatoses [considérées] comme manifestation de la diathèse neuro-arthritique » (1). D’ailleurs, cela a été démontré expérimentalement par Schulz dans les années 1920 : il « a vu l’absorption à faible dose mais prolongée de teinture alcoolique de pensée déterminer, chez l’homme en bonne santé, des éruptions impétigineuses sur tout le corps et des croûtes eczémateuses au visage et aux oreilles, en même temps qu’un fort accroissement de la sécrétion urinaire qui dégage une forte odeur d’urine de chat. D’où il a conduit à la valeur de la pensée contre les dermatoses, en concordance avec les emplois de l’homéopathie : éruption, incontinence nocturne d’urine, rhumatisme et polyurie » (2). Ce qui explique pourquoi la pensée n’a que très rarement été employée en externe contre les dermatoses et que, en effet, cette expérimentation répond à l’un des principes homéopathiques : une substance administrée à un sujet sain provoque chez lui une affection que cette même substance est censée combattre chez celui qui est en véritablement affecté, ce qui est, pour moi, une merveille médicale.

C’est essentiellement son biotope qui détermine le caractère annuel, bisannuel ou vivace de la pensée. Cette variabilité s’applique aussi à sa morphologie au sens global (parfois pseudo-rampante et petite, parfois au port érigé jusqu’à 40 cm de hauteur) ou particulier : qu’on la dise tricolore suggère en effet qu’elle porte du violet, du jaune et du blanc ; parfois simultanément, ce qui offre de belles teintes panachées, à d’autres on a affaire à des fleurs monochromes dont le point commun est de porter cinq pétales inégaux dont un seul (deux pour la violette) est tourné en direction du sol et achevé par un éperon. D’une taille de deux à trois centimètres, ces fleurs s’épanouissent au fur et à mesure des mois qui séparent avril de septembre. Assez commune, on la rencontre de préférence sur des sols sablonneux, dans les champs, les prairies, aux abords des terres labourées, dans les vignes, etc.

Bien des plantes offrent à notre regard des fleurs composées de cinq pétales, telles l’étoile à cinq branches bleu azur de la bourrache ou la fleur de myosotis confinant au stéréotype de la fleur digne d’une bande dessinée pour enfant, à l’exquise candeur (non, Norb, je ne pense pas forcément à toi. Quoi que… ^_^). Emblème du courage pour la première, du souvenir pour la seconde, elles sont toutes deux animées d’une symétrie axiale, ce qui n’est pas le cas de la pensée. Malgré la disproportion de ses pétales, on a vu dans leur nombre celui de l’homme, parce que ce qui lui est propre, outre le rire, c’est l’acte de penser. A l’image du Penseur de Rodin, la pensée s’incline légèrement vers le sol : on en a fait la fleur de la méditation et de la réflexion, mais aussi, chose qu’elle partage avec le myosotis, du souvenir. En témoignent ces millions de cartes postales envoyées à des amis ou à la famille arborant une fleur de pensée…

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La pensée sauvage en phytothérapie

Cette plante possède des propriétés similaires à celles de la violette odorante, quoique moins prononcées. Elle est intéressante à plus d’un titre, même à côté de la violette que l’on a placée sur un piédestal : un peu de tanin, une bonne quantité de mucilage, de la gomme, de la résine, des saponines, un alcaloïde du nom de violine, des sucres (glucose, rhamnose), des pigments (violanine, violaxanthine), des flavonoïdes (violaquercitrine), du salicylate de méthyle (qui la rapproche de la gaulthérie, de la reine-des-prés et du saule blanc), enfin de la vitamine E.

Propriétés thérapeutiques

  • Dépurative rénale et hépatique, diurétique légère, drainante cutanée
  • Expectorante, antitussive
  • Décongestionnante
  • Laxative, régulatrice du transit intestinal
  • Tonique
  • Anti-oxydante
  • Antiprurigineuse
  • Eméto-cathartique (racine ou plante entière à haute dose)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésicale : cystite, catarrhe vésical, dysurie, polyurie, oligurie, goutte, rhumatisme articulaire aigu
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, coqueluche, toux sèche, maux de gorge
  • Troubles circulatoires : artériosclérose, varice, phlébite, hémorroïdes, ulcère variqueux
  • Affections cutanées : acné, eczéma, eczéma variqueux, herpès, croûte de lait, psoriasis, impétigo, furoncle, dartre, urticaire, démangeaison, prurit, ulcère, gale, teigne, érythème fessier du nourrisson, rhagade
  • Indigestion, diarrhée
  • Leucorrhée

Modes d’emploi

  • Infusion de plante fraîche ou sèche
  • Décoction de plante fraîche ou sèche
  • Macération aqueuse de plante fraîche à chaud
  • Suc frais
  • Sirop
  • Poudre de plante sèche
  • Teinture-mère

Quelques recettes :

  • Infusion des cinq fleurs (dépurative, par voie interne) : lavande (1/3) + souci (1/6) + bourrache (1/6) + genêt (1/6) + pensée (1/6)
  • Infusion dépurative : pensée (1/3) + sauge officinale (1/3) + mélisse officinale (1/3)
  • Infusion pour application externe : pensée (1/5) + sauge officinale (2/5) + matricaire (2/5). A appliquer une fois passée sur eczéma, psoriasis, démangeaisons, etc. à l’aide d’une compresse ou d’un linge propre.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : à la belle saison (mai-septembre). Il est possible de ne ramasser que les fleurs ou bien la plante entière coupée juste au niveau du sol.
  • Séchage : la pensée, étant de nature succulente et mucilagineuse par ses feuilles, doit être promptement séchée, car si la dessiccation n’est pas assez rapide, la plante poursuit son cycle végétatif et ses fleurs produisent des capsules s’ouvrant sur une infinité de petites graines blanches. Autant dire qu’une telle récolte est perdue. Gardons également à l’esprit que les pouvoirs thérapeutiques de la pensée sauvage s’altèrent très vite après séchage.
  • Inconvénients : la racine est vomitive, la plante entière également si employée à forte dose. Dans ces cas-là surviennent nausées et vomissements. Le mode d’action de la pensée fait que ses propriétés dépuratives drainent la peau en profondeur et peuvent augmenter les affections cutanées qu’elle est censée combattre. C’est un phénomène normal qui s’estompe par la suite, après une cure assidue poursuivie pendant plusieurs semaines, laquelle aura la fâcheuse tendance à communiquer aux urines l’odeur de « pisse » de chat comme l’énonçait sans fioriture le Dr Valnet.
  • Associations : pour les affections cutanées, il est tout à fait possible d’accorder la pensée à la bardane, surnommée à raison herbe aux teigneux, alors que sélénium, vitamines C et E renforcent le côté anti-oxydant de la pensée.
    _______________
    1. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 85
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 968

© Books of Dante – 2017

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