L’asperge officinale (Asparagus officinalis)

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L’asperge qui s’expose aujourd’hui en bottes sur les marchés, qu’elle soit verte, blanche ou violette, n’est qu’une lointaine descendante d’une asperge sauvage qui vivait sur l’ensemble du pourtour méditerranéen, comme du reste ses nombreuses consœurs. Connue des Égyptiens qui l’offraient aux divinités, elle devait jouer un rôle sacré pour eux sachant qu’on en a retrouvé des figurations sur les parois de certaines pyramides (il n’est pas seulement permis de penser que cela n’était qu’à titre ornemental). D’Orient, des colons grecs emmenèrent avec eux l’asperge jusque dans le sud de l’Italie. Elle se déploie tant qu’on en fait une espèce cultivée dont Grecs et Romains se délectaient comme aliment mais aussi comme plante médicinale. Pour le monde grec, c’était aussi une plante d’Aphrodite, chose que Pline soulignera : les Romains la vénéraient tout bonnement et simplement (1). D’un point de vue médical lié à l’Antiquité, laissons la parole à Dioscoride : « L’asperge vulgairement connue a des pointes, lesquelles cuites en viandes remplissent le corps et font uriner. Bue, la décoction de la racine aide à la rétention d’urine, à l’évacuation de la bile par tout le corps, aux maladies des reins et aux sciatiques. La décoction vineuse aide aux morsures des araignées phalanges, et tenue en la partie de la bouche où il y a douleur, aide aux dents souffrantes (2). La graine bue aide à toutes ces choses […] L’asperge […] est fort ramifiée, avec force et longues feuilles, semblables au fenouil. Elle a la racine longue, ronde et spongieuse. Les pointes pilées et bues avec du vin, ôtent les douleurs des reins. Cuites dans l’eau, ou rôties, et mangées en viandes, elles remédient à l’excrétion et à la rétention d’urine, et à la dysenterie […] Les racines portées quelque part sur soi, ou leur décoction bue, font stériles tant les hommes que les femmes » (3). Dernière assertion qui semble contredire le pouvoir aphrodisiaque concédé à l’asperge. Mais qui a jamais dit qu’Aphrodite était déesse de la fertilité et de l’enfantement ?

Au Moyen-Âge, on ne fait guère mention de l’asperge. Tout au plus le Tacuinum sanitatis nous montre-t-il une miniature exposant la culture de l’asperge, dont on dit qu’elle n’apparaît en France qu’au XV ème siècle (l’asperge ne sera cultivée sous sa forme moderne qu’au XVIII ème siècle). Mais tout ceci est fort mince. Attendons la Renaissance. Johann Schroder, perspicace, déduisit que de la mauvaise odeur que l’asperge communique aux urines, elle devait exercer une action sur la sphère rénale. Tout cela n’est pas très reluisant, mais ceux qui en sont friands savent peut-être de quoi je veux parler. Plus glamour est l’opiniâtreté de Madame de Maintenon, maîtresse du roi Louis XIV, qui en commanda la culture à Jean-Baptiste de la Quintinie, nul autre que le jardinier du potager de Versailles, parce que – d’autres propriétés traversent les siècles – elle pensait là s’assurer l’accroissement de la virtuosité sexuelle du Roi Soleil. Mais ce dernier se gavait de tant d’autres drogues plus à même de réaliser cet effet (cannelle, clous de girofle, muscade, etc.), qu’on peut honnêtement se demander, à travers cette pléthorique débauche de moyens, si l’humble asperge y eut réellement un quelconque rôle à jouer, ou s’il ne s’agissait pas au contraire d’une volonté de pérenniser la puissance aphrodisiaque de l’asperge au sujet de laquelle on s’est perdu en conjecture au fil des siècles. Tout cela n’empêchera pas Madame de Maintenon de soutenir mordicus que l’asperge n’était pas autre chose qu’une « invite à l’amour ». Deux siècles plus tard, on n’en dira pas autant : interdiction fut faite aux jeunes filles des couvents de consommer des asperges, cela aurait pu leur donner des idées (les mères-supérieures étaient tout de même bien informées, dites-moi…). On l’interdit même dans les pensionnats de jeunes filles, alors que de graveleuses expressions illustraient on ne peut mieux la vertu aphrodisiaque de l’asperge comme, par exemple, « il ne faut pas tremper son asperge dans n’importe quel coquetier », sans équivoque, ou bien celle-ci : « aller aux asperges », bien plus sibylline, et qui s’explique par l’allure de membre viril de l’asperge – ce turion dont on ne connaît pas l’étymologie, ce qui est fort dommage – et qui signifie « aller chercher fortune sur le trottoir ». La grivoiserie est toujours inventive. Outre ces gaudrioles de boulevard, au XVIII ème siècle, on controverse joyeusement sur les vertus diurétiques de la racine d’asperge. Comme toujours, il y a les « pour » proclamant à la face du monde qu’elle est un excellent remède des obstructions urinaires et les « contre » arguant sur l’action néfaste de l’asperge sur les voies urinaires, l’accusant d’irriter la vessie, de développer des hématuries et d’augmenter le paroxysme de la goutte, ce en quoi je ne leur donne pas tort sur ce dernier point. Mais c’était ainsi, il ne manquait pas une occasion pour qu’untel publie un pamphlet et que tel autre y réponde dans l’année par un brûlot incendiaire. Combien de plantes, combien de préparations magistrales ont été ainsi battues comme plâtre entre le marteau et l’enclume ? Le vésicatoire, par exemple, mais on a eu raison de lui taper dessus. Bref, entre les « béni-oui-oui » et les « non-non-je-ne-hoche-pas-la-tête-pour-signaler-que-j’ai-raison », nous ne sommes pas plus avancés, l’aventure thérapeutique de l’asperge languit et, à l’image du turion blafard poussant en cave, n’illumine personne de ses lumières. On s’amuse un peu durant les années 1808-1809 : c’est l’époque du blocus européen décidé par Napoléon. Alors, quand on n’a plus rien, on s’en remet à ce qui pousse alentours. C’est ainsi qu’on a vainement tenté de fabriquer, à base de graines d’asperge, un ersatz de café. La même sottise se reproduira durant la Première Guerre mondiale. Id est : ce qui n’a pas marché ne marchera jamais. Mais tout cela est compréhensible : il faut imaginer ces temps de disette et/ou de guerre durant lesquels hommes et femmes se jetaient sur n’importe quoi pour seulement survivre. Ne voit-on pas un certain Charlie Chaplin manger ses chaussures dans l’un de ses films ? Entre le blocus européen et la « Der des Ders », quelques âmes éclairées ont eu le temps d’accorder à l’asperge un peu de leurs doctes observations. On s’interroge beaucoup sur l’origine de la propriété diurétique de l’asperge. Par exemple, Cazin conclue qu’une forte infusion des pointes d’asperge est bien moins efficace que celles des racines. Doit-on à la griffe d’asperge sa qualité d’accroître la diurèse par son asparagine, son potassium ou par le biais d’un principe volatil encore indéterminé tel que le pensait Crouzet en 1898 ? Ce à quoi Leclerc répond que l’asperge « agirait en augmentant non pas la quantité de l’urine excrétée, mais la fréquence des mictions par suite d’une action irritante sur l’épithélium rénal » (4). Il ajoute par ailleurs que ce n’est pas l’asparagine qui donne aux urines cette odeur caractéristique après absorption d’asperges, mais bien un principe volatil tel que le pressentait Crouzet avant lui. En tous les cas, on peut qualifier l’asperge de diurétique irritant comme le soulignera Botan en 1935.

L’asperge est une plante vivace par sa griffe (constituée du rhizome et des racines). C’est elle qui, au printemps, donne naissance aux jeunes pousses d’asperges, lesquelles, si on les laisse se développer, produisent des tiges vertes très ramifiées portant de pseudo-feuilles écailleuse – des cladodes (comme le fragon petit houx) – tandis que les feuilles elles-mêmes demeurent du domaine du microscopique. De petits rameaux stériles d’1 à 3 cm s’organisent groupés en faisceaux de trois à quinze. De petites fleurs en cloche, blanc verdâtre voire jaune verdâtre, se baladent seules ou en duo, et donneront après floraison (juin-août) des baies rouges en forme de boule d’un centimètre de diamètre. A l’intérieur, se dessinent trois loges contenant chacune deux graines noires et anguleuses.
A l’état sauvage, l’asperge est assez fréquente en France et pousse sur des sols sablonneux, des friches, dans les broussailles, mais jamais à plus de 500 m d’altitude. Elle est plus particulièrement présente dans la partie sud de la France, bien qu’on rencontre çà et là quelques sujets plus septentrionaux.

Le nom de l’asperge provient du grec asparagos signifiant « je déchire », allusion faite aux redoutables épines que portent de nombreuses espèces d’asperges dont certaines ont l’aspect de chevaux de frise. Gare à celui qui y plongerait la main !
Après qu’on ait longuement ergoté quant à savoir dans quelle famille botanique classer l’asperge (Liliacées, Smilacées…), on en est finalement venu à créer une famille à son image, les Asparaginées.

A gauche, le turion ; au centre, l'inflorescence ; à droite, la griffe.

A gauche, le turion ; au centre, l’inflorescence ; à droite, la griffe.

L’asperge officinale en phytothérapie

Généralement, le gourmet ne connaît de l’asperge que le turion disponible sur les marchés, et que l’on appelle communément asperge pour davantage de praticité. Si ce turion recèle bien quelques propriétés et usages, il ne fait aucun doute que la partie végétale de l’asperge à laquelle on a toujours accordé la plus grande partie des pouvoirs thérapeutiques se trouve être la « griffe », c’est-à-dire le rhizome armé de ses racines. Il faut dire que le turion d’asperge est entré dans la matière médicale depuis bien moins de siècles que la griffe, du temps de Cazin ça ne remontait qu’à quelques années.
La racine d’asperge, comme toutes les autres parties de la plante, contient de l’asparagine, de l’arginine, des saponines, des flavonoïdes et une bonne proportion de potassium. Quant au turion, sa composition en fait un légume intéressant : gorgé d’eau à 90-95 %, il contient un peu de glucides (fructosanes : 4 %), quelques protides (2 %) et quasiment pas de lipides (0,1 %). Sa richesse en vitamines (A, B1, B2, B3, B9, C) et en sels minéraux et oligo-éléments (manganèse, fer, phosphore, iode, cuivre, fluor, brome, potassium, calcium) en font un bon reminéralisant et reconstituant. Enfin, le turion se caractérise par un taux élevé de purines (0,24 mg aux 100 g) qui ne sont pas sans poser problème selon les profils (nous en reparlerons plus bas) et, chose particulière, du méthyl-mercaptan qui est responsable de la modification de l’odeur des urines seulement quinze minutes après ingestion d’asperge.
Quelques mots sur les graines d’asperge : on y trouve environ 15 % d’une huile de couleur jaune rougeâtre et de la mannite. Aucun usage thérapeutique récent ne semble avoir été recensé à leur sujet.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique irritante et éliminatrice des chlorures, des phosphates et de l’urée, réductrice de la glycosurie
  • Drainante du foie, des reins, de l’intestin, des poumons et de la peau
  • Purifiante et fluidifiante sanguine
  • Apéritive, tonique amère, laxative
  • Hypocalorique, reminéralisante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère rénale et vésicale : incontinence légère, faiblesse vésicale, prévention des lithiases rénales, oligurie des cardiaques, insuffisance rénale, rhumatismes
  • Troubles de la sphère hépatique : insuffisance hépatique, ictère, obstruction hépatique, diabète
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite chronique
  • Asthénie physique et intellectuelle, anémie, convalescence, déminéralisation
  • Constipation
  • Obésité, hydropisie, œdème des membres inférieurs
  • Palpitations (?), viscosité du sang
  • Soin cutané : eczéma, éclaircissement du teint

Modes d’emploi

  • Infusion de racines
  • Décoction de racines
  • Macération vineuse de racines
  • Suc frais des turions
  • Sirop des cinq racines apéritives majeures de l’ancienne pharmacopée (avec le fragon, le persil, le fenouil et l’ache)
  • Turion cuit ou cru

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les racines de saveur amère et mucilagineuse sont arrachées au printemps. Quant au turion, qui est une jeune pousse, il est cueilli avant développement, tout comme les jeunes pousses du fragon. Notons que ces turions sont blancs ou verts selon qu’ils ont poussé à la lumière ou à l’obscurité.
  • Contre-indications : l’asperge est déconseillée dans un certain nombre de cas, tels que l’irritation et/ou l’inflammation des voies urinaires, l’état inflammatoire des reins comme la néphrite. De même, les personnes sujettes à l’artériosclérose, à la prostatite, ainsi que les nerveux (agitation, insomnie) éviteront l’asperge. Les malades atteints de la goutte la banniront : son taux de purines est préjudiciable. Si l’organisme est capable d’en excréter quotidiennement une partie, un apport extérieur par le biais de l’asperge ne saurait qu’aggraver la goutte, les purines étant impliquées dans cette pathologie. Pour finir, on a recensé quelques rares cas d’allergie cutanée. En l’absence de ces contre-indications, on ne fera pas de l’asperge une cure qui excédera une dizaine de jours.
  • Variétés : de l’asperge officinale, on a tiré de nombreux cultivars tels que l’asperge verte de Lauris, l’asperge blanche d’Alsace, l’asperge violette d’Albenga, l’asperge blanche à pointes pourprées d’Argenteuil, etc. Les unes et les autres se prêtent à de nombreuses préparations culinaires qu’il serait trop long d’énumérer ici.
  • Autres espèces : certaines comme l’asperge à feuilles aiguës (A. acutifolius) et l’asperge à petites feuilles (A. tenuifolius) sont sauvages et également comestibles. La première porte des baies noires et la seconde des rouges. On rencontre aussi dans la nature des asperges aux propriétés médicinales identiques à l’asperge officinale. C’est le cas de l’asperge sauvage (A. maritimus) et de l’asperge blanche de Corse (A. albus). Chez le fleuriste, on pourra faire la connaissance de plusieurs espèces d’asperges ornementales en provenance d’Afrique du sud : c’est entre autres le cas d’A. plumosus et d’A. setaceus.
    _______________
    1. Le mot vénérer provient de Vénus.
    2. Autrefois, dans les campagnes (Bretagne, Bourgogne, Poitou-Charentes), il était d’usage d’appliquer de la racine d’asperge sur les dents et les gencives malades. Où l’on voit que des prescriptions antiques traversent les siècles.
    3. Dioscoride, Materia medica, Livre II, 128
    4. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 45

© Books of Dante – 2017

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