Le bleuet des champs (Centaurea cyanus)

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Synonymes : bluet, blanéole, blavéole, blavette, barbeau, aubifoin, casse-lunettes, herbe au centaure, herbe de saint Zacharie.

Le bleuet, fleur des poètes dit-on… La mythologie nous raconte que Cyanos, l’enfant poète, chantait si bien les louanges de la Nature, qu’il fut métamorphosé en bleuet par la déesse Flore afin que l’on se souvienne de lui chaque année. En Russie, on retrouve un motif assez semblable. Un vieux conte nous explique qu’un homme fut séduit par une nymphe dans les épis d’un champ de blé. Afin de ne plus séduire, de ne plus être séduit, la nymphe changea cet homme en bleuet.
Chez les Celtes, le bleuet passait pour une plante protectrice, assurant la sécurité des habitations, des réserves de nourriture et des animaux pour une année entière, un usage qui s’est perpétué car bien plus tard, les bergères tressaient des couronnes de bleuet qui, une fois portées, assuraient la tranquillité de leurs troupeaux.
Le bleuet fut pour longtemps le seul apanage des poètes et des faiseurs de légendes, et ne fut convié au sein des officines que très tardivement, du temps d’Hildegarde affirment certains, mais je n’ai trouvé aucune trace d’un emploi de cette fleur bleue dans les écrits de l’abbesse. Si le bleuet apparaît clairement dans les Grandes Heures d’Anne de Bretagne, c’est à seul titre ornemental. Il faudra véritablement attendre le XVI ème siècle pour qu’on penche le premier regard médicinal sur le bleuet. Matthiole, sensible à la théorie des signatures, associa la couleur bleue de ses fleurs à une vision cristalline telle qu’elle peut l’être lors d’un ciel sans nuée : « Le bleuet qui représente avec son cœur sombre un œil bleu avec une pupille noire, est excellent pour la vue » (1).
Cazin écrivait qu’autrefois « on employait le bleuet contre une foule de maladies plus ou moins graves » (2), mais devant la faiblesse des données écrites à ce sujet, l’on peut en déduire que le bleuet était surtout un simple de la médecine populaire des empiriques, comme semble le suggérer l’auteur qui signe Botan : « Quelques rebouteux avisés s’en servent dans l’inflammation des reins et dans le rhumatisme et la goutte » (3). On rencontre aussi quelque incursion du bleuet chez les apothicaires qui proposaient, au XVII ème siècle, une eau de bleuet, dite « eau de casse-lunettes », sédative et fortifiante des yeux. On l’obtenait « en faisant macérer des fleurs pilées dans de la rosée ou de la neige fondue, que l’on distillait ensuite à la douce chaleur du bain-marie » (4).

Originaire du Proche-Orient, le bleuet s’est répandu en Europe car il a accompagné les céréales sur les chemins que l’homme leur a fait emprunter. Associé au coquelicot des champs de blé, le bleuet est une espèce végétale annuelle à germination hivernale qui répond encore aux doux noms de « mauvaise herbe » et d’adventice. Mais il est bien plus que cela, c’est aussi une messicole, un terme construit sur le latin messio, « moisson ». Après un usage massif et continu d’herbicides par l’agriculture intensive moderne, le bleuet a bien failli disparaître. Malgré cela, il reste relativement fréquent (je dis bien : relativement) dans les zones tempérées de l’hémisphère nord où il affectionne les terres incultes, les prés rocailleux, les cultures de céréales, bien sûr, de préférence sur sol acide et jusqu’à une altitude maximale de 1700 m. La survie du bleuet lui a été possible de par l’énorme quantité de graines qu’un seul pied est capable de produire : environ 300000 ! Il s’agit de petits akènes surmontés de petites arêtes, issus d’une floraison qui s’étend généralement entre le mois de mai et celui de septembre. Tubuleuse au début, la fleur de bleuet est alors violacée, rarement blanchâtre ou rosâtre. Puis, lors de l’éclosion, elle prend sa caractéristique couleur bleue et forme un capitule dont le diamètre varie de 15 à 25 mm. Léger et aérien, le bleuet est une plante assez ramifiée, aux longues feuilles très étroites, de couleur gris vert, duveteuses et dont l’odeur est désagréable quand elles sont froissées.

Les graines du bleuet des champs. Ne dirait-on pas de petits blaireaux à barbe ? :)

Les graines du bleuet des champs. Ne dirait-on pas de petits blaireaux à barbe ? :)

Le bleuet des champs en phytothérapie

On a toujours accordé la primauté aux fleurs du bleuet, ses feuilles et ses graines ayant été, au cours de son histoire thérapeutique, relégué au rang d’usages anecdotiques. La cyanine, c’est-à-dire le pigment qui donne sa belle couleur aux pétales du bleuet, peut-elle à elle seule justifier le fait qu’on ait occulté bien d’autres substances contenues, pour certaines d’entre elles, dans d’autres parties de cette plante ? Ne considérer du bleuet uniquement ses pétales d’un bleu azur explique-t-il qu’un personnage comme Cazin a dit de lui qu’il était presque inerte ? Il accorde à cette plante moins de dix lignes, c’est tout dire ! Pourtant, le bleuet n’est pas réductible qu’à un seul pigment végétal, puisqu’il recèle dans ses tissus du tanin, un principe amer du nom de centaurine (ou cnicine), du mucilage, des flavonoïdes, des composés acétyléniques, des anthocyanosides, mais ce sont surtout de grandes proportions de sels minéraux et d’oligo-éléments qui sautent aux yeux : 50 % de potassium, 9 % d’acide phosphorique, 6 % de magnésium et une quantité non négligeable de manganèse. « Il est vraisemblable qu’elle n’est pas si ‘inerte’ qu’on l’a prétendue », souffle Fournier dans les années 1940 (5). Et j’accorde à rejoindre l’avis du chanoine, en prenant uniquement compte du potassium et du manganèse que nous venons de citer. Le potassium, cardiotonique, est également un tonique musculaire dont l’implication dans le péristaltisme intestinal ne fait plus aucun doute. Il intervient aussi dans la régulation des glandes surrénales. Quant au magnésium, dont l’administration « renforce l’action des autres médications » (6), non seulement il favorise les fonctions hépatiques et rénales, mais il contribue également à la fixation des minéraux, du fer, des vitamines, etc. dans l’organisme. Toutes ces propriétés sont très loin d’être anodines, n’est-ce pas ? Ceci explique sans doute pourquoi, à l’exposé de ces quelques faits, le bleuet n’est pas que l’anti-inflammatoire oculaire qu’on le croit être toujours, bien qu’il me soit arrivé, à la lecture de certains ouvrages récents, de constater qu’on lui reniait même cette propriété ophtalmique qui a fait sa gloire !

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-ophtalmique, anti-inflammatoire, décongestionnant oculaire
  • Diurétique léger, dépuratif
  • Digestif, laxatif léger (graines), cholagogue léger, renforce l’activité hépatique
  • Adoucissant cutané, astringent léger (resserre les pores des peaux grasses), tonique du cuir chevelu, rafraîchissant (épidermes sensibles), résolutif
  • Tonique, renforce la résistance aux infections
  • Fébrifuge
  • Antirhumatismal
  • Pectoral léger

Usages thérapeutiques

  • Troubles oculaires : conjonctivite, blépharite, inflammation et gonflement des paupières, orgelet, yeux fatigués, poches, cernes
  • Troubles bucco-dentaires : aphte, gingivite
  • Troubles cutanés : couperose, écorchure, ulcération, pellicules
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, arthrose
  • Troubles de la sphère hépatique : ictère, atonie hépatique
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, affections bronchiques
  • Digestion difficile
  • Ascite, hydropisie
  • Fièvre
  • Atonie rénale
  • Sénilité

Si l’on considère les précieux pouvoirs que procurent potassium et manganèse, on verra que n’apparaissent pas dans cette liste bon nombre d’affections qui en sont justiciables. Ce qui est fort dommage, j’en conviens. Mais la rigueur, sinon la prudence, est de mise. En tous les cas, il est permis d’affirmer que le bleuet a quitté le champ médical aussi promptement que celui de céréales…

Modes d’emploi

Certains auteurs conseillent de ne se livrer, avec le bleuet, qu’à un strict usage externe. Pensez donc, cette plante qui, d’aucuns disent, frôle l’inertie la plus totale, ne saurait faire de mal à une mouche si jamais elle était employée en interne, non ? Or, elle n’est pas si inactive que ça et il est tout à fait possible d’en faire un usage par voie orale.

  • Infusion et décoction (pétales ou plante entière) : pour absorption, lavage, bain de bouche, bain d’œil.
  • Macération : dans la bière, (si, si : on utilise l’excipient qu’on a sous la main ; ainsi faisait-on dans le nord de la France où, à une époque, l’activité vinicole était inconnue), dans le vin. J’ajoute qu’il est même possible de procéder à une macération dans l’huile (grasse ou sèche selon les besoins) et dans le vinaigre.
  • Alcoolature : en faisant macérer des pétales de bleuet dans de l’alcool, ne vous attendez pas à voir surgir la grande bleue de la bouteille : le pigment colorant – cette fameuse cyanine – est insoluble dans l’alcool. Cela ne ressemblera donc jamais à du curaçao, ah, ah ! En revanche, la cyanine est parfaitement soluble dans l’eau et s’altère très rapidement une fois que les pétales secs sont mal conditionnés. Je crois que le bleuet est photophobe.
  • Bon, sachons qu’il est aussi possible de faire macérer le bleuet dans l’eau. Voici une recette d’eau de beauté que j’ai découverte dans La pharmacie du bon dieu de Fabrice Bardeau
    – Fleurs de bleuet : 10 g
    – Pétales de rose : 10 g
    – Pétales de coquelicot : 5 g
    – Fleurs de bouton d’or : 5 g
    – Chélidoine : 5 g
    Monsieur Bardeau préconisait de faire macérer tout cela pendant quarante-huit heures à douce chaleur dans un litre d’eau de pluie (ça se trouve, mais dans quel état ?…) ou de rosée (amusez-vous bien !). Alors, comment faire ? La plupart des eaux d’adduction en France, quoi qu’on en dise, sont loin d’être propres (c’est le cas de le dire !) à la consommation courante, alors pour la confection d’un remède !… Et puis quoi ? L’eau avec laquelle je me lave les mains devrait-elle être de moins bonne qualité que celle que je destine à mes tisanes ? Mais avec toutes ces pollutions, celle de l’air, celle de l’eau, celle de la terre (merci beaucoup les herbicides débiles qui ont bouté hors des champs l’aimable bleuet et avec lui le coquelicot, lesquels forment avec le champ de blé doré au soleil, l’emblème de la France !) Je m’égare, et pas qu’un peu. Quoi que… Il est inadmissible de ne plus pouvoir compter sur l’intégrité des matières premières qu’une pratique classique de la phytothérapie suggère. « Mon eau d’adduction est nulle ! ». Je sais, la mienne aussi. Et chère, et alcaline, et calcaire, et dure, et elle pue le chlore et d’autres choses encore. Et l’eau en bouteille ? Ah oui, cela permet d’amener à nous une eau de bien meilleure qualité, au pH idéal, à la minéralisation la plus minime qui soit (faut bien choisir). Mais, il y a ce plastique, ce PET entre autres, dont les solvants migrent dans l’eau elle-même. Ah non, notre bonne eau n’est plus tellement bonne après un tel traitement. Je m’égare ? Je ne crois pas. Il était bien plus facile de « faire » de la phytothérapie au temps d’Hildegarde qu’aujourd’hui. Aujourd’hui, il y a toujours un truc qui cloche, et qui peut donner une impression d’approximation. C’est violence. Et cette violence, imaginez-vous un peu qu’elle a été le quotidien de notre humble bleuet dont il faudrait se demander pourquoi il aime tant folâtrer au beau milieu des champs de blé ou autres céréales avant de l’en chasser. Maintenant, je dois bien avouer que la recette donnée par Bardeau, il n’est pas forcément aisé de la réaliser, tant le bleuet accuse le coup de la raréfaction. Je crois que ça fait bien plus de 20 ans que je n’ai pas croisé la route d’un de ses représentants.
  • Ensuite, nous avons la non moins célèbre eau florale de bleuet, vendue sous bouteille en verre, d’un bleu aussi profond que celui qui contenait l’éther autrefois. Quoique je tique sur cette dénomination d’eau florale en général, comme si toutes ces eaux étaient florales. Non, c’est un terme impropre, appelons un chat un chat et parlons d’hydrolat. Mais qui dit hydrolat suppose huile essentielle, n’est-ce pas ? Nous connaissons divers hydrolats : tilleul, cassis, rose de Damas, fleur d’oranger, lavande fine, etc. Toutes ces plantes produisent, lors de la distillation en alambic, un hydrolat et une huile essentielle. Mais qu’en est-il du bleuet ? Cette humble fleurette contient-elle dans ses tissus une infime fraction aromatique qui échapperait au vulgaire ? Rare, très chère, destinée à d’autres sphères que la phyto-aromathérapie, l’huile essentielle de bleuet… Stop ! Existe-t-elle seulement ? A cette question, je n’ai aucune réponse quand bien même je puis affirmer que lorsqu’on ouvre un flacon d’hydrolat de bleuet, ça « sent » quelque chose. Il y a donc forcément des molécules aromatiques à l’intérieur. Huile essentielle ? Là, j’avoue que je botte en touche et ajoute cela à ma déjà longue liste de frustrations. Pourtant, certains disent que le bleuet contient bien une petite proportion d’essence aromatique…

Autres informations

  • Plante tinctoriale : le pigment bleu des fleurs de bleuet est utilisé pour colorer encres, peintures, cosmétiques et médicaments. Et pourquoi pas le ciel quand il est trop pâlot ?
  • Récolte : en ce qui concerne les pétales, au fur et à mesure de vos besoins, à condition d’avoir un gisement à proximité. Selon les régions, cela va de mai (bien précoce tout de même) à août. Les mois estivaux sont préférables. Vous pouvez cueillir la plante entière en la coupant juste au-dessus du sol, puis séparer les capitules des tiges, après quoi vous ferez sécher chaque partie de part et d’autre. A moins d’utiliser l’une ou l’autre (ou inversement) à l’état frais.
  • Autres espèces : il existe un bleuet montagnard, C. montana, particulièrement robuste, ce qui est tout à fait normal, compte tenu des altitudes auxquelles il pousse. Par ailleurs, il existe moult cultivars du bleuet des champs : fleurs simples, doubles, triples, diversement nuancées de bleu ; d’autres sont roses, blanches, etc. Ces variétés horticoles n’ont aucune commune mesure avec les propriétés thérapeutiques du bleuet que, après l’avoir banni des champs, l’on a invité au jardin. L’homme, espèce très souvent imprévisible et étrange, fait grandir le beau et minimise le bon. Allez comprendre…
    _______________
    1. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 81
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 188
    3. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, pp. 38-39
    4. Fabrice Bardeau, La pharmacie du bon dieu, p. 60
    5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 228
    6. Jean Valnet, Se soigner avec les légumes, les fruits et les céréales, p. 133

© Books of Dante – 2017

Centaurea cyanus

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