La fumeterre officinale (Fumaria officinalis)

Fumaria officinalis

Fumaria officinalis

Synonymes : fleur de terre, fiel de terre, fumée de terre, lait de terre, herbe à la jaunisse, pisse-sang, herbe à la veuve, pied de geline, pied de céline, chausse rouge.

La fumeterre est une plante qui a toujours provoqué en moi le même effet que celui que j’éprouve auprès de la verveine officinale. Pourtant, elles ne sont pas des cousines, ni proches ni éloignées. Mais il y a dans leur allure ce « je ne sais quoi » qui fait qu’on les remarque à peine ; des tiges grêles chez la verveine, des feuilles vert glauque pour la fumeterre participent sans doute de cette impression fugace qui les enveloppe, comme si elles étaient toutes deux incorporelles. Et il semblerait que je ne suis pas le seul à avoir observé cette caractéristique, l’Antiquité y ayant déjà clairement fait allusion. Mais plongeons plutôt au cœur de cette Antiquité gréco-romaine où la réputation de la fumeterre était telle qu’on en faisait grand usage. Écoutons tout d’abord ce qu’en dit Dioscoride (1) : « La fumeterre est une herbe branchue et très tendre, semblable à la coriandre, mais les feuilles sont plus blanches, de couleur de cendre, partout en grande quantité. La fleur est purpurine. Le suc est âcre, et clarifie la vue, mais il fait larmoyer, ce qui a été l’occasion de la nommer Kapnos en Grec ». Une plante aux feuilles cendrées appelée Kapnos, c’est-à-dire « fumée », voilà qui est pour le moins curieux. Ajoutons à cela que sa saveur évoque la suie, l’odeur de fumée. De même, son aspect vaporeux et évanescent n’est pas sans évoquer une silhouette floue tout comme de la fumée jaillissant d’entre les entrailles de la Terre… ce qui fut à l’origine de la croyance des Anciens qui imaginaient que cette plante ne naissait pas d’une graine. Ce qui explique qu’au XII ème siècle environ, on ait désigné en latin médiéval cette plante sous le nom de fumus terrae, qui donnera par la suite l’actuel « fumeterre ».

Les grands noms de l’Antiquité gréco-romaine remarquèrent les vertus toniques et dépuratives de la fumeterre. Galien la recommande dans les obstructions du foie et les affections hépatiques en général et Dioscoride indique que « l’herbe bue purge en abondance la colère par l’urine » (2), c’est-à-dire la bile provenant du foie, organe réputé être le siège de la colère (le tempérament bilieux se caractérise par une certaine violence). Si ces actions sont toujours d’actualité dans la pharmacopée moderne, un usage bien différent semble être complètement tombé dans l’oubli : « Ointe avec de la gomme, elle empêche de faire renaître les poils qui seront tirés des paupières » (3), ajoute encore Dioscoride. Une épilation des cils, n’est-ce pas étrange ?

La fumeterre n’est guère mentionnée dans les manuscrits du Moyen-Âge, et ce sont essentiellement les médecins arabes (Sérapion, Avicenne, Mésué) qui continuent à l’utiliser. Selon eux, cette herbe possède de nombreuses vertus, agissant tant sur le foie, la vésicule biliaire que le sang. Elle aurait, disent-ils, la propriété de guérir les maladies oculaires et, appliquée sur les dartres, les ferait disparaître. On en fit même une « eau de beauté », apte à « rendre au corps un teint florissant » (4).
A la Renaissance, Matthiole, inspiré par Mésué, dira de la fumeterre qu’elle est le plus doux des purgatifs. Elle fortifie et tonifie les viscères, désobstruant le foie, étant cholagogue et dépurative du sang, elle agit sur un certain nombre de maladies cutanées imputables à un dysfonctionnement de la sphère hépatique. Quelques décennies plus tard, Olivier de Serres écrit que la fumeterre « désopile le foie, nettoie les humeurs adustes [id est : sanguines] et est bonne contre la gravelle ».
Au XVII ème siècle, deux sommités médicales, Johann Schroder et Lazare Rivière, se penchent sur l’humble fumeterre. Tout deux confirment son action sur la rate, le foie et la vésicule biliaire, ajoutant à cela le rôle majeur qu’elle tient comme dépuratif du sang. Et, de siècle en siècle, la fumeterre poursuit son petit bonhomme de chemin médical. Le médecin français Louis-René Desbois de Rochefort (1750-1786) écrit dans un ouvrage posthume, Cours élémentaire de matière médicale (1789), que la fumeterre est un excellent spécifique des maladies hépatiques, le meilleur des herpétiques et le plus approprié pour lutter contre l’épaississement de la bile. La bile, que le foie produit à raison de 0,8 à 1,2 l par jour, et bien que composée d’eau à 97 %, est susceptible de perturber le bon fonctionnement digestif si son écoulement est entravé. Au XIX ème siècle, c’est au tour de Cazin d’ériger la fumeterre comme le meilleur moyen curatif contre la lèpre, ainsi qu’une forme norvégienne de cette maladie, le radesyge. Ce en quoi j’ai un doute, n’ayant pas connaissance que la fumeterre pourrait venir à bout de Mycobacterium leprae… De façon plus prosaïque et accessible, Cazin recommandait l’emploi de la fumeterre avec d’autres plantes dépuratives (pissenlit, cresson…) au printemps, à travers l’élaboration de jus d’herbes, à l’origine de l’expression « se mettre au vert ». Il ajoute que chez les enfants, la fumeterre est efficace sur les croûtes de lait, les affections vermineuses et l’atonie des voies digestives. On optera, pour ce faire, pour le sirop, tant l’infusion est imbuvable, même pour un adulte !… Voila maintenant que nous retrouvons mon cher Dr Leclerc. Il donnait le suc ou l’infusion comme dépuratif, et ajoutait à cette indication, l’artériosclérose, la diminution du taux de cholestérol dans le sang, la fluidification sanguine, ainsi que tous les problèmes de peau relevant d’une perturbation hépatique (dartre,
acné, eczéma). Un peu plus tard, le Dr Valnet qualifiera la fumeterre comme l’une des meilleures plantes médicinales. Preuve qu’on ne l’a guère entendu : elle ne figure pas dans la liste des plantes médicinales en vente libre en France (décret n° 2008-841 du 22 août 2008). Quant à se rendre chez un pharmacien pour s’y procurer de la fumeterre, vous pouvez toujours tenter le coup, histoire de voir la tête qu’il fera face à votre question… ;-)

La fumeterre, très fréquente dans l’hémisphère nord (zones tempérées d’Europe, d’Asie et d’Afrique), est considérée comme faisant partie des dix plantes les plus courantes sur le territoire français. Adaptée à la plaine comme à la moyenne montagne (1700 m d’altitude maximum), elle s’autorise à planter ses racines dans des endroits incultes (ce qui ne veut pas dire qu’ils ne sont pas plein de connaissances ^_^) tels que dépotoirs, ruines, pieds des vieux murs, ou dans des lieux non-incultes, c’est-à-dire cultes : jardins, champs (en lisière la plupart du temps), abords des vignes…
La fumeterre est une plante annuelle dont les tiges sont dressées ou étalées, aussi passe-t-elle de 60 à 30 cm de hauteur selon les cas. Son dense feuillage bleu vert glauque et cendré se compose de délicates feuilles alternes finement divisées.
Entre mai et octobre, des grappes de fleurs tubulées (en forme de pied de chaussette disait joliment Fournier) apparaissent. Bisexuées, elles possèdent deux sépales pétaloïdes trois fois plus courts que les pétales, lesquels sont roses, teintés de violet, le supérieur très élargi et prolongé à la base. Le fruit, globuleux et souvent orné d’une dépression au sommet, se présente sous la forme d’une capsule ovoïde ne contenant qu’une seule graine.

fumaria_officinalis

La fumeterre officinale en phytothérapie

C’est une fois que la fumeterre se pare de ses grappes de fleurs pourpres qu’elle est à même de nous offrir le meilleur d’elle-même. Des principes amers justifient l’amertume très prononcée de la fumeterre. Elle contient aussi des flavonoïdes, du mucilage, du potassium, divers acides aliphatiques, mais se remarque surtout par un point qu’elle possède en commun avec des plantes de la famille des Papavéracées : des alcaloïdes nombreux dont la fumaricine, la fumarofine et, sans doute la plus connue, la fumarine (ou protopine). En outre, une autre substance, l’acide fumarique, rapproche la fumeterre des lichens, des bolets et de la mousse d’Islande. Ces deux dernières substances sont présentes dans toutes les parties de la plante.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique
  • Stimulante hépatique, régulatrice hépatique, dépurative hépatique, cholagogue, cholérétique
  • Régulatrice vésiculaire, dépurative urinaire, diurétique
  • Apéritive, vermifuge légère
  • Antiscorbutique
  • Fébrifuge, sudorifique légère
  • Fluidifiante sanguine
  • Antipléthorique
  • Calmante, sédative, hypnogène, hyposthénisante
  • Antiphlogistique

Comment une plante pourrait-elle bien être à la fois tonique et calmante ? C’est ce que Fournier et Leclerc vont nous aider à comprendre. Le premier explique ce fait « par l’action primitive sur les organes digestifs, puis, par sympathie, sur le foie, la rate, les ganglions mésentériques, la peau et l’utérus » (5). Poursuivons avec Leclerc : « Ce qui peut surprendre, c’est qu’elle ait été vantée simultanément comme tonique et comme antiphlogistique [nda : anti-inflammatoire]. Cependant rien de plus exact que ce dualisme qui fait de la fumeterre une arme à deux tranchants » (6). En réalité, ce sont des prises répétées dans la durée qui déterminent l’un ou l’autre tranchant de la fumeterre. Une observation rigoureuse a permis de remarquer que durant les huit à dix premiers jours d’une cure de fumeterre, on constate des actions toniques et dépuratives, en particulier grâce à l’action de la fumarine : « cette dernière substance agit comme stimulant et, sous son influence, l’appétit augmente, le pouls s’accélère, la formule sanguine s’enrichit [nda : augmentation du nombre des hématies]. Mais, attention ! Les effets sont réversibles et deviennent contraires si l’on poursuit la cure au-delà d’une dizaine de jours. On fera donc attention de ne pas poursuivre au-delà de ce délai, si l’on ne veut pas perdre le bénéfice de la cure » (7), sauf si, bien sûr, les propriétés qui se déclenchent passé ce seuil s’accordent à un intérêt particulier. Vers le dixième jour environ, la fumeterre devient calmante, sédative, hypnogène, hyposthénisante et antipléthorique. On remarque une réduction du nombre de globules rouges, ainsi qu’un abaissement de la viscosité et de la coagulabilité sanguines. De fait, la fumeterre, si elle n’est alors plus utile comme tonique et dépurative, devient-elle au moins avantageuse pour les hypertendus, les pléthoriques, les artérioscléreux. Dans le premier cas, procéder par cure de huit à dix jours, suivie d’une interruption de même durée, puis rependre la cure pendant huit à dix autres jours. Dans le second cas, on préconise une cure de trois semaines d’affilée sans interruption.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : ictère, congestion et insuffisance hépatiques, lithiase biliaire, spasmes biliaires douloureux
  • Troubles de la sphère digestive : transit intestinal difficile, constipation, atonie des organes digestifs, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère cardiaque et circulatoire : hypertension, artériosclérose, hyperviscosité sanguine, hyperglobulie, éléphantiasis
  • Troubles gynécologiques : nausée de la femme enceinte, aménorrhée, dysménorrhée
  • Affections cutanées : acné, eczéma, psoriasis, furoncle, dartre, impétigo, démangeaisons, gale
  • Obésité, pléthore
  • Scorbut
  • Fièvre
  • Dysurie
  • Fatigue, asthénie

Modes d’emploi

  • Infusion
  • Décoction
  • Macération vineuse
  • Teinture-mère
  • Sirop
  • Suc frais des feuilles
  • Cataplasme de feuilles fraîches écrasées

Contre-indications, précautions d’emploi, autres informations

  • Récolte et séchage : on cueille la fumeterre à pleine floraison, soit plus ou moins aux environs du mois de juin. Le séchage, délicat, doit s’effectuer rapidement en un lieu agréablement ventilé. Notons que si la saveur de la fumeterre est très amère à l’état frais, elle l’est encore davantage une fois sèche.
  • Toxicité : de par sa légère toxicité, il est conseillé de ne pas absorber plus de trois tasses d’infusion par jour (son amertume saura vous dissuader d’en avaler davantage ^_^). Au-delà, des risques de maux d’estomac, de diarrhée et de difficultés respiratoires sont possibles. Celles et ceux qui recherchent les effets toniques et dépuratifs de la fumeterre prendront soin de respecter la règle édictée plus haut, en particulier les personnes dont la masse corporelle est faible : la fumeterre fait maigrir.
  • Incompatibilité : la fumeterre réagit très mal avec les sels de fer. Aussi, en cas d’infusion et de décoction, il est recommandé de ne pas utiliser d’ustensiles en fer. De même, le vin rouge ne fait pas bon ménage avec la fumeterre, en raison des tanins qu’il contient. En cas de macération vineuse, préférez lui le vin blanc.
  • Plante tinctoriale : la fumeterre permet de teindre les étoffes de laine en jaune.
  • Autres espèces : très nombreuses, citons cependant F. media, F. spicata, F. capreolata, F. bulbosa.
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, IV, 95
    2. Ibidem
    3. Ibidem
    4. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 141
    5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 425
    6. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 141
    7. Fabrice Bardeau, La pharmacie du bon dieu, p. 124

© Books of Dante – 2017

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