Le serpolet (Thymus serpyllum)

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Synonymes : thym sauvage, thym bâtard, thym rouge, thym serpolet, serpoule, poleur, pouilleux, poujeu, poulliot, pouliet, poliet, piolet, pilolet, fringueulette, bouquet, sent-il bon…

J’ignore quel avis vous portez sur la question que je me pose, mais à considérer le surnom de « thym bâtard » attribué au serpolet, j’ai comme la nette sensation qu’on n’a pas voulu hausser le serpolet au niveau du rang magistral occupé par le thym depuis des siècles. Or, il est tout à fait exact que le « déni » dont est victime cette attachante petite plante gazonnante s’exprime à travers au moins deux évidences : on trouve beaucoup plus fréquemment du thym dans les pots à condiments des cuisines que du serpolet ; et, d’aventure, si vous souhaitez acquérir du serpolet à l’état de feuilles sèches en sachet kraft, vous constaterez que les commerces spécialisés, qu’ils soient en dur ou en ligne, proposent presque toujours du thym mais jamais de serpolet, ou si rarement. Et c’est encore plus manifeste au sujet de son huile essentielle. Cette invisibilité relative ne doit pas chercher à nous faire comprendre que le serpolet a été répudié de la matière médicale, mais, parfois, une autre plante prend toute la place et n’en laisse que peu à ses cousines, à l’image du thym avec le serpolet. Aussi, attachons-nous à réhabiliter le serpolet !

Le serpolet n’est pas un sous-fifre du thym. Durant l’Antiquité, on savait très bien différencier ces deux plantes. Ainsi faisait-on du temps de Dioscoride et, bien plus tôt encore, de Théophraste. Même Pline est d’accord, c’est pour dire ! Bien sûr, selon les localités, il n’est pas certain qu’il s’agisse exactement de Thymus serpyllum. Fournier indique qu’il est très rare en Grèce alors que d’autres serpolets n’y manquent pas. Dioscoride et Théophraste distinguaient des formes sauvages et d’autres cultivées localement, et même des espèces importées : « la transplantation de végétaux sauvages dans les jardins et les essais d’acclimatation d’espèces exotiques étaient déjà pratiqués à l’époque. Selon Théophraste, on allait chercher un serpolet sauvage (herpullos) de l’Hymette [nda : massif montagneux au sud-est d’Athènes] pour le planter à Athènes » (1). Herpullos (ou herpillos) est un mot grec provenant du verbe herpeïn, qui veut dire « ramper » ; il donnera le latin serpyllum (qui, je le précise, n’a aucun rapport avec la serpillière qui est, elle aussi, une autre chose qui rampe ^^). Quant à thymus, du grec thymos, c’est la manière dont on appelait diverses petites Lamiacées (thyms, sarriettes…) durant l’Antiquité. Selon Fournier, ce mot proviendrait de l’égyptien Tham, « nom d’espèces voisines employées dans les embaumements » (2), ce qui reflète, bien évidemment, un rôle sacré que l’on entrevoit aussi dans le fait que thymos renvoie à la fumée, à l’esprit, sachant que ces plantes étaient brûlées par fumigation sèche…
Dioscoride fait du serpolet un fidèle portrait, ce qui est fort heureux puisque ses écrits prévaudront jusqu’au début de la Renaissance : il le dit emménagogue, diurétique, antispasmodique et efficace comme remède contre les animaux venimeux, une chose bien intéressante si l’on en croit Macer Floridus qui, au XI ème siècle, écrit que « les moissonneurs ont soin d’en mêler à leurs aliments, afin de pouvoir s’endormir sans crainte des insectes nuisibles » (3). D’ailleurs, ce dernier précise que le serpolet – Serpillum – porte son nom du verbe serpare, qui veut dire… ramper. Or quelle autre espèce est également rampante et partage la même étymologie (non, non, pas la serpillière ^
^ ) ? Nulle autre que le serpent !, « du latin serpens, participe passé du verbe serpere (« ramper, se traîner par terre ») (4). Cette analogie entre serpent et serpolet peut-elle expliquer que le second est réputé lutter contre le venin du premier ? Mais souvenons-nous que Thymos s’applique à plusieurs plantes différentes. S’agit-il alors d’une sarriette antitoxique, d’un dictame antivenimeux ? Difficile à assurer avec certitude. Quoi qu’il en soit, le Serpillum de Macer Floridus, chaud et sec, diurétique et emménagogue, intervient en cas de colique et d’hémoptysie, de douleurs de la rate et du foie, enfin lorsque de violentes douleurs céphaliques se font sentir, une attribution qui ne quittera plus le serpolet. De son côté, Hildegarde recommande le Quenula (serpolet se dit Quendel en allemand aujourd’hui) sur les démangeaisons cutanées, y compris celles occasionnées par la gale. Elle en fait aussi un remède de l’asthénie psychique et intellectuelle.

Au XVII ème siècle, on s’évertue à compléter le portrait thérapeutique du serpolet. Le Danois Simon Paulli l’érige au rang de dépuratif contre l’érysipèle, une inflammation cutanée liée à une infection par streptocoque, ce qui permet de souligner les pouvoirs anti-infectieux du serpolet. C’est, d’ailleurs, ce que réaffirmera Cazin deux siècles après Paulli : le serpolet « convient dans tous les cas où il y a relâchement, débilité, nécessité de solliciter l’action de la peau » (5). L’Anglais Nicholas Culpeper conseille l’emploi du serpolet en cas de toux, de vomissements et d’hémorragies internes. Il propose aussi un vinaigre médicinal qui n’est autre qu’une macération acétique de serpolet, qui plus est bête comme chou dans sa réalisation : dans un pot en verre muni d’un couvercle, on entrepose des sommités fleuries et fraîches, on couvre de vinaigre, on ferme et on expose au soleil pendant quarante jours. Culpeper le réservait aux maux de tête, ce qui est tout à fait valable, sachant l’action rafraîchissante et décongestionnante du vinaigre, alliée à l’essence de serpolet qui est l’un des spécifiques des maux de tête et autres migraines. Un siècle plus tard, le Suédois Linné n’en dit pas moins. Il ira même jusqu’à préciser que le serpolet aurait la capacité de dissiper l’ivresse et les maux de tête subséquents.

Le serpolet est, parmi les Lamiacées, l’un des plus petits représentants. Mais ce qu’il n’offre pas dans la hauteur, il le concède dans la largeur, poussant en colonies tapissantes s’étendant parfois sur des m², d’autant que le serpolet, par télétoxie, conquiert du terrain en éradiquant les autres plantes susceptibles de lui faire de l’ombre, ce qui ne serait pas difficile, ce bout d’chou faisait office de rase-moquette. D’ailleurs, il est rare qu’on puisse planter quoi que ce soit sur un terrain ayant auparavant porté du serpolet. Il est comme Attila, là où il passe, l’herbe ne repousse pas, ça en dit long sur son caractère guerrier. Mais il fait mieux encore : possédant des racines traçantes, il est aussi doté de tiges gazonnantes, couchées, radicantes et donc enracinées de loin en loin, comme des stolons. A lui les grands espaces, ce qui est d’autant plus aisé que l’espèce est vivace.
Comme de nombreuses autres Lamiacées, le serpolet possède des tiges à section quadrangulaire, portant une multitude de petites feuilles ovales, coriaces, parsemées de glandes à essence aromatique. Chaque tige se voit ornée d’une tête globuleuse de petites fleurs violacées, roses ou violet pâle dont les étamines dépassent la corolle. Tout ceci ne rend pas exactement compte de ce que sont les serpolets dans la nature, présentant des caractères beaucoup plus vastes. Ainsi, n’étant pas botaniste, je laisse parler quelqu’un qui l’était : « cette plante, commune partout, se présente à y regarder de plus près, sous les formes les plus diverses, à tiges arrondies ou quadrangulaires, avec ou sans stolons, diversement velues, à feuilles étroites, ovales, oblongues ou arrondies, glabres ou plus ou moins velues, à fleurs roses, mauves ou violacées, en têtes ovoïdes ou cylindracées » (6). Oui, bon, navré des redondances, mais il le fallait, afin de montrer le caractère polymorphe du serpolet. Contrairement au thym qui préfère les stations assez méridionales, le serpolet est présent beaucoup plus haut en latitude (et en altitude aussi : il peut grimper jusqu’à 2000 m). J’en ai rencontré dans le département du Rhône, dans celui de l’Ain, etc. Cependant, il nécessite des sols légers et drainés. Les pattes dans l’eau, tout comme le thym, ça n’est pas pour lui. De même, les terrains de pousse se doivent d’être calcaires et surtout pas acides. C’est ainsi qu’on rencontre le serpolet en des lieux plutôt arides, des prés secs, des pâturages (à tendance « pelouse rase »), des friches, des clairières, des talus, en bordure de chemin, sur les plateaux rocailleux, parfois même dans les éboulis.
La floraison du serpolet, printanière et estivale, fait la joie des abeilles.

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Le serpolet en phyto-aromathérapie

Du serpolet, on utilise la plante entière à l’exclusion des racines. Cette plante contient du tanin (5 %), un principe amer, des flavonoïdes, des acides (malique, caféique), des matières grasses, de la résine, des sels minéraux et oligo-éléments (potassium, calcium, manganèse) et enfin, après hydrodistillation, une huile essentielle au faible rendement (0,15 à 0,6 %), incolore à jaune pâle, aux parfums variés, herbacés, épicés, proches du thym ou, au contraire, de la mélisse. Mais déjà, avant même distillation, « la plante dégage une odeur variable et plus ou moins agréable, allant du parfum très frais de citron ou d’eau de Cologne, à la fois suave et puissant, à l’odeur de beurre rance, pas très engageante, en passant par celle de l’origan ou du champignon » (7) ; cela tient au fait d’une diversité biochimique complexe et changeante. Ainsi, des disparités moléculaires formeront différentes fragrances. Voici un exemple de chémotype :

  • Phénols (dont thymol et carvacrol) : 30 %
  • Monoterpènes (dont paracymène, alpha-pinène et gamma-terpinène) : 40 %
  • Monoterpénols (dont linalol, géraniol, bornéol, alpha-terpinéol et terpinène-1-0l-4) : 20 %
  • Esters (dont acétate de géranyle) : 3 %

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique général, stimulant, excitant, neurotonique, musculotrope, positivant
  • Anti-infectieux (antibactérien, antifongique, antiviral), antiparasitaire
  • Relève les fonctions digestives (atoniques, nerveux), apéritif, digestif, antiseptique intestinal, stomachique, carminatif
  • Antiseptique urinaire, diurétique léger
  • Fluidifiant des sécrétions bronchiques, expectorant
  • Antispasmodique, anti-inflammatoire, antalgique
  • Emménagogue
  • Astringent

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, gastralgie, flatulences, indigestion, crampe d’estomac, ballonnement, entérocolite, parasites intestinaux (ascarides, oxyures), météorisme, colique
  • Troubles de la sphère pulmonaire et ORL : coqueluche, toux grasse, toux spasmodique, catarrhe pulmonaire chronique, asthme humide, bronchite, laryngite, rhume, hémoptysie, rhinite, sinusite
  • Troubles gynécologiques : aménorrhée par atonie, anémie des jeunes filles pubères, pertes blanches, hémorragie utérine, douleur utérine, règles douloureuses, inflammation du mamelon
  • Affections cutanées : irritation et inflammation cutanée, plaie infectée, mycose, panaris, ulcère, gale, contusion, ecchymose
  • Troubles locomoteurs : douleur rhumatismale, arthrose, goutte, douleur sciatique et névralgique, arthrite, foulure, gonflement articulaire (dans lequel « se trouve hâtée la dissolution et la résorption des dépôts morbides grâce à l’action de l’essence sur la circulation », 8)
  • Faiblesse et fatigue générales, apathie, asthénie physique et nerveuse, épuisement nerveux
  • Maux de tête, migraine
  • Cystite
  • Hémorragie nasale
  • Gingivite
  • Grippe

Chez le bébé et l’enfant, le serpolet en phytothérapie peut s’avérer d’un précieux secours : parasitose intestinale, constipation, spasmes œsophagiens et intestinaux, agitation nerveuse, insomnie, contractions de la prédentition, inflammation oculaire.

Modes d’emploi

  • Infusion et infusion concentrée de sommités fleuries (la première est dite « thé des bergères »)
  • Décoction de sommités fleuries
  • Macération (vinaigre, huile, alcool)
  • Teinture-mère
  • Poudre de sommités fleuries sèches
  • Huile essentielle (en interne, en massage)

Contre-indications, précautions d’emploi, autres informations

  • Dermocausticité : elle concerne uniquement l’huile essentielle, et encore seulement celle dont une importante proportion de phénols conseille la prudence. Employée pure, une telle huile provoque rougeurs et sensation de brûlure sur la peau et les muqueuses. Il faut donc impérativement la diluer dans une huile végétale avant application cutanée.
  • Récolte : elle aura lieu dans des stations sèches et ensoleillées. En effet, ce type d’exposition renforce le parfum du serpolet. On peut cueillir le serpolet en début de floraison, quand les corolles sont encore sous forme de boutons floraux.
  • Usage condimentaire : le serpolet est très proche du thym, comme ce dernier, on en fait un usage condimentaire. On utilise ses feuilles pour assaisonner des plats de salades ou de crudités, mais aussi dans des plats de viandes et gibiers. Il se marie bien avec un fromage blanc additionné d’un filet d’huile d’olive. Enfin, il conclue à merveille un repas trop copieux sous forme d’infusion. Il est parfois utilisé en liquoristerie.
  • Usage vétérinaire : « répandu en litière dans les poulaillers, il délivrerait les volailles de leurs parasites » (9).
  • Autres espèces : le thym serpolet couché (T. praecox), le thym sylvestre (T. sylvestris). Il existe aussi des variétés de Thymus serpyllum : var. citriodorus, aux feuilles sentant le citron (présence de citrals et de citronnellal), var. aureus, aux feuilles qui pâlissent si faiblit l’ensoleillement, etc.
    ________________
    1. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 57
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 929
    3. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 133
    4. Wiktionnaire
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 908
    6. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 929
    7. Petit Larousse des plantes médicinales, p. 196
    8. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 930
    9. Ibidem, p. 931

© Books of Dante – 2017

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