La ronce (Rubus fruticosus)

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Synonymes : ronce des bois, ronce des haies, aronce, éronce, mûrier sauvage, mûrier des haies, mûrier de renard, catimuron, catin-muron, amouros de bartas…

Une très longue histoire unit l’homme à la ronce : dès les temps néolithiques, il se repaissait de ses fruits comme l’attestent les dépôts de graines découverts dans différents sites préhistoriques. Goûter ce que la Nature met à la disposition des êtres humains n’est pas sans danger, mais c’est aussi cela qui détermine les découvertes utiles à l’homme, chose qui s’est perpétuée, car il n’y a pas encore si longtemps, l’homme suffisamment proche de la Nature, appliquait le principe du test qui « est facile à comprendre. Tu prends une fleur [de ronce] dans la bouche, ça dessèche, y’a plus d’salive » (1). C’est ainsi qu’il fut remarqué que la mûre est nutritive tout en étanchant la soif, et que les pousses de ronce, que les enfants bretons, allant à l’école ou gardant les vaches, grignotaient, faisaient ainsi découvrir au palais leur astringence.
D’un point de vue médicinal, c’est en remontant à Théophraste que l’on rencontre les premières indications. L’astringence est bien connue, de même que les propriétés antihémorragiques et antidiarrhéiques de la ronce. Écoutons Dioscoride : « la décoction des rameaux resserre l’intestin et l’utérus ; les feuilles mâchées raffermissent les gencives, écrasées elles s’appliquent sur les ulcères pour les cicatriser, sur les hémorroïdes, sur l’épigastre pour calmer les maux d’estomac ». Il ajoute que la décoction des fruits, en gargarisme, soulage les diverses irritations de la gorge. En quelques lignes, voici donc brossé le portrait thérapeutique de la ronce.
Cet arbrisseau, que l’on appelait Batos en grec du temps de l’Antiquité, n’a pas échappé à Pline qui recommandait d’en cueillir les bourgeons de la main gauche. Il mentionne l’existence d’une composition à base de mûres, le panchrestos (« bon à tous les maux »), qui n’est en fait qu’une formule assez proche du diamoron, terme dans lequel on reconnaît le nom latin de la mûre, Morum, désignant tout autant le fruit de l’arbre que l’on nomme mûrier noir (Morus nigra) et qui n’a, bien évidemment, rien à voir avec la ronce. Bref, Pline indique la ronce comme un remède de la bouche, de la gorge et de l’estomac. Dans le passage de l’Histoire naturelle ci-dessous, malgré l’enrobage « magique » des propos du naturaliste romain, il transparaît une propriété tout à fait exacte : « Un rameau, commençant à avoir du fruit, cassé à la pleine lune, pourvu qu’il n’ait pas touché la terre, a les mêmes effets hémostatiques, surtout contre les règles excessives, attaché aux bras des femmes ». Le poète Horace, qui pourtant n’est pas médecin, recommande lui aussi la mûre : « mangez, avant la fin du repas, des mûres noires, cueillies sur l’arbuste avant que le soleil ne soit trop chaud, c’est le moyen le plus sûr de passer l’été sans être malade. »

Au Moyen-Âge, la ronce et sa mûre font tout autant d’émules. Selon l’école de Salerne, « de ronce le feuillage, âpre, amer, astringent, arrête l’utérus, le ventre incontinent ». C’est pourquoi la mûre, et plus généralement les feuilles de ronce, sont un bon remède contre la dysenterie, comme le Grand Albert le souligne, indiquant une recette à base de poudre de limaçons brûlés et de mûres pulvérisées, chose que remarque également Hildegarde de Bingen, conseillant sa Brema contre la dysenterie hémorragique, les maux bucco-dentaires, la congestion de poitrine, les plaies infectées, la toux, etc. Fournier écrit qu’Hildegarde regardait les mûres comme fortifiantes. Or elle ne dit rien de tel : « Le fruit qui pousse sur les ronciers ne fait pas de mal à l’homme en bonne santé ni au malade et se digère facilement. Mais il n’a pas de vertus médicales » (2). Ni bénéfique ni maléfique selon elle, la mûre n’entre pas pour autant dans le cortège des fruits et des baies dont on se méfie au Moyen-Âge. Or la mûre n’a pas toujours eu bonne presse et une réputation particulière lui est restée attachée dans les campagnes même après les temps médiévaux. Son surnom de ronce de renard n’est peut-être pas étranger à cet état de fait sachant que cet animal pourrait effectivement « souiller » celles qui sont à sa portée de « germes morbides ». Aujourd’hui, l’on sait faire preuve de bon sens en déconseillant de cueillir une plante médicinale dans la nature, en des lieux qu’on sait fréquentés par chiens et renards. Mais si le goupil trouve parage auprès de la ronce, ce n’est pas pour nous dissuader de nous en approcher. Il en apprécie, tout comme nous, les fruits. Non, la mûre n’a rien de nocif, et à quantité égale, elle est bien moins dérangeante que la cerise, par exemple.
Par la suite, les principaux auteurs du XVI ème siècle (Matthiole, Fuchs, Tragus, Dodoens, Bauhin, Tabernaemontanus…) ne font que rependre les antiques indications de leurs prédécesseurs : dysenterie, hémorragie, ulcération, etc., à quoi l’on peut ajouter, au XVII ème siècle, lithiases rénales et urinaires, diarrhée, règles trop abondantes, irritation des parties génitales.

Au XX ème siècle, la ronce évoque peut-être au Dr Leclerc de mauvais souvenirs d’enfance : « Rien de plus méchant que cette plante dont les tiges souples, rouges et épineuses jaillissent, dans tous les sens, des buissons et s’étendent au loin, agrippant les passants avec la férocité d’une pieuvre : pas une de ses parties qui ne soit prête à griffer : le pédoncule de ses fleurs, les divisions de son calice, les nervures elles-mêmes de ses feuilles sont armés de fins aiguillons : malheur aux imprudents marmots qui exposent leurs mollets nus aux perfides caresses de cette harpie » (3). Un peu plus loin, il dit que seuls ses « fruits » suffiraient à « réhabiliter la plante hargneuse qui les porte » ! Oui, je suis sûr qu’il est advenu quelques déconvenues au Dr Leclerc durant l’enfance… ^_^

Pierre Lieutaghi écrivait, il y a 20 ans, qu’on avait jusqu’alors dénombré environ 2000 formes différentes de la ronce commune en la seule Europe. « Si les ronces constituent pour le botaniste un épouvantable maquis, pour le vulgaire la chose est beaucoup plus simple », annonçait Fournier un demi siècle avant Lieutaghi (4). Oui, nous n’allons pas nous emberlificoter dans un dédale sans fin. Rubus, le nom de genre, s’appliquait aux ronces, framboisiers et églantiers durant l’Antiquité. Depuis, on a rangé ces derniers parmi les roses. Il nous reste donc : Rubus fruticosus – la ronce –, Rubus idaeus – le framboisier – et Rubus caesius – la petite ronce bleue des champs, qui se distingue de la première par le fait qu’à maturité ses mûres sont couvertes de pruine, cette substance cireuse que l’on remarque en fine pellicule sur la « peau » des prunelles et de certaines prunes.
La ronce commune tiendrait-elle de l’arbuste ? Non, mais c’est sa tendance – trompeuse – à poser ses rameaux sur les branches des autres qui pourrait faire accroire cette idée. N’est-elle pas liane, quand on la voit pendante sur trois ou quatre bons mètres ? Ni arbuste, ni liane, juste arbrisseau depuis Théophraste, vivace et sarmenteux, à tiges bisannuelles : feuillues la première année, florifères et fructifères la seconde. Et ainsi de suite.
C’est une plante couverte d’épines : on en trouve sur les tiges, sur les pédoncules, sur les feuilles aux trois à sept folioles dentées, jusque même sur les nervures des dites feuilles ! En règle générale, la floraison s’étale durant de longs mois : mai à septembre. Les fleurs, typiques des Rosacées, comptent cinq pièces florales blanches lavées de rose et mesurent 2 à 4 cm de diamètre. Au fur et à mesure de la floraison, on voit apparaître les premières mûres. De vertes, elles deviennent rouges avant de considérablement foncer et de présenter à l’œil un beau noir violacé et brillant à pleine maturité. Globuleuses et juteuses à l’image des framboises, les mûres en elles-mêmes ne sont pas des fruits mais des drupes, c’est-à-dire des agglomérats de petits fruits concentrés tout autour du pédoncule.
La ronce est la plante habituelle des talus qu’elle protège de l’érosion en s’accrochant à tous les supports qu’elle rencontre. Mais elle est surtout une très courante représentante de la haie, quand elle ne la forme pas à elle toute seule ! C’est elle qui garantit, avec l’aubépine et le prunellier tout aussi épineux, la protection de la faune peuplant la haie. Mais elle a été, et l’est toujours, traquée comme mauvaise herbe, et cela malgré l’ensemble des services rendus pendant des siècles. C’est particulièrement vrai dans les régions où l’on détruit la ronce, comme en Normandie. Mais il en va de la ronce comme du chiendent : ils sont deux espèces quasiment indestructibles et dont l’arrachage procure bien du plaisir ^_^
Mais la ronce n’est pas que l’hôte de la haie ! On la trouve aussi fréquemment dans d’autres types d’habitats : au bord des chemins, le long des sentiers, en lisière de forêts, dans les broussailles et les terres en friche. Largement répandue en Europe, on en note la présence en Asie septentrionale ainsi qu’au Japon.

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La ronce en phytothérapie

Chez la ronce, tout est bon ou presque, de l’extrémité des racines jusqu’aux mûres. Mais, comme toujours, chaque période possède ses modes, et ce qui valait comme matière médicale hier n’est plus considéré aujourd’hui. Retenons donc qu’à l’heure actuelle on emploie exclusivement les mûres et les feuilles sous deux formes : lorsqu’elles sont encore à l’état de bourgeons non lignifiés et une fois déployées.
Riches en eau (85 %), les mûres contiennent divers sucres (dextrose, lévulose : 4 à 7 %), des acides (malique, succinique, citrique, oxalique), de la pectine, de la provitamine A, de la vitamine C (35 mg/100 g), un peu de mucilage, une essence aromatique, et 10 à 15 % d’huile grasse logée dans les graines. Quant aux feuilles, c’est principalement leurs tanins qui nous intéressent. Mais on y trouve aussi des sels minéraux et oligo-éléments (fer, calcium, magnésium, potassium, cuivre, manganèse), des flavonoïdes et bien plus de vitamine C que dans les mûres (90 mg/100 g).

Propriétés thérapeutiques

  • Astringente, cicatrisante, hémostatique
  • Diurétique, dépurative
  • Tonique, fortifiante
  • Antidiabétique
  • Antidiarrhéique
  • Antibactérienne
  • Rafraîchissante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée chronique, diarrhée des nourrissons, dysenterie, dysenterie des enfants, dyspepsie, gastrite, pyrosis
  • Troubles de la sphère rénale et urinaire : oligurie, hématurie, cystite, pyélite, lithiases rénales et urinaires
  • Affections de la bouche et de la gorge : angine, toux, enrouement, pharyngite, amygdalite, gingivite, glossite, stomatite, aphte, ramollissement et inflammation des gencives, névralgie dentaire
  • Troubles gynécologiques : leucorrhée, métrorragie, règles trop abondantes, douleurs menstruelles
  • Affections cutanées : dartre, eczéma, abcès chaud, furoncle, plaie atone, plaie ancienne, ulcère de jambe, ulcère atone
  • Grippe, refroidissement
  • Hémoptysie, crachement de sang
  • Hémorroïdes
  • Rhumatisme goutteux
  • Diabète
  • Anémie
  • Inflammations oculaires (« Jadis on préparait un bon collyre avec le suc des jeunes pousses battu dans de l’eau de rose avec un blanc d’œuf » (5)

Modes d’emploi

  • Infusion des bourgeons ou des feuilles
  • Décoction des feuilles dans l’eau ou le vin
  • Suc frais des bourgeons (« Les bourgeons récoltés au printemps, placés dans un flacon exposé au soleil, laissent s’écouler un suc sirupeux qu’on utilise en pansement sur les plaies (cicatrisant, analgésiant), en gargarismes et collutoires contre les angines » (6)
  • Cataplasme de feuilles fraîches pilées
  • Mûres en nature
  • Sirop de mûres
  • Vin de mûres
  • Eau-de-vie de mûres
  • Teinture de mûres
  • Gelées et confitures de mûres (En Basse-Normandie et dans les pays de la Loire, la confiture de mûres soignait les diarrhées)

« On peut également employer ces feuilles comme succédané du thé, ainsi que cela se pratique en Angleterre » (7). Voici trois recettes de thé de ronce rafraîchissant, désaltérant et diurétique :

  • Feuilles de ronce (50 %) + feuilles d’aspérule odorante (50 %)
  • Feuilles de ronce (30 %) + feuilles d’aspérule odorante (30 %) + feuilles de fraisier (30 %) + feuilles de menthe poivrée (10 %)
  • « Prendre deux parties de feuilles fraîches de ronce des champs à fruit bleu (Rubus caesius) et une poignée de feuilles de framboisier, les laisser se flétrir, les hacher grossièrement, les asperger légèrement d’eau, les nouer dans un linge et les laisser fermenter deux ou trois jours dans un endroit chaud, où se développe un parfum presque analogue au parfum de rose. Si on laisse ensuite sécher ces feuilles, elles perdent, il est vrai, ce parfum ; mais il renaît en les laissant séjourner dans une boîte de fer-blanc bien close » (8)

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les jeunes pousses de ronce en mars et avril, les feuilles saines en toutes saisons (certains préconisent les seuls mois d’été), les mûres à parfaite maturité.
  • En cas d’infusion et de décoction des feuilles, il faut prendre soin de bien les filtrer avant consommation afin d’éviter les épines (procédure identique au bouillon-blanc)
  • Les mûres sont généralement déconseillées aux constipés chroniques.
  • Avec les tiges des ronces, on peut fabriquer des liens d’une grande solidité, avec lesquels on tresse, par exemple, des paillassons. Ces mêmes liens de ronce étaient également conviés au travail de la paille de seigle, dont on élaborait paniers, plateaux et ruches.
  • La mûre offre un jus tinctorial de couleur gris-bleu.
  • Confusion : il existe un arbre, le mûrier noir (Morus nigra) dont les fruits s’appellent aussi mûres
  • Les usages culinaires de la mûre sont variés : sauces, garnitures de viandes, confitures, gelées, vins, sirops, liqueurs, alcools, jus de fruits, gâteaux, glaces, etc.
  • Élixir floral base de fleurs de ronce : il est destiné à ceux qui ne parviennent pas à concrétiser leurs projets et qui rencontrent des difficultés à mettre leurs idées en pratique. Élixir conseillé aux personnes qui pratiquent la méditation, la visualisation, le travail onirique, etc.
    _______________
    1. Christophe Auray, Remèdes traditionnels de paysans, p. 23
    2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 90
    3. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 38
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 833
    5. Ibidem, p. 836
    6. Jean Valnet, La phytothérapie, se soigner par les plantes, p. 379
    7. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 113
    8. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 836

© Books of Dante – 2017

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