L’eupatoire chanvrine (Eupatorium cannabinum)

Eupatorium cannabinum

Synonymes : eupatoire d’Avicenne, eupatoire des Arabes, eupatoire commune, eupatoire à feuilles de chanvre, chanvrine, origan des marais, pantagruélion aquatique, herbe de sainte Cunégonde…

Pour débuter, je ne commencerais pas par dire que l’eupatoire tire son nom de ce grand roi du II ème siècle avant J.-C. dont j’ai déjà parlé lorsque l’aigremoine a été abordée. Comme nous le voyons, elle porte de nombreux noms vernaculaires dont beaucoup disent les relations que l’eupatoire aura entretenues à travers les âges. Certains sont facilement compréhensibles pour peu qu’on connaisse l’histoire des différentes pharmacopées. En revanche, d’autres me demeurent résolument obscurs, tel cette « herbe de sainte Cunégonde ». Si l’on sait que Cunégonde était la fille de nobles luxembourgeois, épouse d’Henri II décédée en 1040, il est difficile d’établir le lien qu’elle peut cultiver avec l’eupatoire. Cunégonde est, d’après l’histoire, à l’origine de miracles et, auprès de son tombeau, on a observé maintes guérisons miraculeuses. Est-ce à dire que l’eupatoire est, elle aussi, une miraculeuse panacée ? Difficile à dire. En tous les cas, en allemand, elle porte encore le nom de kunigundkraut. Tout ceci est fort étrange, d’autant que Fournier explique que l’eupatoire est restée inaperçue des Anciens et du Moyen-Âge. Pourtant, sainte Cunégonde est bien une figure médiévale, de même que le médecin arabe Avicenne qui, nous dit-on, tenait cette plante en haute estime au X ème siècle. Platearius, fils supposé de Trotula de l’école de Salerne, nous oblige à traîner encore nos basques au Moyen-Âge. Que dit-il à propos de l’eupatoire ? Que cuite à petit feu dans la grasse, on en fait une pommade qu’on appliquait sur les « douleurs et enflures des seins », valable également comme maturative sur abcès, ulcères et tumeurs, et antalgique localement en cas de douleurs goutteuses. Tout ceci est fort intéressant, mais c’est surtout dès la Renaissance que les informations concernant l’eupatoire affluent. Au XVI ème siècle, cette plante à la saveur amère et piquante rencontre un large crédit auprès de la médecine populaire. Racines et feuilles infusées dans la bière sont données comme purgatives, toniques et vermifuges. En 1543, l’Allemand Léonard Fuchs écrit que « cette plante n’a pas encore de nom latin, mais les apothicaires ne se trompent pas beaucoup en l’appelant eupatorium », ce à quoi Matthiole lui fait écho dès 1554, ayant constaté que le nom d’eupatorium est très souvent employé pour désigner cette plante vendue chez les droguistes et les marchands d’épices. Ceci dit, ils ne nous en disent pas plus en ce qui concerne les vertus médicinales de l’eupatoire, chose dont Jérôme Bock rend compte dès 1572, avouant le peu d’intérêt médical qu’on prête à cette plante. C’est Olivier de Serres, qui n’est même pas médecin mais agronome, qui accorde une place à l’eupatoire dans son jardin de simples. Il la dit « bonne contre la dysenterie et les morsures de serpents ». De plus, elle « désopile le foie », ce qui ne veut pas dire qu’elle le fait mourir de rire, mais qu’elle le désobstrue. Par la suite, on lui conservera cette propriété désobstruante au niveau de la sphère hépatique, ainsi qu’une capacité à évacuer les constipations occasionnées par insuffisance hépatique et atonie des organes digestifs, enfin une propriété résolutive des tumeurs du fondement.
Au XVIII ème siècle, Tournefort, Gilibert, Boerhaave, etc. emploient massivement l’eupatoire dans une foule d’affections : chlorose, aménorrhée, engorgement des viscères, hydropisie, affections cutanées rebelles… Roques, début XIX ème, affirme qu’il « ne faut pas rejeter avec dédain tous les remèdes populaires ; il y en a d’excellents, et quelquefois l’observation d’un simple villageois se trouve aussi juste que celle de l’homme de l’art » (1). Il considère l’eupatoire comme succédané du jalap, du séné, de l’aloès et de la scammonée, ce qui n’est pas rien ! Roques lutte, car il sait bien dans quel discrédit d’autres médecins ont fait tomber l’eupatoire, ce à quoi Cazin, qui conforte les vues de Roques, laisse entendre que l’insuccès de ces détracteurs est sans doute à mettre sur le compte d’une eupatoire de mauvaise qualité, mal préparée et mal administrée. Johann Dragendorff (1836-1898) l’indiquait contre les morsures de serpents, ce qui n’est pas sans rappeler ce qu’en disait Olivier de Serres deux siècles plus tôt. Mais là, il ne semble pas s’agir d’une propriété fantasmée, puisque l’eupatoire contient un principe actif, l’eupatorine, également présent au sein de plantes d’Amérique du Sud (les Mikania, plantes voisines de l’eupatoire, et l’Eupatorium crenatum) communément utilisées contre les morsures de serpents et les piqûres de scorpions. Malgré cette insistance et cette résistance, force est de constater que l’eupatoire tombe dans l’oubli. Il est reproché à Henri Leclerc de ne lui accorder que quatre lignes de son Précis de phytothérapie, mais c’est loin d’être pas mépris : c’est une plante « aujourd’hui complètement oubliée et peut-être à tort », dit-il (2).

Vivace à rhizome grisâtre et fibreux, l’eupatoire est une plante assez rustique vivant en colonies. Ses tiges rugueuses et cannelées se dressent à près d’1,50 m du sol. Parfois rougeâtres/lie-de-vin, elles portent des feuilles à pétiole bref, divisées en trois à cinq folioles lancéolées et dentées, dont la forme lui a valu d’être surnommée chanvrine, par analogie avec les feuilles du chanvre, Cannabis sativa. Quand la plante fleurit (juin à septembre), elle se pare de corymbes terminaux de petites fleurs tubulaires dont la couleur varie du rose violacé au rouge, en passant par le mauve, plus rarement par le blanc. Globalement, ces inflorescences ont fait penser aux fleurs de l’origan d’où le surnom d’origan d’eau que cette plante porte parfois en français et de wasserdost en allemand. La fructification donne des capsules verruqueuses de couleur noire contenant des graines surmontées d’une aigrette. Très commune, l’eupatoire se rencontre aussi bien en plaine qu’en moyenne montagne. Appréciant l’humidité, on la localise particulièrement à proximité de lieux abondamment pourvus d’eau, tels que bois clairs, clairières, bordures de ruisseaux, berges d’étangs et de marais, etc.

eupatoire_chanvrine

L’eupatoire chanvrine en phytothérapie

Avec cette plante, une chose est sûre : le peu de données récentes concernant son profil biochimique ne permet pas d’en rendre un fidèle portrait. On se préoccupera des sommités avant qu’elles ne fleurissent et des racines. Que contient donc l’eupatoire qui est susceptible de nous intéresser ? Tout d’abord du tanin, de l’inuline, des flavonoïdes (eupatorine). Outre cela, on décèle la présence d’alcaloïdes pyrrolizidiniques (également présents chez la bourrache, la consoude, le tussilage, etc.), une essence aromatique (alpha-pinène, thymol, paracymène…), enfin divers sels minéraux (potassium, calcium, silice, fer…).

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulante, tonique
  • Purgative, laxative douce
  • Cholagogue, cholérétique
  • Diurétique, sudorifique, émétique, vermifuge
  • Fébrifuge légère
  • Antirhumatismale
  • Apéritive
  • Résolutive, détersive

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : ictère, engorgement du foie, congestion hépatique, insuffisance biliaire, obstruction de la vésicule biliaire, cholémie
  • Troubles de la sphère digestive : inappétence, embarras gastrique, crampe d’estomac, constipation par ptôse intestinale (chez l’anémié, l’enfant, le convalescent, la personne âgée), sensation de nausée
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, rhume, catarrhe chronique
  • Affections bucco-dentaires : inflammation des gencives et des muqueuses buccales, irritation de la gorge
  • Hydropisie, œdème (jambes, scrotum)
  • Affections cutanées chroniques et rebelles, gale, plaie, contusion
  • Anémie, faiblesse générale, scorbut
  • Irritations rénales et vésicales
  • Fièvre intermittente
  • Arthrite, rhumatisme
  • Aménorrhée

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles ou de racines
  • Décoction de feuilles ou de racines
  • Poudre de racines
  • Macération vineuse de racines
  • Suc frais de feuilles
  • Cataplasme de feuilles pilées

Contre-indications, précautions d’emploi, remarques

  • De par la présence d’alcaloïdes hépatotoxiques, l’eupatoire ne doit pas être ingérée à haute dose. A consommer avec prudence, en respectant la posologie. Son usage est fortement déconseillé aux femmes enceintes ainsi qu’à celles qui allaitent. On évitera son usage auprès des enfants en bas âge.
  • Récolte : les sommités se recueillent au printemps, un peu avant la floraison, la racine dès les premiers jours printaniers. Notons que cette dernière est plus efficace à l’état frais ou récemment desséchée.
    _______________
    1. Joseph Roques, Plantes usuelles, Tome 2, p. 333
    2. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 12

© Books of Dante – 2016

eupatoire_fleurs

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