Rhubarbe et rhapontic

Le rhapontic ou rhubarbe domestique

Le rhapontic ou rhubarbe domestique

Rhubarbe (Rheum officinale, Rheum palmatum) et rhapontic (Rheum rhaponticum)

Synonymes : rhubarbe de chine, rhubarbe des moines, rhubarbe des capucins, rhubarbe domestique.

Il existe, dans la Matière médicale de Dioscoride, des références faites à la racine d’une plante que le médecin grec appelle rha et rhéon. De ces deux termes sont nés les noms des deux plantes que nous étudions aujourd’hui : le rha ponticum, devenu rhapontic et le rha barbarum dans lequel on devine l’actuel nom de la rhubarbe. Mais rha ponticum et rha barbarum ne sont pas des créations à mettre au crédit de Dioscoride, bien que ce dernier indique que son rha proviendrait « des pays qui sont par-delà le Bosphore » et la Mer noire qui porte alors le nom de Pontus euxinus (Pont-Euxin), d’où le nom de rha ponticum (= la racine du Pont-Euxin). Rha barbarum désignait, quant à lui, une plante que l’on s’imaginait provenir de beaucoup plus loin, au-delà de l’empire romain tel qu’il était étendu à l’époque, c’est-à-dire du pays des « barbares », rhubarbe n’étant finalement que la contraction de rha barbarum (= la racine des barbares). Selon Émile Gilbert, qui officiait en tant que pharmacien à Moulins dans l’Allier au XIX ème siècle, les rhubarbes étaient inconnues des Grecs et des Romains. C’est tout de même curieux, puisque les descriptions de Dioscoride, du moins les indices de localisation qu’il fournit, semblent être la preuve de la véracité de ses assertions. L’on sait que celui qu’on appelle rhapontic (= rhubarbe domestique) est une plante vivace poussant spontanément sur les bords de la Volga, dans diverses localités de Russie, le long du Bosphore, sur les Rhodopes (chaîne montagneuse bulgare). S’il est évident que Dioscoride ne s’est pas rendu dans les environs de Moscou, il s’est, en revanche, beaucoup déplacé, comme il le mentionne dans la préface de la Materia medica : « j’ai parcouru beaucoup de territoires – parce que vous savez que j’ai mené une vie militaire – pour collecter la matière de cinq livres ». Alors, qui croire ? Difficile de trancher. Cependant, ce sur quoi nous pouvons nous mettre d’accord, c’est que l’ensemble des rhubarbes sont originaires d’Eurasie (Russie, Tibet, Nord de la Chine, Mandchourie, etc.). La pharmacopée chinoise a eu affaire à la rhubarbe il y a de cela relativement longtemps, puisqu’on en utilisait la racine il y a 3000 ans. Cet usage est relaté dans le Synopsie de la chambre dorée (ou Recettes du coffret d’or) de Tchang Tchong-King (150-219), qui explique que la rhubarbe est, au côté du ricin, le purgatif le plus en usage. On en trouve aussi la trace dans le Shennong bencao jing, une compilation de textes médicaux qu’il semble prudent de dater du début de notre ère.

Au IX ème siècle, la médecine arabe introduit dans sa pharmacopée ce qu’Émile Gilbert appelle des purgatifs doux (rhubarbe, séné, casse, tamarin), attendu qu’avant eux « on ne connaissait que les purgatifs violents » (1). Mais ce n’est qu’à partir des XI ème et XII ème siècles « qu’on vit entre les mains des moines les médicaments préconisés par les Arabes » (2), ce en quoi les registres des douanes du port de Saint-Jean d’Acre sont formels : la rhubarbe y est inscrite dès le XII ème siècle, alors qu’un peu plus tardivement, les règlements commerciaux de la ville de Bruges la mentionnent sous le nom de rabarbara. C’est donc bien que la rhubarbe a transité par voie maritime, même s’il est vrai que la culture s’en développe à l’époque médiévale en Europe occidentale. Cependant, c’était surtout les racines en provenance de Russie et d’Asie qui étaient vendues chez les apothicaires. Cette racine, à la fois purgative et stomachique, eut l’avantage d’attirer l’attention des maîtres mires, c’est-à-dire des maîtres en médecine, comme ceux de l’école de Salerne, par exemple, qui lui reconnurent aussi une vertu sur la sphère hépatique.
Du XV ème au XVI ème siècle, la rhubarbe pénètre de plus en plus dans la matière médicale. Mais c’est surtout le siècle suivant qui mettra particulièrement la rhubarbe à l’honneur. L’Anglais Thomas Sydenham (1624-1689) élabore une bière stomachique à la rhubarbe pour les enfants anémiés suite à une fièvre. Nicolas Lémery (1645-1715) indique que la rhubarbe est « propre pour nettoyer et fortifier l’estomac, exciter l’appétit, tuer les vers et purger doucement l’humeur bilieuse ». Augustin Belloste (1654-1730) met au point des pilules à base de rhubarbe, d’aloès, de scammonée et de poivre, le tout arrosé généreusement de mercure (il était de presque toutes les compositions magistrales en ce temps-là…), pour former un remède contre, la formule est jolie, les « coups de pieds de Vénus », c’est-à-dire les maladies vénériennes. Purgatif doux mais puissant, la rhubarbe fut utilisée au même siècle par Louis XIV plus de mille fois en 55 ans de règne afin de le purger de ses nombreux excès de table, en compagnie de plantes aux propriétés analogues (jalap, séné, bourdaine, etc.).
Au XVIII ème siècle, on la retrouve dans le catholicum simplex, un électuaire purgatif et astringent. Au XIX ème siècle, sa renommée est toujours florissante, mais très vite, l’usage médicinal de cette plante tombe en désuétude avec l’avènement des médicaments issus de la chimie de synthèse.

Le rhubarbe, qu’elle soit officinale ou domestique, est une solide plante rustique possédant une profonde racine de couleur brun rougeâtre. De son pied s’érigent de monumentales feuilles longuement pétiolées. Le pétiole, c’est-à-dire la « tige » de la feuille, vert et tacheté de rouge ou de rose, mesure de 50 à 80 cm de longueur sur 3 à 7 cm de largeur. Les feuilles, à cinq lobes irréguliers, sont peu découpées et présentent des marges frangées et une texture « gaufrée ». Elles sont davantage échancrées chez la rhubarbe officinale. En été, les hampes florales s’ornent de panicules de fleurs généralement blanchâtres.
La rhubarbe, comme le rhapontic, pousse sur des sols profonds, riches et humides, largement exposés au soleil.

rhubarbe_racine

Rhubarbe et rhapontic en phytothérapie

Ces deux plantes ne sont plus tellement des espèces qu’on s’imagine employer en phytothérapie, tant elles semblent appartenir aux apothicaireries d’antan, bien plus habitués que nous sommes d’utiliser uniquement les « côtes » (en réalité les pétioles) des feuilles, et encore, pas dans un domaine thérapeutique. De tous temps, la phytothérapie s’est concentrée sur les racines de ces deux plantes. S’enfonçant parfois profondément dans le sol, de l’épaisseur d’une cuisse pour les plus grosses, les racines de rhubarbe et de rhapontic subissaient peu ou prou le même mode de dessiccation, après qu’on les ait découpées en tronçons de 10 cm environ. Après les avoir mis à sécher sur une table, on les retournait régulièrement, on les perçait d’un trou et on enfilait les morceaux sur une ficelle afin de suspendre l’ensemble qui séchait alors à l’air libre.
Ces deux racines sont composées d’à peu près les mêmes constituants : de l’amidon, des sucres (fructose, glucose), du tanin, de la pectine, des traces d’essence aromatique, de l’acide oxalique (également présent dans les oseilles, épinards et oxalis), des oxyanthraquinones (2 à 3 % chez le rhapontic, davantage chez la rhubarbe). Bien sûr, chaque espèce présente ses particularités : de l’acide chrysophanique et de la rhaponticine pour le rhapontic, de l’émodine et de la rhéine pour la rhubarbe. Chacun de ces deux végétaux contient en outre des sels minéraux (fer, magnésium, potassium, phosphore…) et des vitamines (B, C).

Propriétés thérapeutiques

D’une espèce à l’autre, elles sont similaires. On considère seulement que la rhubarbe est plus énergique que le rhapontic.

  • Toniques amères, apéritives, digestives, stomachiques, cholagogues, cholérétiques
  • Purgatives douces, laxatives douces
  • Antibactériennes, antiputrides
  • Anti-inflammatoires, rafraîchissantes
  • Anti-anémiques
  • Vermifuges
  • Astringentes

A faible dose, la racine de rhubarbe (ou de rhapontic) est un tonique intestinal, c’est là aussi que son action laxative s’exprime le mieux. A dose plus élevée, elle est purgative, « mais à la suite de cette action, il se manifeste presque toujours des signes de tonicité : elle purge d’abord pour constiper ensuite » (3).

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère digestive : atonie digestive, inappétence, dysenterie, gastralgie, diarrhée, diarrhée chronique, constipation par ptose intestinale, entérocolite, parasitose intestinale, pyrosis
  • Troubles de la sphère hépatique : hépatisme, insuffisance hépatique, ictère, insuffisance biliaire, engorgement hépatique
  • Anémie, faiblesse générale, neurasthénie, convalescence
  • Affections buccales : aphte, ulcération aphteuse, infection des muqueuses buccales
  • Affections cutanées : furoncle, ulcère, brûlure
  • Flux muqueux : leucorrhée, blennorrhée
  • Excès de cholestérol sanguin

Notons que les tiges, c’est-à-dire les pétioles, une fois cuites et réduites à la consistance d’une purée, forment un emplâtre maturatif et résolutif applicable sur les ulcères et les abcès froids.

Modes d’emploi (ne concernent uniquement que la racine)

  • Infusion
  • Poudre
  • Macération vineuse
  • Teinture alcoolique
  • Sirop simple
  • Sirop composé (avec rhubarbe, chicorée, fumeterre, alkékenge et cannelle)

Contre-indications, précautions d’emploi, informations complémentaires

  • Toxicité : les oxyanthraquinones sont particulièrement présentes dans la racine de la rhubarbe comme dans celle du rhapontic. Si elles sont faiblement concentrées dans les « tiges », on en trouve en quantité dans les limbes, c’est-à-dire les parties vertes des feuilles. A haute dose, et par voie interne, les oxyanthraquinones font l’effet d’un vésicatoire, d’où l’intérêt de ne pas cuisiner les parties vertes de la rhubarbe et du rhapontic, comme on le ferait d’épinards. Ces substances corrosives (on se servait autrefois des feuilles de rhubarbe pour lustrer les cuivres !…) peuvent altérer la muqueuse stomacale, provoquer douleurs abdominales et vomissements abondants. On a également observé une rapide dégradation des tissus rénaux et dans le pire des cas, des décès sont survenus à l’issue de consommation répétée des limbes de ces plantes.
  • Contre-indications : rhubarbe et rhapontic sont déconseillés en cas de goutte et de calculs rénaux (elles augmentent l’oxalurie), d’hémorroïdes (elles congestionnent les veines rectales), d’allaitement (elles rendent le lait maternel amer – qu’elles jaunissent au passage – et lui font acquérir leur propriété purgative).
  • Les racines de nos deux plantes recèlent des matières tinctoriales ayant différentes actions après ingestion : coloration des urines en vert-brun (ou en rouge si elles sont alcalines), de la sueur en jaune, du sérum sanguin en jaune également. Ces manifestations – spectaculaires – sont cependant dénuées de tout danger. Elles expliquent surtout pourquoi ces racines furent utilisées pour teindre les cuirs en Russie.
  • La décoction de fleurs de rhubarbe ou de rhapontic permet d’obtenir une lotion pour blondir la chevelure.
  • Peu caloriques, les pétioles de rhapontic entrent parfois dans l’élaboration de régimes à basses calories. Mais ils sont si acides qu’il faut les sucrer abondamment, ce qui est un peu ridicule puisque cela fait augmenter, de fait, la teneur calorique du mélange.
  • Alimentation : ce sont avec les pétioles du rhapontic que l’on confectionne confitures, compotes et autres pâtisseries. On les récolte dès la deuxième année, une ou deux fois par an. Un pied est exploitable de 5 à 10 ans, mais certains pieds centenaires peuvent encore fournir une abondante récolte.
  • Autres espèces de « rhubarbes exotiques devenues indigènes en France par la culture » (4) : R. undulatum ou rhubarbe ondulée de Moscovie, R. compactum ou rhubarbe compacte. La première des deux fut cultivée en Bretagne, la seconde en Isère, dans la Drôme, etc. Mais elles n’en restent pas moins originaires des mêmes zones géographiques que la rhubarbe et le rhapontic, à savoir : la Russie, le Tibet, le nord de la Chine, etc.
    _______________
    1. Emile Gilbert, La pharmacie à travers les siècles, p. 80
    2. Ibidem, p. 98
    3. François-Joesph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 820
    4. Ibidem, p. 818

© Books of Dante – 2016

La rhubarbe officinale

La rhubarbe officinale

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s