La citrouille (Cucurbita pepo)

citrouille

Le monde des Cucurbitacées est fort complexe et ses différentes ramifications sont aussi luxuriantes que le sont ces plantes qui rampent, serpentent, vrillent et grimpent. On pense le potiron brésilien, la courge, le pâtisson et la coloquinte mexicains. On attribue le Pérou, comme lieu de naissance, à la gourde. Mais comment se fait-il que cette dernière est présente en Chine depuis plus de deux millénaires ? Fournier indique que le mot cucurbita est l’ancien nom latin par lequel on désignait les Cucurbitacées indigènes que sont la coloquinte et la calebasse. Mais ces deux dernières espèces ne proviennent-elles pas du continent africain ? Il situe l’aire d’origine des courges et des citrouilles à l’Amérique tropicale, indique leur présence beaucoup plus au nord, aux environs de la région des Grands Lacs, où diverses tribus amérindiennes cultivaient ces légumes à l’arrivée des Européens fin XV ème – début XVI ème siècle. Des régions du Mexique et du Texas, les Espagnols firent transiter la citrouille dès le XVI ème siècle jusqu’en Europe, en compagnie de la tomate, du maïs, de la pomme de terre et du haricot, entre autres, afin d’en propager la culture en Europe méridionale, pour laquelle l’engouement est tel que Matthias de l’Obel déclare à quel point les paysans étaient avides de ce nouveau légume. Un tantinet péremptoire, Fournier affirme qu’il est « inutile de chercher ce qu’auraient pu dire les anciens ou les écrivains du Moyen-Âge de ces fruits inconnus d’eux » (1). En ce cas, comment expliquer que la gourde (ou calebasse) soit inscrite au Capitulaire de Villis (fin VIII ème siècle) ? De même, que sont les « citrouilles » de Strabo (Hortulus, 827) ? D’où viennent donc les courges dont on a retrouvé les restes dans d’anciens tombeaux situés au Wurtemberg, accompagnées de noix et de noisettes ?

Malgré ces incohérences, d’où que provienne la citrouille, il demeure, en ce qui la concerne, une dimension symbolique intangible. Ici ou là, elle est symbole d’abondance, de prospérité, de fécondité et de bonne santé. En Chine et en Asie du sud-est, elle est le premier des légumes, l’empereur des végétaux. On a dit de ses lianes sarmenteuses qu’elles figuraient l’axe du monde, lequel est représenté par ce très gros fruit terrestre gorgé de très nombreux pépins. A titre d’exemple, le dernier potimarron que j’ai ouvert au couteau ne contenait pas moins de 180 graines. Le précédent, quand je l’ai fendu en deux, bien que plus petit, recelait des graines beaucoup plus grosses et déjà fortement germées. Les tigelles, courbées comme des virgules, ont profité de la chaleur et de l’humidité contenues au creux du potimarron pour percer la coque de la graine et entreprendre leur croissance ! On comprend donc la valeur accordée à la citrouille par les anciens Chinois, pour lesquels elle était une source de vie et de régénération, ces graines étant la promesse d’une vaste descendance. Les citrouilles, « on les a toujours considérées comme un excellent viatique et comme le meilleur moyen de renaître, de se reproduire, de devenir immortel, et, par conséquent aussi de monter au ciel » (2). Et il est vrai que les graines de courge, nourriture d’immortalité, étaient principalement consommées au printemps en Chine, à l’époque où domine l’énergie Yang.

Pendant ce temps, de l’autre côté du Pacifique… Selon certaines croyances propres à différentes tribus amérindiennes, il a été rapporté (Pietro Martire, 1527) que la citrouille représente l’œuf cosmique duquel le monde naquit, ce qui n’est pas sans évoquer la liane axe du monde de la cosmogonie chinoise. Les Amérindiens virent dans la citrouille un symbole de procréation, sans doute par l’association entre le ventre de la femme enceinte gorgé d’eau et la rondeur des fruits de Cucurbita pepo. De la mère/mer provient la vie. C’est ce que nous explique le conte d’Iaïa dans lequel d’une citrouille énorme jaillit une gigantesque quantité d’eau (la citrouille en contient jusqu’à 95 %, ce détail n’a rien d’anodin) et de poissons (qui semblent, ici, figurer les graines de citrouille dont la forme et la viscosité rappellent celles des poissons) : « Toute la terre en fut inondé ; ainsi s’est formée la mer » (3).
Étonnant de constater combien se profilent de symboliques identiques dans deux endroits du monde géographiquement très éloignés l’un de l’autre…
La symbolique de transformation et de régénération ne s’arrête pas qu’aux seuls continents que sont les deux Amériques et l’Asie. Par exemple, en Bretagne, on pensait que les graines semées au jour du vendredi saint permettaient d’obtenir des citrouilles plus grosses qu’un chêne. Citons Strabo (enfin !) pour l’occasion : ces fruits « ne sont plus que ventre, ils ne sont plus que panse ; et dans leur sein ils nourrissent une foison de graines, chacune prisonnière dans sa caverne séparée, et qui te peuvent promettre une moisson toute semblable ! » (4).
Possédant un cycle végétatif très court, cette plante annuelle se doit d’aller très vite, c’est pourquoi elle nous semble croître à vue d’œil, se métamorphosant de jour en jour, sachant son temps compté, ce qui, indubitablement, ne peut que nous évoquer la Cendrillon de Perrault, et cette fameuse citrouille transformée en carrosse doré d’un coup de baguette par la marraine bonne fée, et conditionnée par les douze coups de minuit. Charles Perrault (1628-1703) est le premier à introduire la citrouille dans le conte de Cendrillon. Avant, comme par exemple dans la version de Basile, on n’en parle pas. Bruno Bettelheim a beau dire que « Perrault réduit Cendrillon à un joli conte d’imagination qui ne nous apporte rien de profond » (5), il est notable que la première apparition de la citrouille dans ce conte (qui ne me semble pas anodine), se substitue en lieu et place à la branche de noisetier qu’on rencontre dans des versions antérieures du conte. Le noisetier, par les noisettes qu’il porte, contient en lui-même une valeur génésique et nuptiale. De même que la citrouille qui, avec ses graines nombreuses, préfigure une descendance abondante. Mais, malheureusement, dans la version de Perrault, la marraine de Cendrillon, surgie de nulle part, évide elle-même la citrouille la plus belle choisie par Cendrillon au jardin, afin que cette dernière soit, elle aussi, la plus belle pour aller danser au bal donné par le prince. Mais cette citrouille, à laquelle on a retiré sa prolifique semence, n’est qu’un vœu pieux, fait de toc, à l’image du carrosse doré qui emporte une Cendrillon perraultienne, laquelle, belle imbécile, est complètement dénuée de personnalité dans ce conte revu par l’auteur. C’est presque à se demander si la marraine n’est pas aussi castratrice (6) que la marâtre de Cendrillon. Elles seraient donc, marraine et marâtre, des figures également perverties de l’image maternelle.
Donc, bon, cette Cendrillon n’a pas grand chose dans le citruolo, c’est-à-dire la tête, le mot citrouille, en langage populaire, la représentant. Peut-on dire d’elle qu’elle est une gourde ? Pourtant, que dire d’une personne sotte sinon qu’elle est une courge ? La citrouille du conte, transformée en carrosse, est à l’avenant avec la tête de Cendrillon : vide. Elle n’est donc pas une tête bien pleine, comme le rappellent les mots courge et gourde, passés dans le langage commun, pour désigner quelqu’un de peu d’intelligence. « Vuoto come una zucca », dit-on en italien. Zucca, zuccone, citrullo sont « employés comme termes injurieux contre les gros imbéciles » (7). Et « il est vrai que la gourde est ce qui reste quand les graines ont été retirées… » (8). D’où l’expression « prends-en de la graine », équivalente à « prendre du plomb dans la cervelle ». Mais, ce que l’on vide, c’est parfois pour mieux le remplir. « La qualité qu’a la courge de se laisser sécher, et de prendre toutes les formes, la fit considérer comme le chef des légumes » (9). Comme quoi, quand on n’a pas de tête, on peut avoir un chef. Assécher la calebasse, cela permet d’obtenir un joli hochet, dans lequel les graines sonnent comme un pois chiche dans la caboche. Ou mieux, sans graines, on peut toujours emplir la gourde vide de la liqueur de Bacchus. Si elle ne peut forcément accueillir le spirituel, au moins peut-elle entreposer le spiritueux…

A propos de spirituel… Jack o’ Lanterns. Il existe un vieux conte irlandais, intitulé Jacques le radin dans lequel on apprend que le protagoniste de cette histoire joue différents tours au diable lui-même. « Lorsque Jacques mourut, Dieu ne voulut pas le laisser entrer au paradis, et Jacques fut donc condamné à errer sur Terre pour toujours. Il supplia qu’on lui donne une petite braise de l’enfer afin d’éclairer son chemin et, pour plus de sûreté, la plaça dans un navet évidé » (10).
Après la très grave crise sanitaire et alimentaire du milieu du XIX ème siècle en Irlande (une famine d’au moins quatre ans causée par le mildiou de la pomme de terre), bien des Irlandais ont migré vers les États-Unis et emporté leurs coutumes avec eux. « A l’origine, on évidait des tubercules comme des navets, mais on leur préféra bientôt les citrouilles, plus faciles à préparer et que l’on trouvait abondamment dans le Nouveau Monde » (11) Tout cela pour, bien sûr, Hallowe’en, dont la première manifestation la plus visible est l’évidage de citrouilles (encore !…), que l’on perce ensuite d’yeux triangulaires (de forme ronde, c’est beaucoup moins simple, je voudrais vous y voir, moi, tiens !…) et d’une bouche grimaçante pourvue de dents pointues. Ceci fait, on plante une bougie dans le creux central, afin d’y apporter la lumière nécessaire (celle de l’intelligence dont la citrouille a été dépossédée après extraction forcée des graines qu’elle contenait ?) D’ailleurs, peut-être que les visages citrouillesques ont pour but « d’humaniser » un tant soit peu l’inintelligente citrouille à la tête creuse mais néanmoins solide… Mais… non ! Les déguisements desquels on s’affuble à Hallowe’en, ainsi que les citrouilles grotesques et sarcastiques, « ne sont rien de moins que des revenants en quelque sorte exorcisés, car Hallowe’en, qui vient de hallow, ‘consacrer, sanctifier’, se célèbre la veille de la Toussaint, la fête des morts, dont on croyait jadis qu’ils revenaient sur terre ce jour-là […] Or, le retour des défunts qui reposent sous terre avec les graines qui plus tard germeront, annonce, à l’entrée de l’hiver, la promesse de la renaissance printanière » (12). Voilà, on revient en Chine où on consommait les graines de courge à l’équinoxe de printemps. Bingo ! Le tour est joué et la boucle rondement bouclée !

La citrouille est une plante qui fait partie de la famille des Cucurbitacées qui regroupe courgette, potiron, pâtisson, giraumon, etc. C’est une annuelle rampante à tiges étalées et rugueuses. Elle porte de grandes feuilles lobées, velues, vert foncé dont les marges sont épineuses. A l’opposé des feuilles, on trouve des vrilles semblables à celles de la vigne qui permettent à la citrouille d’être une espèce semi-grimpante si elle dispose d’un support. A l’aisselle des feuilles, de grandes fleurs mâles jaune orangé apparaissent. Les fruits ne sont autres que des baies… énormes ! En effet, certaines variétés peuvent donner des citrouilles de près de 100 kg dont la couleur va du vert à l’orange et dont la peau dure protège une pulpe gorgée d’eau au centre de laquelle se nichent quantité de graines gluantes.

citrouille_fleurs

La citrouille en phytothérapie

Imaginez que vous ayez face à vous une citrouille de 100 kg. Parmi ces 100 kg, 80 à 95 d’entre eux sont représentatifs d’un seul et unique élément indispensable à la vie : l’eau. La citrouille n’est donc pas autre chose qu’une énorme bouteille d’eau, cela n’est pas pour rien que l’une de ses cousines s’appelle la gourde, récipient bien utile au randonneur. A côté de notre grosse bouteille, que trouvons nous d’autre ? Deux à huit paquets de sucre d’1 kg chacun, un paquet de fibres d’1 kg, un paquet de sels minéraux (zinc, phosphore, potassium, magnésium, sélénium, etc.) d’1 kg également. Ajoutons à cela une petite fiole de 15 cl remplie d’huile, ainsi que de petits sachets étiquetés différemment : leucine, tyrosine, péporésine, cucurbitine, mucilage, phytostérols, provitamine A, vitamines B et E.
Voici ainsi décomposée notre citrouille de 100 kg. Ce qui va désormais nous intéresser dans ce déballage, c’est la pulpe de la citrouille ainsi que ses semences.

Propriétés thérapeutiques

  • Pulpe : laxative, régulatrice du transit intestinal, sédative, adoucissante et cicatrisante du tube digestif, rafraîchissante, apaisante de la chaleur et de l’irritation des viscères, nutritive (mais peu calorique), minéralisante, diurétique
  • Semences : rafraîchissantes, vermifuges (ni toxiques, ni irritantes), décongestionnantes prostatiques (elles sont efficaces contre les déficiences liées aux troubles bénins de la prostate, en empêchant la testostérone de se transformer au niveau des testicules, ce qui limite l’hypertrophie de la prostate)

Usages thérapeutiques

  • Pulpe : constipation, entérite, colite, dyspepsie, dysenterie, diurèse difficile, inflammation et insuffisance rénale, néphrite, hémorroïdes, brûlure au premier degré, contusion, excoriation, abcès, gangrène, dartre enflammée, asthénie, régime amincissant, ophtalmie
  • Semences : maladies de la vessie (inflammations et infections urinaires, incontinence, énurésie, difficulté de miction chez l’homme, phlegmasie du système urinaire), affections bénignes de la prostate, affections spasmodiques des organes génitaux, prévention des caries dentaires et des aphtes, décalcification, parasites intestinaux (ténia, ascaris, bothriocéphale) (13)

Note concernant l’huile végétale de pépins de courge

Une graine de courge contient environ 1/3 de son poids d’huile. Exprimées à froid, les graines produisent une huile de couleur verte, fluide, peu visqueuse, limpide, douce, au léger goût de noisette. De bonne conservation, elle présente l’avantage de rancir très difficilement.
Ses propriétés sont les suivantes : tonique des systèmes nerveux et cardiaque, apaisante, régénérante et cicatrisante cutanée, bénéfique à l’ensemble du tube digestif, vermifuge, anti-inflammatoire prostatique, favorise la fécondité.

Modes d’emploi

  • Pulpe : crue ou cuite (14) dans l’alimentation quotidienne, suc frais, cataplasme de pulpe cuite appliqué à froid
  • Semences : décoction de graines pilées, graines consommées telles quelles
  • Huile végétale : disponible en capsules, gélules ou petites bouteilles, elle se consomme cru dans l’alimentation quotidienne comme huile d’assaisonnement ou bien en cure régulière à raison d’une cuillère à café par jour

Contre-indications, précautions d’emploi, autres usages

  • L’automédication est dangereuse et déconseillée en cas de cancer de la prostate.
  • Pour assurer à la citrouille de longs mois de conservation, il faut savoir la cueillir au bon moment. On note que les semences de citrouille provenant de pays chauds sont plus actives. Après dessiccation, elles perdent rapidement leurs propriétés.
  • En cuisine, les graines peuvent aisément agrémenter une salade verte, en compagnie de graines de sésame, de tournesol, de pavot, de lin, etc. Il est permis de les griller et de les mélanger, une fois broyées, avec du sucre pour en constituer une sorte de pralin. La canards en raffolent, elles les enivrent littéralement ! Les fleurs sont comestibles farcies, en beignets, etc. La pulpe entre quant à elle dans la confection de multiples mets salés ou sucrés. Olivier de Serres, agronome du début de la Renaissance, propose, par exemple, une recette de courge confite au moût de raisin qui m’a tout l’air d’être splendide.
  • Il existe un élixir floral à base de fleurs de citrouille. Il est destiné aux femmes qui désirent une grossesse harmonieuse. C’est un assistant de la femme enceinte qui rééquilibre ses émotions.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 292
    2. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 99
    3. Ibid., p. 97
    4. Strabo, Hortulus, p. 25
    5. Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, p. 381
    6. Avec concombre, melon et potiron, la citrouille forme le clan des quatre semences froides. Selon les Anciens, elles permettent de « diminuer la semence et de réprimer les ardeurs de la chair » (Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 27). C’est juste drôle sachant que l’huile végétale de pépins de courge augmente la fécondité !
    7. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 100
    8. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 302
    9. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 99
    10. Jennifer Cole, Cérémonies autour des saisons, p. 124
    11. Ibid.
    12. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 211
    13. Mongeny, médecin cubain, mentionne cet usage dès 1820.
    14. La pulpe de citrouille cuite et sucrée « se recommande par son agréable saveur, par ses vertus laxatives et diurétiques, par la facilité avec laquelle elle traverse la tube digestif sans laisser de résidus toxiques, par l’action émolliente qu’elle exerce sur les muqueuses » (Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 27).

© Books of Dante – 2016

citrouille_feuilles

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