La bryone dioïque (Bryonia dioica)

Bryone_dioïque_plant

Synonymes : vigne blanche, vigne de loup, vigne de crapaud, vigne de serpent, vigne du diable, navet du diable, navet de fou, navet galant, rave de serpent, verjus du diable, colubrine, couleuvrée, herbe de feu, feu ardent…

Eh bien, dites, ça commence bien ! ^^ Notons dès à présent que la bryone porte des noms vernaculaires en commun avec la bistorte récemment abordée (couleuvrée), la clématite (vigne blanche) et l’aconit napel (navet du diable). Si elle n’a pas grand rapport avec la première, elle possède, avec la deuxième, des propriétés irritantes, rubéfiantes et vésicantes pour la peau, enfin, avec le troisième, elle partage une grosse racine toxique (mais tout de même beaucoup moins que celle de l’aconit napel). Dans l’ensemble, on sent bien la volonté d’indiquer qu’avec la bryone il est nécessaire de se méfier, on n’aurait pas utilisé les mots « diable », « serpent », « fou », « loup », « crapaud » tout à fait par hasard, des mots qui expriment une sorte d’effroi irrationnel issu de temps anciens…

Des profondeurs de l’Antiquité, un écho unanime nous parvient : les auteurs antiques sont tous d’accord sur le cas de la bryone. On la reconnaît dans l’Ampelos agria d’Hippocrate, l’Ampelos leukê de Dioscoride, la Vitis alba de Caton l’ancien, la Bryonias de Columelle… Le Livre des Cyranides, plus tardif (225-400 après J.-C.), reprend même le nom attribué par Dioscoride à la bryone et nous indique, à son propos, un bien curieux conseil : « L’homme bien portant qui veut boire beaucoup sans se griser, n’a qu’à prendre à jeun une décoction d’une once de ses feuilles avec du vinaigre, il sera insatiable au point de ne pas savoir tout ce qu’il boira ». (Une phrase qui n’est pas d’Hildegarde de Bingen comme je l’ai récemment lu dans un certain livre… Notons, au passage, qu’Hildegarde ne s’est inspirée d’aucun auteur de l’Antiquité, qu’il soit Grec ou Latin…). Plus tôt, Pline distinguait deux bryones, la blanche et la noire (un phénomène très fréquent dans l’Antiquité, de même que celui de mâle/femelle). La blanche, c’est la bryone dioïque (aujourd’hui, on attribue l’adjectif « blanche » à une bryone monoïque, Bryonia alba aux fruits… noirs), tandis que celle que Pline considère comme « noire » n’est autre que le tamier (Dioscorea communis, ex Tamus communis) qui, bien qu’assez semblable à la bryone n’en est pas une (même si l’anglais lui accorde le nom de black bryony). Bref, selon Pline, la bryone possède des propriétés protectrices très marquées. C’est ce qu’il paraît dans son Histoire naturelle : « la bryone, plantée tout autour de la métairie [ndr : la ferme], écarte les éperviers et met en sûreté la volaille ». D’après le naturaliste romain, le suc de bryone appliqué sur le corps a la propriété de chasser les serpents. Cependant, compte tenu du caractère hautement dermocaustique de la bryone, ça doit être quelque chose ! ^^ Si dans les campagnes on remarque déjà la vertu rubéfiante de la bryone (qui selon toute vraisemblance a échappé à Pline) que l’on frotte sur les points douloureux du corps, au VI ème siècle, le médecin grec Alexandre de Tralles établit les propriétés de la bryone contre la pleurésie et les algies rhumatismales.

Le Moyen-Âge est prolifique en informations de toute nature au sujet de la bryone qu’on rencontre chez Macer Floridus, assez brièvement il est vrai : il insère dans sa notice dédiée à la serpentaire (la bistorte !) quelques indications à propos de la bryone. Il propose de broyer la racine de ces deux plantes, de les mêler à du miel, comme diurétique et détersif sur les plaies ulcérées. Quant à Hildegarde de Bingen, elle nous honore de deux bryones : une brione (Brionia) et une bryone (Stichwurtz), assurément deux plantes bien distinctes, mais de la première elle ne dit rien, alors que la seconde est, selon Hildegarde, tout à fait inutile pour l’homme, car « sa chaleur est dangereuse, sauf dans un local où l’on prépare du poison » (1). Par fumigation, elle atténuerait sa virulence, de même que son odeur, une fois brûlée, fait fuir les serpents, les grenouilles, jusqu’à l’homme lui-même, sauf si celui-ci a préalablement absorbé de la rue. La seule recommandation thérapeutique d’Hildegarde concerne les ulcères cutanés. En revanche, à la même époque, on lui trouve bien des applications : maladies pulmonaires (asthme, coqueluche), pleurésie, paralysie, épilepsie, fièvre, vers intestinaux, fracture, maux de ventre, maladies cutanées…

Dès la Renaissance, on retrouve la bryone dans les pages de Matthiole dont il indique qu’elle est un purgatif drastique [ndr : par drastique, entendre « énergique »], un diurétique, un émétique [ndr : un vomitif] et un emménagogue. Il reprend plus ou moins les indications médiévales : goutte, épilepsie, paralysie, fièvre intermittente, hydropisie, asthme, hémorragies, etc. Par la suite, la carrière de la bryone s’interrompt, elle n’est plus guère évoquée, jusqu’à ce qu’un médecin de Verdun, Harmand de Montgarny, ne lui attribue le nom d’ipécacuanha européen en fin de XVIII ème siècle, ce qui n’est pas rien. Un autre médecin, de Dax lui, Jean Thore (1762-1823) dira de la bryone qu’elle est un « médicament féroce », tout comme l’est d’ailleurs l’ipéca. Au milieu du XIX ème siècle, du côté de Calais, François-Joseph Cazin (1788-1864) évoque longuement la bryone dans son Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes : « La bryone peut remplacer les autres vomitifs, les purgatifs, les diurétiques les plus énergiques. Il suffit de la manier avec prudence et d’en faire une judicieuse application […] Les objections fournies contre les propriétés thérapeutiques de cette racine proviennent du peu de soin apporté à sa récolte et à sa conservation, des doses auxquelles on l’administre, de l’inopportunité de son emploi, du défaut d’appréciation de l’état des organes digestifs relativement à sa première action » (2). Comme on le constate, le docteur Cazin met les points sur les « i » au sujet des détracteurs de la bryone.

De cette plante, on a fait de bien étranges emplois. Le plus célèbre d’entre eux est sans doute celui constituant à se servir de la racine de bryone comme matériau de fabrication de fausses mandragores. Selon le Petit Albert (1668), il est possible de préparer une racine de bryone dans le même but que pour celle de la mandragore : « Tant que l’on est en possession de cette mystérieuse racine, on est heureux, soit à trouver quelque chose dans le chemin, soit à gagner dans le jeu de hasard, soit en trafiquant [ndr : « en gagnant de l’argent grâce au commerce » ; à l’époque, le mot « trafiquer » n’avait pas le sens péjoratif qu’on lui connaît aujourd’hui], si bien que l’on voit tous les jours augmenter sa chevanche » [ndr : c’est-à-dire ce que l’on possède, ses biens] (3). Cette pratique ne s’est pas arrêtée en si bon chemin, puisqu’au XIX ème siècle encore, des « herboristes » proposaient sur les marchés des racines de bryone, sexuées celles-là, en relation avec le passé soi-disant aphrodisiaque de la plante, qui lui a valu le surnom de navet galant. Compte tenu de la rareté de la mandragore qui, de plus, ne pousse ni en France ni en Corse, il a dû circuler pendant des siècles de vraies fausses mandragores issues de bryone qui, elle, est très courante sur l’ensemble du territoire. Tout comme la mandragore, l’arrachage de la bryone donnait lieu à des rituels particuliers, comme celui-ci : avant le lever du soleil, l’officiant lui adressait des invocations religieuses avant de l’extraire du sol. Elle entrait aussi dans la composition d’étonnantes recettes, comme celle de l’huile de scorpions, une macération de scorpions vivants dans de l’huile d’amande douce, additionnée de rhubarbe, de souchet et d’écorce de racine de bryone, le tout exposé au soleil comme on le fait de l’huile rouge.

Plante vivace à tubercule, la bryone est une plante grimpante typique qui peut atteindre une taille de quatre à six mètres de long, à l’aide de tiges couvertes de poils raides qu’elle déploie en s’accrochant et en s’enroulant autour des supports environnants grâce à des vrilles comme on peut en voir sur la vigne, par exemple. Ce sont d’autres plantes, dans la plupart des cas, qui font les « frais » des embrassades de la bryone. De fait, on la croise plus particulièrement dans les haies et les broussailles. Ses feuilles sont formées de cinq lobes dont le central est proéminent. On trouve des fleurs mâles et femelles sur des pieds différents, c’est pour cette raison que l’espèce est dite dioïque. Les fleurs en grappes sont blanches, striées de vert, d’un diamètre de 1 à 2 cm. Elles donnent des baies tout d’abord vertes, ensuite rouges, de 5 à 10 mm de diamètre, en forme de billes. La bryone est relativement fréquente, jusqu’à 1 400 m, sur sol riche et non acide.

Bryone_dioïque_baies

La bryone en phytothérapie

La racine de la bryone se présente sous la forme d’un gros tubercule cylindrique et vertical, plus ou moins ramifié, de la taille d’un bras et de la largeur de la cuisse chez les plus gros spécimens. Son écorce brune cache une pulpe blanchâtre à l’odeur peu agréable, à la saveur âcre, amère et caustique. Elle renferme de l’amidon et du tanin, ainsi que de la bryonine, de la bryonidine, de la bryonase et de la cucurbitacine. (La bryone fait partie de la famille des Cucurbitacées, c’est-à-dire celle du concombre, de la citrouille et du coloquinte, par exemple. Le seul autre représentant indigène de cette famille est le momordique, Momordica charantia.)

Propriétés thérapeutiques

  • Purgative drastique
  • Diurétique
  • Expectorante
  • Cholagogue
  • Anti-inflammatoire
  • Antirhumatismale
  • Vermifuge
  • Sudorifique
  • Vomitive
  • Résolutive, rubéfiante, vésicante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère ostéo-articulaire et musculaire : rhumatismes articulaires aigus, rhumatismes musculaires aigus, rhumatismes chroniques, névralgie
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, toux, rhume, rhinopharyngite, pneumonie, coqueluche, asthme humide
  • Troubles de la sphère digestive : dyspepsie, dysenterie, constipation opiniâtre, obstruction intestinale, pyrosis
  • Rétentions, engorgements, infiltrations, épanchements : épanchement de synovie, épanchement péricardique, œdème, infiltration hydropique, obstruction des viscères abdominaux, pleurésie, engorgement glandulaire, apoplexie
  • Fièvre intermittente, fièvre muqueuse
  • Péritonite
  • Contusion, ecchymose
  • Épilepsie (4), accès hystérique, manie

Les baies de bryone, bien mûres, peuvent être écrasées en compote afin d’en faire un cataplasme efficace sur les ulcères indolents. Ces mêmes baies, en décoction dans de l’eau et un peu de vinaigre, constituent une lotion contre la gale, la teigne et autres parasites de la peau et du cuir chevelu. Quant aux graines, elles seraient redoutables face au ténia.

Modes d’emploi

  • Poudre de racine séchée : 0,5 à 4 g par jour en fonction du degré de purgation recherché
  • Infusion, décoction
  • Macération de racine dans du vin blanc
  • Teinture-mère
  • Pulpe fraîche pilée en cataplasme
  • Oxymel : faire bouillir pendant deux heures 45 g de racine dans 500 g de miel et 0,75 l de vinaigre
  • Sirop (5)
  • Onguent : 1/3 de pulpe fraîche, 1/3 d’axonge, 1/3 de soufre pulvérisé (pour la gale ; à destination d’autres affections, on peut supprimer le soufre)

Contre-indications, précautions d’emploi, remarques

  • C’est la dose qui détermine l’effet diurétique ou drastique de la bryone. En effet, à une dose élevée, la racine de bryone devient vomitive.
  • Cette plante comporte un degré de toxicité non négligeable, en particulier à l’état frais (sèche, elle est peu d’activité). Bien que moins toxique que d’autres plantes à quantité identique, on emploiera tout de même la bryone avec circonspection. Les cas d’intoxication sont rares. La plupart du temps, ils sont la conséquence d’une ingestion trop massive, de la méconnaissance du caractère incomestible de cette racine, de la confusion avec une autre plante (6). Les symptômes, qui s’apparentent beaucoup, comme le souligne Paul-Victor Fournier, à ceux du choléra, peuvent être les suivants : diarrhée, vomissement, pâleur, sueurs, refroidissement, crampes, vertiges, délire, coma, mort.
    Les baies ne sont pas non plus dénuées d’effets problématiques. Leur ingestion à haute dose, outre qu’elles occasionnent la mort (40 baies pour un adulte, 15 pour un enfant), cause troubles digestifs et nerveux dont l’ampleur dépendra de la quantité ingérée. On remarque aussi un effet d’hyper-hémolyse, c’est-à-dire une destruction exagérément rapide des globules rouges.
  • La racine, qui se récolte à l’automne, voire au début du printemps, doit faire l’objet des mêmes conditions de conservation que celle de la bardane. A l’état frais, la pulpe de racine de bryone est très irritante pour la peau. En cas d’application externe, veillez à la mêler à des plantes émollientes et mucilagineuses (mauve, guimauve, graines de lin…).
  • L’emploi de la bryone est contre-indiqué dans les circonstances suivantes : inflammation des voies digestives et urinaires (eh oui, n’allons pas ajouter du feu au feu), artériosclérose, état congestif, grossesse.
  • Parfois, les très jeunes pousses sont consommées à l’instar de celles du tamier, mais étant purgatives, cela réduit donc l’utilisation de cette plante d’un point de vue culinaire.
    _______________
    1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 40
    2. Cité par Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 185
    3. Petit Albert, p. 357
    4. Ses propriétés vermifuges peuvent être utiles en cas d’épilepsie causée par la présence de parasites intestinaux.
    5. « Les habitants des campagnes peuvent recourir au suc frais : on creuse dans la racine une cavité qu’on remplit de sucre : on obtient au bout de douze heures un sirop qui, à la dose de deux cuillerées à soupe [par jour], constitue un purgatif lent, mais assuré. » (Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 7)
    6. « Il semblerait que les seuls accidents connus aient été le fait de confusion possible de sa racine charnue avec des racines alimentaires (rave, navet), lors de récoltes opportunes, par des personnes affamées et ne possédant pas le minimum de rudiments de botanique. » (Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 70). Sérieux ? Surtout que l’arrachage de la racine de bryone n’est pas de tout repos. Eurent-ils faim, ces affamés… et surtout aveuglés par cette même faim, au point de ne pas reconnaître des fanes de navets des tiges serpentines de la bryone…

© Books of Dante – 2016

Bryone_dioïque_fleur

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