La bistorte (Bistorta officinalis)

Bistorte_Bistorta_officinalis

Synonymes : bistorte, serpentaire, serpentaire rouge, serpentaire bistordine, couleuvrée, langue-de-boeuf, feuillotte, andrelle

La bistorte est une plante qui va nous réserver bien des surprises ! Il faut dire qu’avec des noms vernaculaires pareils, elle ne peut que susciter l’intérêt. Cependant, commençons par le commencement, c’est-à-dire par l’Antiquité, qui nous a légué des informations multiples à propos d’une plante – que dis-je ?! – de plusieurs plantes portant toutes le nom de polugonon, lequel terme a inspiré le mot latin Polygonum, l’actuel nom du genre établit par Linné en 1753. Comme c’est chose fréquente durant l’Antiquité, on distingue un polugonon mâle et un autre femelle, dont les descriptions qu’en indique Dioscoride laissent penser que le mâle serait la renouée des oiseaux (Polygonum aviculare) et l’autre une sorte de prêle (Equisitum sp.). Dans un cas comme dans l’autre, pas de bistorte à l’horizon, sans compter que les renouées se comptent à foison (Polygonum maritimum, Polygonum persicaria, Polygonum polystachyum…). Pourtant, dès lors qu’on parle de polygone, les choses devraient être carrées, mais non. Drôle de nom, polygonum pour une plante. Littéralement, ce mot, qui se scinde en poly, « plusieurs », « nombreux », et gonu, « genou », « nœud d’une tige », désigne une plante dont la tige est formée par un empilement de sections nouées de loin en loin, de même que, par exemple, un octogone est une figure à huit nœuds. Mais les renouées sont loin d’être les seules espèces végétales à présenter cette caractéristique ! En plus de cela, une confusion entre gonu (le genou, qui lui aussi forme un nœud articulaire entre les deux sections de la jambe) et gonos s’est faite jour. C’est ainsi qu’on a parfois parlé de poly-gonos, c’est-à-dire : « qui a une descendance nombreuse », « qui produit beaucoup de semences », gonos signifiant autant semence que enfant ! De là, on a affublé la plante de propriétés aphrodisiaques – qu’elle ne possède pas – de l’Antiquité jusqu’à Albert le Grand au moins, lequel dernier, qui n’a pas tout inventé, reprend les informations contenues dans divers opuscules astrologiques rédigés en grec et datant probablement du II ème siècle après J.-C. Bien évidemment, celle que le Grand Albert nomme poligoine, corrigiale et renouée, personne ne sait s’il s’agit de la bistorte ou de la renouée des oiseaux, puisque, de toute façon, les sources antiques ne décrivent pas de manière satisfaisante cette plante dont on nous dit qu’elle est une plante d’Hélios et qu’elle « tire son nom du soleil parce qu’elle est fort fertile », une plante que le Grand Albert recommande aux pulmoniques et aux néphrétiques, ainsi qu’aux personnes souffrant du cœur et de l’estomac. Toujours pas de bistorte en vue.

Maintenant, comment expliquer l’analogie avec le serpent ? L’on sait que la bistorte portait le nom de dracunculus (lequel nous a déjà donné bien du fil à retordre lorsque nous avons abordé l’estragon), un mot concernant également l’arum dragon (Dracunculus vulgaris). En grec, drakôn veut dire « dragon », « serpent fabuleux ». « Le dracunculus, dont  »la tige a des taches diversement colorées, comme les vipères », la racine rougeâtre et contournée comme celle d’un dragon et qui passait pour avoir un cycle de développement en relation apparent avec celui des serpents avait la réputation d’être  »un spécifique contre les morsures » de reptiles » (1). Là, c’est mieux, on avance ! En effet, celle qu’on appelle aussi couleuvrée possède un rhizome terminé en pointe et plusieurs fois replié sur lui-même, deux fois tordu (bistorta !), noué et renoué, en forme de S ou de double S, un Sssss qui n’est pas étranger à l’onomatopée dont on se sert pour signifier le bruit du serpent, une racine qui forme des anneaux, lovée sur elle-même comme sait le faire un serpent, cela représente beaucoup de similitudes avec cet animal chthonien qui ne pouvait qu’être comparé à un élément de la plante situé sous terre (rappel : chthonien provient du grec khthon, « la terre »). Constrictrice pourrait être un adjectif attribuable à cette racine, si l’on souhaite poursuivre dans le registre reptilien. Or, cette racine contient en grande quantité une substance connue sous le nom de tannin, dont la particularité est d’être astringent, c’est-à-dire qu’il resserre les tissus. L’astringence resserre, la constriction serre, on n’est pas tellement éloigné, d’un mot à l’autre, d’une idée similaire. Le tannin, principe « mordant », s’est trouvé – en l’image de la bistorte – tout désigné pour guérir les morsures de serpent. Est-ce là simplement en raison des analogies que nous avons listées ? Peut-être pas… Il est bien possible qu’on ait utilisé des plantes à tannin sur les morsures (on ne parle pas nécessairement des morsures venimeuses) durant l’Antiquité, comme cela se fait encore de nos jours dans différents pays d’Afrique, et comme cela s’est vu chez certaines peuplades nordiques qui, elles, utilisaient la racine de bistorte dans ce but.

Au Moyen-Âge, comme nous l’avons déjà souligné, on parle de renouée. Mais laquelle ? Celle dont parle Hildegarde, Ertpeffer, est-elle bien la bistorte ? Difficile d’en juger à partir du peu qu’en dit l’abbesse dans son Physica : « La renouée est froide et pousse à la grande lumière. Si on a de la fièvre, prendre une bonne quantité de renouée et la mettre dans du vin pendant une nuit ; puis jeter la renouée et chauffer ce vin en y plongeant de l’acier chauffé » (2). A y regarder de plus près ; il pourrait bien s’agir là de la bistorte. Quelques indices disséminés dans les lignes qui vont suivre permettent d’accréditer cette hypothèse ! ^^

Au XVI ème siècle, Jean Fernel, médecin du roi Henri II de Navarre, avait déjà constaté les vertus antidiarrhéiques de la racine de bistorte. A la même époque, Matthiole, médecin et botaniste italien, indiquait que la bistorte permettait de « tirer la gravelle et de rompre la pierre de la vessie », référence à une hypothétique propriété antilithiasique qui a été abandonnée par la suite. Au XVII ème siècle, on utilisa la racine de la bistorte pour en constituer, aux côtés du pavot et de la gentiane, l’électuaire Diascordium, astringent et narcotique. Plus tard, au début du XX ème siècle, le médecin français Henri Leclerc l’indiquait en cas de tuberculose.

Elle apprécie les sols frais et humides, sinon marécageux (bois, prairies, pelouses, bords de ruisseaux, etc.) où elle forme des massifs denses. Ce sont les terrains riches en silice et en humus qui sont le plus à même de lui convenir.
Une grosse touffe de feuilles basales et lancéolées (en forme de fer de lance) qui ressemblent fortement à celles de l’oseille, autre polygonacée, de laquelle émergent plusieurs hampes florales qui peuvent atteindre un mètre de hauteur et le long desquelles des feuilles supérieures cordiformes et rares, plus petites et embrassantes, s’épanouissent.
En haut de la tige se trouve un épi (5 à 9 cm de longueur) de fleurs densément groupées : rosâtres, plus rarement blanches. Elles sont couplées : une mâle à huit étamines très longues et une femelle à trois styles. La floraison se déroule entre mai et septembre et donne des fruits à ailes tranchantes de couleur brune.
On aura des chances de la trouver en Europe, en Amérique du Nord et dans le nord-ouest de l’Asie, jusqu’à 2 500 m en montagne, plus rarement en plaine, généralement jamais en dessous de 500 m d’altitude.

Bistorte_racine

La bistorte en phytothérapie

Les feuilles de la bistorte sont douées de quelques qualités médicinales mais, de tout temps, c’est la racine qui a attiré le plus d’intérêt. Riche en amidon (30 %), elle contient aussi un tannin (15-20 %) dont la particularité est d’être assez proche de celui de la tormentille (Potentilla erecta) et de celui du ratanhia (Krameria lappacea). C’est pourquoi on appelle parfois la bistorte du nom de ratanhia indigène. De plus, on trouve, dans le rhizome de la bistorte de l’acide oxalique (1 %) que l’on rencontre dans l’épinard, l’oseille et l’oxalis qui lui a donné son nom, de l’acide gallique (0,5 %), de l’acide ellagique, enfin, un pigment, le rouge de bistorte.

Propriétés thérapeutiques

  • Astringente, vulnéraire, cicatrisante
  • Antiseptique
  • Tonique amère
  • Anti-inflammatoire
  • Diurétique (feuille)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère digestive : diarrhée, dysenterie, fissure anale
  • Troubles bucco-dentaires : saignement gingival, ulcération de la bouche et des gencives, aphte, stomatite, maux de gorge, angine, amygdalite, pharyngite
  • Troubles de la sphère respiratoire : catarrhe bronchique, tuberculose (tuberculeux et pré-tuberculeux)
  • Troubles de la sphère urinaire : urétrite, incontinence urinaire
  • Troubles de la sphère génitale : leucorrhée, métrorragie, perte séminale, prévention de l’avortement
  • Fièvre intermittente
  • Hémorragies : épistaxis, hémorroïdes, plaie, ulcère cutané

Les feuilles peuvent s’appliquer sur les plaies, les abcès froids, les tumeurs scrofuleuses et les engelures.

Modes d’emploi (concernent la racine)

  • Suc frais
  • Poudre de racine séchée
  • Macération à l’eau tiède : elle a « l’avantage sur la décoction de ne pas précipiter l’amidon en combinaison insoluble avec le tanin » (3)
  • Teinture (macération à froid de racine dans de l’alcool à 90° pendant deux semaines)
  • Vin (recette donnée par le docteur Leclerc : placez 125 g de racine dans 0,25 l d’alcool et laissez macérer 1 jour ; ajoutez 0,75 l de vin rouge et prolongez la macération de quatre jours). Il est possible d’administrer ce vin au tuberculeux, il est sans dommage pour les voies digestives dont on sait qu’elles sont fragiles chez le tuberculeux, parce que « dans la bistorte, l’action constrictrice du tanin se trouve corrigée par l’amidon qu’elle contient » (4)

Précautions d’emploi, autres usages

  • Si la feuille de bistorte est peu employée en phytothérapie, comme légume vert en revanche, elle offre des récoltes intéressantes du printemps à l’automne. Cuites, on les accommodera comme les épinards. Quant aux pousses et aux jeunes feuilles, elles peuvent composer une salade. Dans d’autres pays européens, on a fait un usage alimentaire de la racine qui trempait longuement dans l’eau avant cuisson (Europe du Nord). En Russie, la racine séchée et moulue était mélangée au blé pour faire du pain, en particulier en temps de disette. Cette racine est très nutritive, mais sa forte teneur en tannin en limite l’emploi. Quant aux graines, on les consomme comme celles du millet, en Islande, par exemple.
  • Comme beaucoup d’autres plantes tannifères, la bistorte a été employée en tannerie, alors que l’écorce de son rhizome produit une teinture rouge brun profond.
  • La racine que l’on souhaite destiner à un usage phytothérapeutique s’arrachera à l’automne.
  • Enfin, dernier détail : la bistorte, comme toute plante contenant des tannins, ne supporte par le contact du fer. Mieux vaut alors se servir de récipients émaillés ou en verre.

  1. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 184
  2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 89
  3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 821
  4. Ibid.

© Books of Dante – 2016

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