La grande aunée (Inula helenium)

Aunée_fleur

Synonymes : lionne, oeil-de-cheval, panacée de Chiron, astre-de-chien, plante-à-escarres, hélénium, soleil vivace, quinquina indigène, aromate germain, inule… Mais son nom vernaculaire le plus connu est sans doute enule campane (de Campanie – région d’Italie méridionale – et non « de campagne » ! ^^).
Le nom de l’inule semble provenir de helena, car Hélène, femme de Ménélas enlevée par Pâris (cf. l’article sur le pommier) aurait été la première à mettre en usage cette plante contre les morsures de serpents. Mais cela, c’est ce que disaient les Anciens. Parmi eux s’en trouvent certains qui affirment que l’aunée aurait pris naissance des larmes d’Hélène. Une sorte de « phytogonie » élaborée par les Anciens de l’Antiquité pour mieux (s’)expliquer le monde végétal. S’il s’avère que l’inula décrite par le poète Horace est bien l’aunée, chez des botanistes et des naturalistes de la même Antiquité, l’on peut dire que règne la confusion.
Théophraste distinguait, nous dit-on, une inule mâle d’une inule femelle. La première, d’après les descriptions, pourrait être Inula viscosa et la seconde Inula graveolens. Les Hippocratiques, tous comme Dioscoride, recommandaient cette plante bienfaisante dans les affections de la matrice. De plus, Dioscoride ajoute que son helenion permet de guérir la toux et de débarrasser les poumons des humeurs qui l’encombrent. Mais… si l’helenion de Dioscoride semble bien être une aunée, qu’en est-il de l’helenion de Théophraste et des Hippocratiques ? Parce qu’elles portent le même nom, cela en fait-il des plantes semblables ? L’encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1751) va très probablement nous apporter des éléments de réponse. Voici ce que l’on peut y lire à l’article « helenium » : « Il est bien étrange que Théophraste et Dioscoride, tous deux Grecs, aient nommé helenium des plantes entièrement différentes. Théophraste met son helenium au rang des herbes dont on faisait des couronnes et des bouquets, et cet auteur remarque qu’elle approchait du serpolet [ndr : ce pourrait être, selon Fournier, la germandrée à feuilles de romarin, Teucrium creticum)]. Dioscoride au contraire, donne à son helenium une racine d’odeur aromatique, et des feuilles semblables à celle de notre bouillon-blanc, de sorte que par-là sa description convient du moins à notre aunée pour la racine, et pour les feuilles qui sont molles, velues en dessous, larges dans le milieu, et pointues à l’extrémité. Je crois volontiers que l’inula d’Horace peut être l’aunée des modernes ; mais, dira-t-on, la racine de l’aunée est amère, et Horace appelle la sienne aigre […]. La raison de cette différence viendrait de ce que le poète parle de l’aunée préparée, ou confite avec du vinaigre et d’autres ingrédients de la manière apparemment que Columelle l’enseigne […]. Pour ce qui regarde Pline, il a rejeté dans sa description de l’helenium celle de Dioscoride, a emprunté la sienne de Théophraste, et les autres auteurs grecs, et en même temps il a adopté les vertus et qualités que Dioscoride donne à la plante qu’il décrit sous le nom d’helenium ; ainsi faisant erreurs sur erreurs, il a encore donné lieu à plusieurs autres de les renouveler après lui. Il importe de se ressouvenir dans l’occasion de cette remarque critique, car elle peut être utile plus d’une fois. » Ainsi, lorsque Pline indique, dans son Histoire Naturelle, que « l’aunée est surtout fameuse contre les faiblesses d’estomac et célèbre parce que la fille d’Auguste, Julia, en prenait tous les jours », il est autorisé de se méfier des paroles du naturaliste romain. Au début du VI ème siècle après J.-C., on rencontre, dans un manuscrit byzantin de la Materia medica de Dioscoride, la première représentation picturale de l’aunée ; nul doute que les erreurs commises par Pline auront été dépassées.

Par la suite, l’aunée n’échappe à aucun des grands thérapeutes médiévaux. Selon Macer Floridus, l’aunée (Enula dans le texte) est réputée comme emménagogue quand elle est prise en décoction. De plus, elle est diurétique, elle « relâche le ventre », calme les douleurs de la sciatique et de la néphralgie, apaise la toux et l’orthopnée. Pour Hildegarde, les problèmes respiratoires sont guérissables grâce à l’aunée, ainsi que les plaies et démangeaisons cutanées, autre domaine d’action de la plante. Selon Hildegarde, son Alant chasserait la migraine et éclaircissait la vue. Du côté de Salerne, on compose des vers à la gloire de la grande aunée : « Aux entrailles l’aulnée est saine et bienfaisante : à bien des maux elle a remédié. Au jus de rue [ndr : Ruta graveolens] associé, on prétend que son jus a la vertu puissante de guérir un mortel qu’afflige une descente. » Enfin, Albert le Grand insiste particulièrement sur les propriétés pectorales de l’aunée (bronchite, asthme, coqueluche), ainsi que sur ses vertus cutanées (manifestations éruptives, induration des seins…).

A la Renaissance, la réputation de l’aunée ne faiblit pas. Elle est étayée et renforcée par les célèbres Tragus, Matthiole et Bauhin. Plus tard, au XIX ème siècle, nombreux seront ceux qui se pencheront sur le cas de l’aunée. En 1804, Valentin Rose découvre l’inuline, l’un des principes actifs majoritaire de la racine d’aunée. Delens, puis Cazin, au milieu du siècle, réaffirment les propriétés emménagogues de cette plante. En 1882, De Korab met en évidence l’action inhibitrice de l’aunée sur le bacille de Koch, c’est-à-dire la bactérie responsable de la tuberculose, ce qui fit dire au médecin italien Carlo Inverni (1934) que l’aunée passait pour un spécifique de la tuberculose pulmonaire.

L’aunée est une très grande plante (jusqu’à 3 m) des régions tempérées d’Eurasie. On la trouve sur sols humides et ombragés, surtout s’ils sont marneux ou argileux. Son épais rhizome foncé permet de maintenir de très fortes tiges qu’ornent de longues feuilles pointues aux marges ondulées, grises et duveteuses sur les faces inférieures, vertes au-dessus. En été, la plante développe de grands capitules étoilés (6 à 8 cm de diamètre), aux fleurons étroits, en forme de marguerite, comme il sied aux Astéracées.
En France, l’aunée s’est naturalisée, mais elle reste peu fréquente, très localisée, autour des villages, par exemple. Très rare dans le Nord et l’Est, elle est inexistante en Provence et dans les Pyrénées.

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L’aunée en phytothérapie

Nous avons brièvement abordé la grande aunée dans l’article consacré à la bardane, en raison d’une substance que ces deux plantes concentrent fortement dans leurs racines : l’inuline. Présente chez bien des plantes appartenant à la famille des Astéracées, l’inuline se trouve en proportion variables selon la plante : grande bardane (50 à 70 %), chicorée (55 %), grande aunée (45 %), pissenlit et dahlia (40 %), arnica (5 %), etc. Par ailleurs, la racine d’aunée renferme une essence composée d’alantol, d’alantolactone et d’acide alantique (trois termes dans lesquels on reconnaît l’Alant d’Hildegarde), de l’hélénine (ou camphre d’aunée), différents sels minéraux (potassium, calcium, magnésium), etc.

Propriétés thérapeutiques

  • Antiseptique, sédative et antispasmodique des voies respiratoires, stimulante des muqueuses bronchiques (qu’elle cicatrise), expectorante, antibactérienne pulmonaire
  • Diurétique éliminatrice de l’urée et des chlorures, antiseptique et sédative des voies urinaires
  • Sudorifique, diaphorétique
  • Apéritive, digestive, cholagogue
  • Tonique, stimulante, fortifiante
  • Cicatrisante, détersive, antiprurigineuse
  • Emménagogue
  • Vermifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite catarrhale, spasmes bronchiques, asthme humide, toux quinteuse, toux des tuberculeux, tuberculose pulmonaire, irritation du larynx, maux de gorge, trachéite chronique, engorgement des voies respiratoires, coqueluche
  • Troubles de la sphère digestive : manque d’appétit, atonie stomacale et intestinale, aigreur et brûlure d’estomac, nausée, vomissement, tiraillement gastrique, diarrhée séreuse, diarrhée chronique, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère urinaire et rénale : oligurie, urémie, néphrite, pyélonéphrite, cystite, colique néphrétique, goutte, rhumatismes
  • Troubles gynécologiques : leucorrhée, aménorrhée, provoquer les règles chez la jeune fille
  • Affections cutanées : scrofule, dartre, gale, eczéma, prurit, escarres, ulcère, démangeaisons herpétiques, blessure, plaie
  • Hémorroïdes
  • Faiblesse et fatigue générale, asthénie, anémie, convalescence, fatigue après infection (grippe)
  • Cure de démorphinisation

Aunée et médecine traditionnelle chinoise

L’aunée entre particulièrement en correspondance avec les deux grands méridiens associés à l’élément Terre : Rate/Pancréas (Yin) et Estomac (Yang). De plus, elle apporte une action bienfaisante sur quatre méridiens Yin appartenant chacun aux quatre autres éléments propres à la MTC : Foie (Bois), Poumon (Métal), Rein (Eau) et Cœur (Feu). D’une manière générale, l’aunée tonifie l’énergie de ces six méridiens, dont l’action sur la sphère physique reprend peu ou prou ce que nous avons vu dans le paragraphe précédent : fragilité immunitaire, asthénie, anémie, infection bactérienne et virale, fatigue après infection, aménorrhée, dysménorrhée, difficultés digestives, acidité gastrique, néphrite, bronchite, toux, eczéma, dermatoses, etc.

Modes d’emploi

  • Infusion (interne)
  • Décoction (externe)
  • Macération vineuse
  • Pommade
  • Teinture-mère

Remarques

  • La récolte de la racine d’aunée se déroule dès l’automne (octobre) et peut s’étaler tout l’hiver durant. Elle concerne les plants de 2-3 ans. On découpe la racine en tronçons et on les fait sécher au soleil ou à l’étuve. A l’état frais, cette racine développe un arôme de banane, alors que la dessiccation lui fait prendre un parfum d’iris, voire de violette. Sa récolte était l’occasion de rituels particuliers chez les Anglo-saxons, comme le relate Delatte : un couteau devait rester au contact de l’aunée durant trois journées entières avant d’être arrachée. On accompagnait cette préparation de prières. Ensuite, la plante ramassée était déposée sur un autel en compagnie du couteau et devait y rester jusqu’au lever du soleil suivant la récolte.
  • Comestible, la racine de l’aunée est parfois surnommée aromate germain, puisqu’on la râpait comme on le fait du gingembre, pour aromatiser gâteaux et salades de fruits. Elle était parfois confite. En Suisse romande, autrefois, la racine d’aunée faisait partie de la recette de la liqueur d’absinthe.
  • Une autre plante de la famille des Astéracées est un faux ami : Telekia speciosa. Attention de ne pas confondre ces deux plantes.

© Books of Dante – 2016

Aunée_racine

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