La grande bardane (Arctium lappa)

Bardane_Arctium_lappa

Synonymes : herbe-aux-teigneux, herbe-aux-pouilleux, gratteau, grippe-copeau, bouillas, peignerolle, chou d’âne, oreille de géant, napolier, glouteron, bouillon noir…

A l’intérieur du nom latin de la bardane sont condensées deux origines étymologiques. La première, la grecque, concerne le mot Arctium. Il provient d’arktios, « ours », arkteion, « oursin », en raison, dit-on, de l’apparence robuste et « mal léchée » de cette plante. C’est ainsi, du moins, que l’appelait Dioscoride (Arction), dont il préconisait la racine râpée sur les vieux ulcères. Chez les Romains, elle apparaît selon différentes appellations : Personata (?) chez Pline, et plus généralement Lappa, lui-même émanant du grec labeîn, « saisir », « attraper », en raison, à n’en pas douter, de l’aptitude des capitules à s’agripper partout. Quant au mot bardane, si l’on ne sait pas trop d’où il sort, il est présent sous la forme Parduna dans le Capitulaire de Villis (encore qu’au Haut Moyen-Âge, le mort parduna désigne aussi d’autres plantes à grandes feuilles – tussilage et pétasite – mais comme ces deux plantes ne font pas partie du capitulaire carolingien, on est en droit de penser que ce parduna s’applique bien à la bardane).
Au Moyen-Âge, on la retrouve dans la pharmacopée d’Hildegarde sous le nom de Cletta (klette aujourd’hui en allemand). Selon elle, la racine de la bardane est parfaitement inutile, lui préférant de loin ses feuilles dont elle indique tout de même qu’elles sont dangereuses pour l’homme cuites comme crues, sauf en de rares exceptions : douleurs pectorales et respiratoires, calculs rénaux. Ce n’est que plus tard, semblerait-il, que la bardane rencontre un grand succès comme topique des maladies cutanées, telle qu’on la considère encore aujourd’hui. Elle est alors très prisée, au même titre que la grande aunée (Inula helenium), comme vulnéraire et résolutive, en particulier par usage externe sur les maladies de peau (scrofule, gale, lèpre, teigne – bien sûr ! – dartres, comme l’indique Albert le Grand au XIII ème siècle). On la dit aussi diurétique, sudorifique, détersive, pectorale et un peu astringente, et intervient en cas de lithiase, de crachement de sang, de goutte, d’arthrite, de rhumatismes, etc.

Au XVI ème siècle, la carrière médicinale de la bardane prend un nouveau tournant puisque c’est grâce à des décoctions de sa racine que l’on parvient à guérir le roi Henri III de la grande vérole (syphilis). Cette nouvelle ligne sur son CV conforta son statut de panacée. En cela, Lazare Rivière (1589-1655) s’attachera à l’étude de la bardane en raison de ses soi-disant propriétés antisyphilitiques, tandis qu’Olivier de Serres rapporte les autres usages de son temps (cicatrisante sur les ulcères, antivenimeuse sur les morsures de serpents et « autres bestes malignes »).
En 1758, le médecin-botaniste John Hill, qui souffre de la goutte, met à profit les vertus antigoutteuses de la bardane ce qui, malheureusement, ne l’empêchera pas de mourir de cette maladie en 1775.

La bardane, outre son implication médicinale dans la vie quotidienne des hommes, a aussi été une plante liée au domaine spirituel. Déjà, il y a 2000 ans, Pline indiquait qu’elle faisait partie des plantes favorites des druides. Plus tard, on la retrouvera dans le cortège des plantes solsticiales et de celles que l’on jette (entre autres) dans le feu lors de la Saint-Jean afin de se prémunir de l’orage. En Grèce, l’on procédait à un rituel étonnant comme le rapporte Angelo de Gubernatis (La mythologie des plantes, Tome 2, p. 34) : « L’homme frappé par l’aërico [un démon de la forêt] se soigne à l’aide de la bardane. On trempe du pain dans le vin, et on le répand sur la bardane aux larges feuilles. En même temps, les prêtres, par la lecture de l’Évangile, doivent exorciser le diable ».

Si en France on compte cinq espèces de bardanes, on retiendra surtout la grande bardane (Arctium lappa) et la petite (Arctium minus), robustes plantes de nos campagnes qui différent sur la question de la taille, puisque, en effet, chez la petite tout est beaucoup plus petit (!?) que chez la grande : près de 2 m pour l’une, 1,3 m de hauteur pour l’autre ; de plus gros capitules chez la grande (3 à 4 cm contre 1 à 2 chez l’autre) ; des pédoncules plus courts chez la petite. Sous terre, l’épaisse et volumineuse racine pivotante de la bardane peut s’enfoncer à près de 50 cm et peser plusieurs kilogrammes. Elle porte une plante bisannuelle ramifiée aux larges feuilles arrondies duveteuses en dessous et qui s’espacent et rapetissent en montant, ce qui lui donne une allure pyramidale. La hampe florale ne se développe que la seconde année et s’orne de fleurs violettes groupées en capitules globuleux. Ces inflorescences sont entourées de bractées en crochet – les fameuses teignes – lesquelles s’accrochent aux vêtements et aux poils des animaux (il s’agit là d’un mode de dissémination des graines particulier, la zoochorie, tout comme c’est le cas du petit fruit à grappins de l’aigremoine). Sa floraison est estivale (juin-septembre). La bardane est une plante auto-féconde, mais les insectes peuvent parfois être à l’origine d’hybridation.
En terme de localisation, on peut rencontrer ces deux bardanes dans des lieux de vie similaires, à la condition qu’elles puissent se développer sur sols riches en azote, humus, ammoniaque et nitrates, autrement dit à proximité des habitats humains, mais aussi en bordure de chemin, dans les bois clairs, les clairières, les décombres, les talus, les remblais, les terrains vagues, au pied des vieux murs… Du fait qu’elles poussent dans le voisinage de l’homme, on a dit qu’elles étaient des plantes compagnons. Voyons voir maintenant à quel point les bardanes sont de bonne compagnie d’un point de vue médicinal !

La bardane en phytothérapie

Que contient donc la bardane en terme de principes actifs à même d’intéresser le phytothérapeute ? Dans quelle partie de la plante les trouve-t-on ? L’intérêt pour la bardane se situe essentiellement sous la terre : c’est sa racine charnue que l’on utilise principalement, ses feuilles dans une moindre mesure ; quant à ses graines, elles sont peu étudiées. La racine contient une très forte proportion d’inuline (un mot dans lequel transparaît le nom d’une autre plante, Inula helenium, mieux connue comme étant la grande aunée), une substance présente dans la racine de nombreuses autres plantes de la famille des Astéracées (chicorée, pissenlit…). Cette inuline (50 à 70 % dans la racine de bardane) est un sucre qui se décompose ensuite en fructose et lévulose. Elle constitue les réserves énergétiques de la plante, comme d’autres le font avec l’amidon (la pomme de terre). Nous trouvons aussi des tannins, du mucilage, des flavonoïdes, une huile essentielle, une lactone (l’arctiopicrine), des principes amers, des vitamines du groupe B (B2 entre autres), enfin un certain nombre de sels minéraux et oligo-éléments (fer, sodium, magnésium, potassium, calcium, phosphore…).

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique, éliminatrice de l’acide urique, dépurative du foie, de la vésicule biliaire et du sang, sudorifique, diaphorétique, cholérétique
  • Anti-infectieuse : antifongique, antibactérienne (Bacillus subtilus, staphylocoque doré, streptocoque, pneumocoque…)
  • Tonique fortifiante
  • Hypoglycémiante
  • Digestive
  • Vulnéraire, détersive
  • Antivenimeuse

Usages thérapeutiques

Le domaine d’action majeur de la bardane, c’est avant tout la dépuration de l’organisme, à la manière de la pensée sauvage. Elle est capable de guérir de nombreuses affections cutanées témoins d’un désordre intérieur.

  • Troubles cutanés : furoncle, psoriasis, eczéma, dartre squameuse et furfuracée, acné, plaie purulente, rougeole, scarlatine et variole (en favorise l’éruption), ulcère de jambe, ulcère atone, ulcère variqueux, herpès, teigne, brûlure, croûte de lait, gale de lait, tumeur scrofuleuse, séborrhée de la face, excoriation superficielle, démangeaison, panaris, anthrax, impétigo, abcès, folliculite…
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, entorse, arthritisme, gonflement articulaire de l’arthrite aiguë, goutte
  • Troubles buccaux-pharyngés : angine, amygdalite, gingivite, abcès buccaux, rhinopharyngite, pyorrhée alvéolo-dentaire
  • Affections pulmonaires chroniques, catarrhe pulmonaire bronchique
  • Troubles hépatiques et vésiculaires : cholécystite, colique hépatique
  • Troubles urinaires : cystite, lithiase
  • Morsure de serpent (avéré depuis Columelle au moins), piqûre d’insecte (abeille, guêpe, frelon, moustique)
  • Diabète
  • Engorgement (des seins, des hémorroïdes, anasarque, pleurésie, hydropisie…)
  • Alopécie, pellicules

Modes d’emploi

  • Décoction de racine (pour usage interne, lotion capillaire)
  • Infusion de feuilles (pour gargarisme)
  • Feuilles fraîches et pulpe fraîche de la racine en application locale
  • Macération de feuilles dans l’huile, le vinaigre, le vin, l’alcool…
  • Sirop de racine fraîche
  • Teinture-mère

Contre-indications, précautions d’emploi, remarques…

  • Si l’on souhaite destiner la racine de bardane à un usage médicinal, on prendra soin de la récolter au printemps de la deuxième année, mais jamais sur une plante fleurie. Elle devient alors ligneuse et beaucoup moins active (ce qui est normal, la plante ayant puisé dans ses réserves pour ériger sa hampe florale). Une fois arrachée, elle devra être immédiatement utilisée, en prenant soin de bien l’envelopper dans un linge et de l’entreposer dans un endroit frais (bac à légumes du réfrigérateur, à la cave). La racine de bardane ne supporte pas la dessiccation. Une fois sèche, elle perd quasiment toutes ses propriétés. Aussi, si vous rencontrez dans un magasin bio de la racine sèche de bardane en sachet kraft, abstenez-vous, elle ne vous servirait à (presque) rien.
  • D’un point de vue alimentaire, la bardane a offert une belle provende dans des temps reculés. En effet, les côtes des grandes feuilles ainsi que la racine sont comestibles. La racine, qui peut être consommée crue une fois râpée, peut se cuire à l’eau, tout comme les côtes (j’ai goûté de ces dernières il y a longtemps, c’est loin d’être mauvais). C’est ainsi qu’on consomme la bardane en Chine et au Japon, où on la trouve parfois conservée, comme des cornichons, dans une sauce sucrée ou vinaigrée. D’ailleurs, certains cultivars japonais ont été mis au point afin de réduire la taille des feuilles et d’augmenter la saveur des racines.
  • Si l’on mange la bardane en Extrême-Orient, on l’utilise aussi comme plante médicinale pour des propriétés identiques à ce qui se fait en Europe : dépuration du sang, diabète, etc. Ce n’est pas pour rien que la médecine traditionnelle chinoise a associé cette plante au méridien du Gros Intestin, doué d’une action éliminatrice et excrétrice. En cas de perturbation, ce méridien provoque un certain nombre d’affections cutanées (dermatoses, irritations, démangeaisons, eczémas…) qui prouvent bien à quel point la bardane n’a pas démérité de son surnom d’herbe-aux-teigneux.
  • En période de disette, la racine de bardane fut utilisée comme ersatz de café, et de ses feuilles on fit un succédané du tabac.
  • Enfin, dernière observation et non des moindres, le capitule de la bardane a inspiré George de Mestral, inventeur du velcro en 1948 !

© Books of Dante – 2016

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2 réflexions sur “La grande bardane (Arctium lappa)

  1. Bonjour ! Je retape mon commentaire, je viens de constater qu’il a été zappé :/ Bref, oui, la bardane en externe sur les éruptions de la varicelle, ça fonctionne bien. Il est possible d’utiliser la racine fraîche. Si on n’en dispose pas, la teinture-mère en compresse fonctionne également :)

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