Le géranium robert ou herbe-à-robert

Géranium_robert_fleurs

Il est curieux de constater que, parmi la multitude de noms vernaculaires dont on a affublé le géranium robert, il n’y en ait pas un faisant référence à la caractéristique odeur de cette plante qui rappelle un peu celle de la punaise, voire même celle du bouc ! L’anglais, lui, a retenu cela, puisqu’il surnomme parfois cette plante du sobriquet de « stinking bob » (robert puant). En France, on se sera surtout attaché au prénom Robert attribué à la plante, un nom qui semble procéder d’une confusion ou bien d’une cooptation. Explications. Le géranium robert ou herbe-à-robert, c’est Geranium robertianum en latin. Robertianum semble être une déformation du latin ruber qui veut dire rouge, cela en relation avec les tiges et folioles rouges de la plante. Puis, cette herba rubea (herbe rouge) serait devenue ruberta, ruberti, puis rubertiana, enfin herba ruperti, c’est-à-dire l’herbe de saint Rupert (en français : saint Robert), du nom du premier évêque de Salzbourg au VIII ème siècle, un saint dont l’hagiographie nous explique qu’il aurait découvert les propriétés hémostatiques et vulnéraires de ce géranium. Sans doute est-ce là encore un bon moyen qu’a eu l’église chrétienne de s’arroger la « paternité » du géranium robert, tout comme elle l’a fait pour nombre de végétaux.
Maintenant que nous savons d’où provient l’adjectif latin robertiana, penchons-nous sur le substantif geranium, un mot que tout le monde connaît. Il est issu du grec geranis qui désigne un oiseau : la grue. C’est pourquoi on a parfois appelé cette plante du nom de bec-de-grue, en référence à la forme pointue et allongée que prend son fruit. Dans le même ordre d’idée, on accorde également à cette plante le nom de bec-de-cigogne (cigogne en grec se dit pelargos, un mot qui a donné le nom pelargonium, c’est-à-dire celui que portent les géraniums domestiques qui fleurissent aux fenêtres et aux balcons). La configuration typique du fruit de ce géranium a offert bien d’autres noms vernaculaires parmi lesquels « épingle de la Vierge » et « fourchette du diable ». Voilà. Un point partout. Enfin, la forme des feuilles a inspiré quelques noms vernaculaires (cerfeuil sauvage, persil maringouins). Étonnamment, la mention d’une propriété médicinale figure dans un seul nom : l’herbe-à-l’esquinancie, (c’est-à-dire l’ancien nom désignant l’angine).

Le géranium robert, qui n’est pas la seule espèce de son genre sur le territoire européen, bien que très courant, n’a pas véritablement été remarqué des Anciens. Dioscoride et Pline évoquent d’autres espèces, et parmi les deux geranion que cite Dioscoride, il pourrait bien se trouver le géranium tubéreux (G. tuberosum).
Au Moyen-Âge, on le rencontre sous la plume d’Hildegarde de Bingen. Plus précisément, l’abbesse décrit deux géraniums différents : le géranium des prés (Storcksnabel) et le bec-de-grue (Crauchsnabel). Notons qu’en allemand, schnabel veut dire « bec ». Du premier, elle dit ceci : « Si quelqu’un a de la peine et est toujours triste, qu’il prenne du géranium des prés et un peu moins de menthe pouliot, de la rue, un peu moins que de menthe, et qu’il mange souvent de cette poudre avec son pain : son cœur sera réconforté et il trouvera la joie » (1). Quant au bec-de-grue, il « est tout à fait chaud et contient un peu d’humidité, et contient également à l’intérieur des forces de pigments » (2). Elle associe aussi à cette seconde plante des propriétés sur la sphère cardiaque, puisqu’une poudre de bec-de-grue, de pirètre et de noix de muscade était conseillée par Hildegarde pour assurer la santé du cœur. De cette plante, elle perçut les qualités pectorales et son action sur les « maux de gorge » (toux, aphonie…). Enfin, détail pour le moins curieux, Hildegarde propose une recette contre la paralysie et la douleur de la goutte comptant comme ingrédients du bec-de-grue et de la chair de… cigogne (rappelons-nous que la plante porte aussi le nom de bec-de-cigogne) !

Dés la Renaissance, Walter Ryff, en 1543, note principalement l’action externe de la plante sur les plaies, les fistules, les éruptions cutanées, les blessures et les ulcères, ce en quoi Matthiole fait écho une dizaine d’années plus tard (1554), en incluant dans cette liste l’érysipèle, ainsi que les ulcères buccaux et génitaux. Dans les campagnes, l’empirisme met à profit l’herbe-à-robert dans des problèmes d’inflammations de la bouche, d’angine et d’amygdalite. Ses propriétés astringentes et antihémorragiques sont clairement établies et font merveille en cas de dysenterie, d’inflammations intestinales, rénales et oculaires.
Au XVIII ème siècle, Tabernaemontanus constate les effets du géranium robert sur les hémorragies internes. Il le dit diurétique au point de parvenir à dissoudre et expulser hors de l’organisme les calculs rénaux. Et il est vrai, comme le soulignera Cazin plus d’un siècle plus tard, que le géranium robert a partie liée avec la sphère rénale ; en cela, il est efficace contre les néphrites chroniques selon le médecin calaisien.
Au siècle dernier, le docteur Leclerc fait une place, certes modeste, au géranium robert en l’insérant dans la section des toniques astringents de son Précis de phytothérapie. Par ailleurs, cet auteur discret mais prolifique, remarque la qualité antidiabétique du géranium robert. En effet, celui-ci se comporte à la manière de l’insuline. Il est donc tout à fait requis en cas de glycosurie, c’est-à-dire lorsque le taux de glucose urinaire est trop élevé.

Le géranium robert est une espèce végétale extrêmement courante en France, bien moins en région méditerranéenne. Impossible que vous n’en ayez jamais rencontré un, tant il pousse partout : à l’orée des bois, en bordure de chemins, dans les haies, au pied des vieux murs, sur les rocailles, même dans les dépotoirs. L’herbe rouge se distingue à l’aide de ses tiges, pétioles, parfois même contour des feuilles, d’une vive couleur lie-de-vin, et cela presque toute l’année. Bien que d’aucuns disent que la plante ne rougit qu’en fin d’été, comment expliquer le fait que j’ai récemment rencontré des spécimens rubescents ? C’est parce que la plante, plutôt annuelle, peut devenir bisannuelle : ce qu’elle n’a pas fait l’an dernier, elle le fait l’année suivante. Pourquoi se dépêcher quand le temps le permet, hum ?…
D’un amas de feuilles profondément découpées, émergent des pédoncules portant chacun deux fleurs à cinq pétales dont la couleur oscille entre le rose et le magenta, visibles entre avril et octobre. Ces fleurs, finissant par mûrir, donnent naissance aux fameux becs-de-grue, autrement dit les fruit allongés en forme de bec de cigogne !

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Le géranium robert en phytothérapie

C’est une essence aromatique présente en faible proportion dans la plante qui lui donne sa désagréable odeur fétide, laquelle disparaît après dessiccation. Sont également présents un principe amer du nom de géraniine, extrêmement soluble dans l’eau, ainsi qu’une quantité non négligeable de tannin (le tiers du poids frais de la plante entière), surtout dans les racines.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique astringent, vulnéraire, cicatrisant, antiseptique cutané
  • Antihémorragique, hémostatique
  • Diurétique
  • Antidiabétique

Usages thérapeutiques

Selon la théorie des signatures, il est dit que plantes aux pigments rouges soigneraient des maladies et affections en rapport avec le sang. Voyons ce qu’il en est.

  • Hémoptysie légère, hémorragie utérine, métrorragie, hématuries, saignement de nez, hématome, coupure, blessure, etc.
  • Troubles de la sphère urinaire et rénale : inflammation rénale, douleur de la vessie, gravelle, glycosurie (chez le diabétique), dysurie, goutte
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : colique, diarrhée
  • Troubles cutanés : érysipèle, fistule, ulcère, scrofule
  • Troubles buccaux : maux de gorge, angine, amygdalite, stomatite, glossite, aphte
  • Catarrhe chronique des bronches
  • Inflammation de la conjonctive
  • Engorgement laiteux des seins
  • Fièvre intermittente

Modes d’emploi

  • Infusion
  • Décoction (pour lavement, gargarisme. Une fois refroidie, elle peut également servir de collyre oculaire)
  • Cataplasme de feuilles fraîches hachées
  • Suc frais

Remarques

Il existe bien d’autres géraniums sauvages européens : géranium sanguin (G. sanguineum), géranium des colombes (G. columbinum), géranium découpé (G. dissectum), géranium mou (G. molle), géranium des Pyrénées (G. pyrenaicum), géranium à feuilles rondes (G. rotundifolium), géranium tubéreux (G. tuberosum), géranium des marais (G. palustre), géranium noueux (G. nodosum), géranium des bois (G. sylvaticum), géranium fluet (G. pussillum), etc.


  1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 88
  2. Ibidem, p. 83

© Books of Dante – 2016

Géranium_robert_feuilles

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