Le hêtre (Fagus silvatica)

Hêtre_feuilles_automne

Si le nom même du hêtre est connu et admis de tous, il s’avère que selon les lieux et les époques, il a porté d’autres noms, dont son nom latin – fagus – semble être inspiré, à moins qu’il ne s’agisse de l’inverse… Ainsi le hêtre est-il foyau, foyard, fouillard, fouteau, fou, fau, fayard, fagette, favinier, faillette… De l’ensemble de ces noms vernaculaires, le latin fagus souhaite nous rappeler sa proximité avec le grec phagein, un verbe qui veut dire « manger », en raison, dit-on, du caractère comestible de certaines parties de cet arbre (pourtant, des arbres plus comestibles que le hêtre, il en existe bien d’autres ; je m’interroge quant à la filiation entre fagus et phagein…). Tous ces noms, auxquels on peut rajouter fol et foutel, représentaient ainsi les diverses manières de désigner cet arbre jusqu’au début du XIII ème siècle (1220 environ), avant que le hester germanique et le haistr francique ne se stabilisent et ne donnent par la suite le mot hêtre. Bien entendu, ces anciennes appellations ne furent pas abandonnées : ma grand-mère maternelle n’a jamais appelé un hêtre un hêtre ; pour cela, elle utilisait le mot franco-provençal fayard. De même, dans le Petit Albert, on trouve une recette pour la réalisation de laquelle il est demandé « une livre de bon charbon de faux » (c’est certain que si l’on ne sait pas ce que c’est, la recette est irréalisable ; simple question de linguistique, non de magie…).

Le hêtre, bien qu’il fasse partie, tout comme le chêne, de la famille des Fagacées, n’en reste pas moins à l’ombre dudit chêne. Chez Angelo de Gubernatis, on le trouve encore sous le nom de Quercus fagus, quercus faisant référence au genre chêne, comme si, d’une façon ou d’une autre, on avait voulu faire absorber le hêtre par le chêne, afin d’assurer la suprématie de ce dernier au dépend de l’autre. Pourtant, si l’on en juge la mythologie grecque, l’on se rend compte que cette idée n’a rien de saugrenue. Bien qu’indissociable du chêne masculin pour la vieille culture hellène, le hêtre représentait alors la part féminine de la création. Puis, il a été détrôné par le chêne, de la même façon que l’on a, petit à petit, répudié le principe féminin. Bien avant cela, le hêtre était dédié à une déesse primordiale du nom d’Eurynomé, puis les Achéens remplacèrent cette divinité par Zeus, le hêtre par le chêne (1). Eurynomé fut intégrée au panthéon, mais dans un rôle assez mineur. Voilà pourquoi, lorsqu’on parle du sanctuaire de Dodone, on pense immédiatement au chêne. Or, Lucien de Samosate, un auteur du II ème siècle après J.-C., affirme que l’oracle de Dodone se constituait autant de chênes que de hêtres sacrés.
Le hêtre est éminemment féminin. Ainsi, les coupes sacrificielles – symbole féminin – étaient-elles taillées dans du bois de hêtre. L’écorce du hêtre est aussi lisse et douce que peut être rugueuse celle du chêne ; son bois, ferme et flexible, contraste avec la rudesse de celui du chêne ; le hêtre est rarement touché par la foudre alors que, statistiquement, le chêne l’est quarante-cinq fois plus souvent, signant bien par-là son accointance avec Zeus, maître des éclairs, s’opposant ici symboliquement, par un emblème comme le chêne, au hêtre féminin plus proche du monde souterrain, parce que plus « rond », plus « humide », plus « ombrageux » que ne le sera jamais le chêne… Et si l’on reste dubitatif devant la dimension féminine du hêtre, il n’est qu’à considérer les fameux hêtres tortillards, des êtres surnaturels qui semblent presque danser, et dont les spécimens les plus connus sont désignés sous le terme de « faux de Verzy », du nom de la petite commune, à proximité de Reims, qui en regroupe le plus grand nombre sur près de 80 h. Aujourd’hui encore, on s’interroge sur l’origine de cet état de fait. On a évoqué la nature du sol. Mais après avoir planté des graines de hêtre tortillard en dehors de ce regroupement, on a constaté qu’elles donnaient naissance à de nouveaux hêtres tortillards. Il a également été avancée l’origine virale de ce phénomène pour lequel les investigations demeurent toujours autant tortueuses… Francis Hallé nous explique que « les soudures racinaires permettent des échanges entre les arbres. Les hêtres  »tortillards » […] sont capables d’induire le caractère  »tortillard » chez les hêtres voisins, avec lesquels ils sont soudés par les racines » (2). Cela apporte de l’eau à notre moulin, mais l’origine première demeure, pour l’instant, un véritable mystère. Malgré tout, ces arbres, par leurs formes serpentines, nous invitent à la réflexion : de la terre au ciel, le chemin n’est pas toujours en ligne droite.

D’un point de vue thérapeutique, le hêtre a surtout joui d’un grand nombre d’emplois populaires. En revanche, rares ont été les praticiens à s’être penchés sur le cas du hêtre, et ce quelle que soit la période à laquelle ils ont appartenu. Tous (ou presque), sauf une : Hildegarde de Bingen. Quand on prend connaissance de ce qu’elle écrit à propos de celui qu’elle nomme Fago, on pressent avec évidence la puissance qu’elle décelait dans cet arbre qui est pour elle image de la discipline : « Je coupe ta verdeur, parce que tu purifies toutes les humeurs qui entraînent l’homme sur des chemins d’erreur et d’injustice » (3). Si, à l’heure actuelle, on n’accorde plus aux feuilles du hêtre guère d’importance (hormis leur caractère comestible à l’état jeune, ce que souligne du reste l’abbesse), Hildegarde voyait en elles un excellent moyen de lutter contre les états fébriles accompagnés de frissons : « arrache-les aux branches sans les briser, en les conservant entières ; place-les dans ton lit près de toi pour qu’elles te réchauffent et qu’elles absorbent la sueur de ton corps […] : tu trouveras la joie, et, dans ton cœur, tu sentiras l’apaisement » (4). Soucieuse de ne pas se cantonner qu’à l’arbre seul, Hildegarde considérait aussi comme remède la rosée que l’on recueillait sur ses feuilles, laquelle était bonne pour éclaircir la vue. Quant « au champignon qui pousse sur le hêtre […], il est bon à manger pour le bien-portant comme pour le malade » (5). Hildegarde semble nous indiquer que, par sympathie, les « forces » de l’arbre pouvaient se communiquer au champignon qui en était le récipiendaire. L’abbesse de Bingen n’évoque pas le charbon de bois de hêtre mais ses cendres, dont une lessive, c’est-à-dire une lotion composée de cendres et d’eau, permet de nettoyer les affections cutanées légères, de même que la poudre de charbon de bois de hêtre qui possède des propriétés plus puissantes encore. Enfin, Hildegarde note, non sans humour, que le fruit du hêtre ne rend pas malade mais que, en revanche, il fait grossir. En effet, ce dernier est riche de protides, de glucides et de lipides !

Espèce d’ombre, le hêtre est l’une des quatre essences les plus représentatives des forêts européennes aux côtés du chêne, du pin et du sapin. Sa présence depuis le tertiaire et ses capacités d’adaptation n’y sont sans doute pas étrangères. Assez fréquent sur les reliefs (collines, montagnes), le hêtre s’épanouit aussi bien sur sol calcaire qu’acide. Il est capable de prendre racine dans des amas pierreux tout autant que sur des terrains argileux. L’important pour lui, c’est que le sol qui le porte doit être bien drainé.
C’est pour ces raisons qu’il apprécie les régions océaniques et montagnardes à climat humide, comme c’est le cas de l’Iraty, au Pays basque. Là, s’y trouve la plus vaste hêtraie d’Europe (90% des arbres sont des hêtres). Elle couvre 17 000 h dont 2 300 se trouvent du côté français. A 60 km à l’est de l’Océan Atlantique, à près de 1 000 m d’altitude, les précipitations y sont abondantes et bien réparties tout au long de l’année. Malgré quelques gels hivernaux, le climat y est relativement doux. Dans cette forêt de l’Iraty, on distingue les hêtres exposés sur les versants sud et ouest, plus secs (les arbres restreignent alors leurs besoins en eau,) de ceux qui jouissent d’une humidité plus importante dans les autres zones.

Comme nous l’avons dit, le hêtre s’adapte à de nombreuses conditions. C’est peut-être pour cette raison qu’il est difficile de reconnaître la silhouette de cet arbre à première vue. En effet, en forêt il possède un port élancé qui peut lui permettre d’atteindre des dizaines de mètres de hauteur, alors qu’un hêtre isolé présente un port sphérique.
Son tronc est lisse, de couleur gris argent, ses feuilles, courtement pétiolées, ovales, brillantes et vert tendre (elles prendront des teintes allant du jaune d’or au brun en automne). Les nervures sont bien droites alors que les bordures présentent quelques ondulations.
Au printemps, ce sont feuilles, chatons mâles et femelles qui apparaissent en même temps. Les chatons mâles ont la forme d’épis brun clair couverts de poils soyeux alors que les femelles se composent d’une à trois fleurs enfermées dans une enveloppe qui donneront plus tard les faines – graines brunes et luisantes –, à l’abri d’une cupule à quatre divisions couverte d’aiguillons mous.

Hêtre_écorces

Le hêtre en phytothérapie

La plus évidente des manières pour utiliser le hêtre, c’est encore d’employer son écorce, en particulier celle des rameaux jeunes de deux à trois ans. Cependant, cela n’est pas l’unique partie de son anatomie que cet arbre est susceptible d’offrir au thérapeute. S’il est aisé de récolter l’écorce du hêtre, il est beaucoup plus compliqué d’obtenir les autres matières médicales qu’il fournit. La première de ces matières, c’est le charbon végétal que produit le hêtre. Cet arbre n’est pas le seul à se prêter à l’exercice, puisqu’il existe, parmi les charbons thérapeutiques, ceux de chêne, de tilleul, de peuplier et de pin. Ce charbon est plus efficace à l’état sec que lorsqu’il est humide. La seconde porte le curieux nom de créosote. De saveur âcre et caustique, elle est obtenue par distillation du goudron de hêtre, puis rectifiée à plusieurs reprises. Cette espèce d’huile essentielle contient surtout des phénols (gaïacol, créosol, homocréosol, etc.).

Propriétés thérapeutiques

  • Écorce : astringente, fébrifuge (considérée comme un succédané du quinquina par Furhmann en 1842), antiseptique générale, antiseptique pulmonaire, vermifuge, apéritive, purgative (à hautes doses)
  • Charbon : antiseptique, désinfectant, absorbant des gaz intestinaux excessifs, antiputride, désodorisant
  • Créosote : astringente, bactéricide, antituberculeuse, puissante désinfectante pulmonaire, odontalgique, escarrotique

Usages thérapeutiques

  • Écorce : fièvre, fièvre intermittente, paludisme, diarrhée, parasites intestinaux, affections pulmonaires, rhumatismes, goutte, affections cutanées rebelles, démangeaison, gerçure, brûlure, engelure, lavage des plaies, des enflures et des irritations, douleurs gingivales, escarres (autrefois, pour l’usage humain comme vétérinaire, on recueillait l’eau qui stagnait dans les parties creuses du hêtre – sorte de macération à froid naturelle – pour soigner les escarres)
  • Charbon : troubles gastro-intestinaux (fermentation gastrique et intestinale anormale, dyspepsie flatulente, météorisme intestinal, gastro-entérite, diarrhée, fétidité des selles), antidote (empoisonnement au phosphore et aux alcalis), affections cutanées (ulcères, plaies purulentes et enflammées). Sous forme de poudre, le charbon de bois de hêtre joue le rôle de dentifrice et sous celle de pastille, il est possible de le brûler pour assainir l’atmosphère)
  • Créosote : maladies respiratoires (bronchite chronique, tuberculose), dysenterie, diarrhée, nausée, vomissement, ulcère, engelure, érysipèle, brûlure, plaie gangreneuse

Modes d’emploi

  • Écorce : comme toutes les écorces, celle de hêtre doit faire l’objet d’une décoction, que l’on filtre une fois obtenue. Elle se destine tant à un usage interne qu’externe, comme, par exemple, en lavement et compresse
  • Charbon : par voie interne principalement (sous forme de poudre ou de pastille, bien qu’il semble préférable de privilégier la poudre)
  • Créosote : plus tellement utilisée de nos jours, on lui préfère maintenant sa forme homéopathique (kreosotum)

Précautions d’emploi et remarques

  • Si l’emploi de l’écorce et du charbon de hêtre ne pose pas véritablement de problèmes majeurs, il faut savoir se méfier de la créosote officinale, irritante et narcotique. Assez mal tolérée par l’estomac (même en dilution à un pour mille), elle ne doit pas faire l’objet de doses excessives, ces dernières pouvant occasionner des phénomènes d’intoxication parfois mortels.
  • Orientons nous maintenant en direction de deux autres parties végétales du hêtre dont on n’a pas parlé d’un point de vue thérapeutique : la feuille et la faine. La première peut se consommer crue lorsqu’elle est jeune, c’est-à-dire très tendre. Quant à la seconde, l’histoire a davantage retenu son nom. Outre qu’elle contient protides et glucides, la faine a été exprimée à froid du XVIII ème siècle au début du XX ème siècle, afin d’extraire la quantité non négligeable d’huile qu’elle recèle. Cette huile végétale est comestible et présente l’intérêt de ne pas rancir avec le temps, bien au contraire elle a tendance à se bonifier. On en fit un usage quotidien en cuisine, particulièrement dans les zones européennes riches en hêtres. Elle servit également d’huile d’éclairage. Quant aux faines proprement dites, elles sont comestibles aussi bien crues que légèrement grillées. Autrefois, elles constituèrent un aliment pour le bétail et l’homme, et ce dès les temps préhistoriques. Torréfiées, comme ce fut aussi le cas du gland de chêne, on fit des faines un ersatz de café. Cependant, une trop grande consommation de ces fruits n’est pas sans provoquer certains désagréments. En effet, tout comme l’amande, la noisette et la noix, la faine est recouverte d’une fine pellicule brunâtre qui contient une substance que l’on appelle la fagine. Bien que n’étant pas un alcaloïde, elle provoque, à hautes doses, des maux de tête, un sentiment d’ivresse et de vertige, des délires, parfois des convulsions suivies du décès. En l’occurrence, elle se comporte un peu comme l’ivraie.
  • Parlons un peu des fleurs du hêtre, puisque c’est grâce à elles que le docteur Edward Bach concevra l’une des trente-huit fleurs de Bach, Beech. Cet élixir, inscrit dans le groupe de l’altruisme, est particulièrement destiné aux personnes critiques, tatillonnes, arrogantes et intolérantes, à celles qui voient le négatif en toute chose et « qui éprouvent le besoin de voir plus de bien et de beauté dans tout ce qui les entoure » (6).
  • La sève du hêtre est parfois employée comme fortifiante et dépurative du sang (Lorraine).

  1. Chez les Romains, on attribua le chêne à Jupiter et le hêtre à Junon. On rencontre aussi le hêtre chez les Celtes comme arbre dédié à la divinité féminine Belisama.
  2. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 66
  3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 174
  4. Ibid., p. 46
  5. Ibid., p. 91
  6. Edward Bach, La guérison par les fleurs, p. 110

© Books of Dante – 2016

Je vous attends sur Facebook :)

Hêtre_fruits

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