La digitale pourpre (Digitalis purpurea)

Digitale_pourpre

Malgré sa haute taille et sa prestance qui ne laisse pas indifférent, la digitale pourpre reste totalement ignorée des radars de l’Antiquité. En ce sens, elle est absente de tous les grands traités médicaux de l’époque. C’est effectivement l’une des rares espèces indigènes d’Europe qui n’est entrée que relativement tardivement dans la pharmacopée occidentale.
On a pensé découvrir sa trace au sein du papyrus Ebers (– 1500 ans avant J.-C.), mais il s’avère qu’elle n’a pas été remarquée des populations d’Asie mineuse, ni des Romains, ni des Grecs et encore moins des médecins arabes du Moyen-Âge. Il faut dire que le bassin méditerranéen ne correspond pas à l’aire de répartition naturelle de la digitale pourpre, plus septentrionale, mais accueille en revanche d’autres digitales à fleurs principalement jaunes.
En revanche, en Égypte comme à Rome, on employait bien les vertus médicinales d’une plante, la scille rouge, aujourd’hui abandonnée, dont les effets sont très semblables à ceux de la grande digitale pourpre. Dioscoride en parle dans ses écrits. Il l’indique comme diurétique et stimulante de la pompe cardiaque. Et s’il s’agissait de la digitale, Matthiole, grand lecteur et critique de Dioscoride, n’aurait pas manqué d’y faire allusion. Même Pline l’ignore. Et s’il en avait consigné quelques mots, la Renaissance aurait forcément relayé ces informations, sachant qu’en toute fin de Moyen-Âge/début de la Renaissance, les praticiens de santé sont encore très attachés aux textes antiques (cette importance est telle que l’un des premiers livres imprimés sera l’Histoire naturelle de Pline en 1469). Sans aucune donnée à se mettre sous la dent, il est normal que les premiers thérapeutes s’étant penchés sur cette plante, aient, plus ou moins, pédalé dans la semoule. La plus ancienne mention d’un usage médical de la digitale remonte au V ème siècle, en Irlande.
Durant le Moyen-Âge, on la rencontre parfois dans des « panacées » qui fleurent bon la charlatanerie, mais quelques indices médicaux sérieux nous montrent qu’on connaissait son statut de plante toxique et qu’on l’employait contre l’hydropisie, une des indications de la digitale. L’hydropisie, comme l’explique Jean-Marie Pelt, est « une stase veineuse consécutive à une défaillance du système cardiovasculaire se manifestant par un fort œdème des membres inférieurs » (1).
En 1542, Léonard Fuchs fait de la digitale pourpre une description détaillée dans son De historia stirpium commantarii, mais il ignore totalement les propriétés de la plante et les apparente à celles de la grande gentiane jaune (Gentiana lutea), en la disant, entre autres, vulnéraire. On retiendra de ce médecin allemand qu’il est celui qui lui a attribué le nom de digitalis.
Il faut attendre la fin du XVIII ème siècle pour que, enfin, la digitale soit étudiée sérieusement. Un botaniste du nom de William Withering – qu’on qualifiera de « Linné anglais » – rencontra une guérisseuse gitane qui possédait et utilisait un remède contre des problèmes cardiaques. Il découvrit que cette médication contenait de la digitale. C’est ainsi qu’entre 1776 et 1779, il testera les différentes parties de la plante sur des dizaines de malades, afin d’évaluer les doses et les effets de la digitale sur le cœur, tout en se confrontant à l’effet cumulatif de cette plante sur l’organisme et dans le temps, à l’instar des cétones monoterpéniques. En 1785, soit dix ans après le début de ses travaux, Withering rédiga un mémoire dans lequel il confirma les propriétés cardiotoniques de celle qu’il surnommera « opium du cœur », ainsi que ses vertus diurétiques jouant un rôle majeur sur l’hydropisie. La découverte « officielle » de Withering donne toute sa valeur à l’empirisme, ces savoirs campagnards ancestraux, assez souvent rejetés en dehors de l’urbanité de la science médicale académique. Cependant, « il fallut néanmoins attendre plus d’un siècle pour comprendre le fonctionnement des ingrédients actifs de la plante, et fabriquer les médicaments utilisés aujourd’hui » (2). Entre-temps, en 1801, Beddoes avancera l’action de la digitale sur le cœur et les artères, en 1842, Debreyne confirmera les vertus cardiotoniques de la digitale, alors qu’en 1856, Beau la qualifiera de « quinquina du cœur ». Ce n’est qu’en 1868 que le chimiste Nativelle isolera la digitaline.

Le caractère toxique de la digitale ne doit pas faire de doute. On le connaît depuis fort longtemps. Cependant, parmi les deux ou trois cents noms vernaculaires qu’elle porte ici ou là en France, bien peu font référence à cette particularité, et encore moins concernent une propriété médicinale qui aurait été localement usitée. Tout au contraire, la grande majorité de ces surnoms renvoie surtout au côté « ludique » de la digitale. En effet, autrefois les enfants s’amusaient à faire « claquer » ses fleurs sur le dos de la main ou à habiller leurs doigts de ses cloches, figurant alors de petits elfes des forêts. C’est peut-être de ce dernier usage que Fuchs accordera à la plante le nom de digitalis qui, en latin, désigne le dé à coudre. On l’appellera aussi gant de bergère pour des raisons similaires, ainsi que fingerhut en allemand, autrement dit « chapeau de doigt », que l’on confond parfois avec fuchshut, un mot dans lequel on retrouve le nom de celui qui lui en a donné un : Léonard Fuchs. Or, fuchs, en allemand, signifie « renard ». L’anglais lui attribue, quant à lui, le nom de foxglow, « gant de renard ». Étonnant glissement du nom du botaniste allemand à celui de l’animal auquel, semble-t-il, la digitale est liée. Selon une légende scandinave, les fleurs de digitale auraient été offertes au renard pour étouffer le bruit de ses pas quand il attaquait les poulaillers. Ainsi le renard chaussait-ils ses « pieds » de fleurs de digitale figurant des gants. Mais, en tant que symbole incarnant les forces mauvaises, l’association du renard à la digitale était-elle, peut-être, un moyen d’en souligner la dangerosité, ainsi que le caractère funeste. La digitale entretient aussi une relation avec le loup, d’où son nom d’herbe-aux-loups, bien qu’ils soit plus communément associé à l’aconit tue-loup (Aconitum vulparia). Il est dit que les loups absorberaient de la digitale afin de se prémunir contre les appâts empoisonnées qu’on abandonnait à leur intention, comme c’était particulièrement le cas au Moyen-Âge. Or ces appâts étaient fréquemment empoisonnés à l’aconit. Bien évidemment, il ne s’agit là que d’une légende.
Malgré tous les noms sympathiques que sa « ludicité » lui a octroyés, la digitale n’a pas, traditionnellement, bonne réputation. Par exemple, en Bretagne, on disait que sa seule proximité parvenait à faire tourner le lait. Dans la Vienne, on affirmait qu’une femme ne devait pas la toucher sous peine d’être victime d’hémorragie. Mais elle pouvait aussi être bénéfique : la planter dans le jardin assure protection à toute la famille. De même, au Pays de Galles, les femmes en faisaient une décoction dont elles frottaient le sol de leur maison – en insistant particulièrement sur les interstices des dallages s’il y en avait – cela pour se protéger des maléfices à la veille de la nuit de Walpurgis et de celle de Samhain. Ses propriétés protectrices s’illustrent également à travers la façon dont on l’a associée à la vierge Marie. C’est ainsi qu’elle porte les noms de gant de Notre-Dame, gantelée de Notre-Dame, doigt de la Vierge, surnommée ainsi parce que, selon la légende, Marie l’aurait utilisée pour soigner une blessure qu’elle se serait faite au pouce. Était-ce là aussi un bon moyen d’en neutraliser la toxicité, comme le pensent certains ?
Quoi qu’on en dise, la digitale reste toxique vis-à-vis des organismes animaux et humains, tandis qu’elle entretient des relations de sympathie avec d’autres végétaux (arbres fruitiers, tomate, pomme de terre…), dont elle stimule la croissance. Il apparaît même qu’une « décoction de ses feuilles, mêlée à l’eau d’un vase, permet de ranimer le bouquet de fleurs qui s’y trouve » (3).

Grande plante bisannuelle non ramifiée et couverte de poils blanchâtres, la digitale présente un feuillage simple et alterné. Cependant, ses feuilles inférieures se présentent sous forme de rosette basale, vert pâle, veloutées en-dessous et très douces au toucher.
Ses fleurs s’organisent sous forme de longs épis qui s’épanouissent de juin en septembre. Elles forment des cloches pendantes, très longues (près de 5 cm), de couleur pourpre à blanche, mouchetées à l’intérieur. Elle produit ensuite ses fruits, des capsules ovales.
Abondante sur sols granitiques, on la trouve de ce fait plus particulièrement dans le Massif Central et les Vosges, dans des habitats tels que clairières, coupes, talus, fossés, bois clairs, landes, bord des routes, jusqu’à 1000 m d’altitude parfois. Elle est absente du sud-est de la France.

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La digitale pourpre en thérapie

Extrêmement puissante, cette plante fait partie, tout comme celles au maniement délicat, des plantes héroïques. Son utilisation doit s’entourer de minutieuses précautions et relève essentiellement d’une stricte autorité médicale (aucune chance de trouver de la digitale en vente libre en France). Il n’est pas question d’en faire un usage personnelle sans courir le risque d’une potentielle et mortelle intoxication. La digitale est sujette à une modification de sa composition biochimique dans le temps et l’espace, selon l’altitude, l’ensoleillement, la nature du sol, etc. Rien que de très normal, on observe ce phénomène chez une foule d’autres plantes pas nécessairement toxiques. Mais, dans le cas de la digitale, il est bon de redoubler de prudence car il est impossible lors d’une cueillette suivie d’une dessiccation des feuilles, de savoir dans quelle mesure cette récolte contient plus ou moins de composants toxiques. Or la médication à la digitale se joue au dixième de gramme près. Inutile, je pense, de préciser qu’il n’est pas bon de s’amuser à l’apprenti-sorcier avec elle, des personnes compétentes dans le domaine qui nous occupe, ayant mis des siècles avant de comprendre comment cette plante fonctionne…

Quand on évoque la digitale, on peut penser à la digitaline, l’une des molécules qui la composent. Mais cela serait oublier que la feuille, unique partie végétale que l’on utilise, contient d’autres éléments formant synergie et agissant comme tel. La digitale contient plusieurs glycosides cardiotoniques que l’on rencontre aussi chez le muguet, le laurier-rose, la scille rouge…, d’autres substances non toxiques, du tannin, un flavonoïde à l’action diurétique et augmentant la résistance des capillaires, enfin des traces d’essence aromatique.

Propriétés thérapeutiques

« C’est le traitement de la faiblesse du myocarde qui est le pivot de toute la cardiothérapie digitalique » (4).

  • Tonique cardiaque (ou cardiotonique) : la digitale ralentit, régularise et renforce les contractions cardiaques
  • Vasoconstrictrice sur le rythme vasculaire périphérique
  • Diurétique
  • Digestive

Usages thérapeutiques

  • Insuffisance cardiaque chronique et ses problèmes associés : asystolie, arythmie, tachycardie, oligurie, œdème des membres inférieurs, ascite, anasarque…

Modes d’emploi

  • Poudre de feuilles
  • Infusion
  • Décoction
  • Macération
  • Alcoolature
  • Sirop
  • Intrait

Précautions, contre-indications et remarques

  • En raison de sa haute toxicité, il va de soi que la digitale ne peut se prêter à une auto-médication. Vous ne la rencontrerez dans aucun guide visant à soigner les bobos quotidiens. L’intoxication à la digitale peut prendre deux formes différentes : par dose massive (dix grammes de feuilles tuent un homme) et par dose modérée mais dont l’absorption est prolongée dans le temps (intolérance, digitalisme). Dans les deux cas, les symptômes d’intoxication sont peu ou prou les mêmes : nausée, vomissement, diarrhée (parfois sanglante), hoquet, vertige, céphalée, absence d’urine, malaise général, anxiété, refroidissement du corps, ralentissement du pouls (parfois à moins de trente pulsations par minute). Ensuite, le pouls accélère de nouveau, la cyanose s’installe, les troubles visuels (éblouissement, hallucinations) se manifestent. Enfin, l’arrêt cardiaque clôture cette liste de symptômes. Comment est-il possible de s’intoxiquer à la digitale même à doses raisonnables ? Pour au moins deux raisons : l’index thérapeutique de la plante est faible, c’est-à-dire qu’à partir du moment où la dose thérapeutique entre en action, cette dose est déjà toxique. Ensuite, l’action thérapeutique de la digitale est lente à se mettre en place, son élimination par l’organisme l’est tout autant, aussi la digitale a-t-elle tendance à s’accumuler dans l’organisme et a y former des réserves potentiellement toxiques.
  • Par simple contact avec la plante fraîche, celle-ci peut déjà irriter la peau ! Il convient de manipuler la plante avec des gants ou de se laver soigneusement les mains par la suite.
  • La digitale est contre-indiquée en cas de troubles fonctionnels cardiaques des nerveux (anévrisme, embolie récente, hémorragie cérébrale, urémie, aortite, typhoïde, maladie de Basedow…) et incompatible avec d’autres substances parmi lesquelles les tannins, le quinquina, la réglisse, l’iodure de potassium, certains médicaments allopathiques…
  • En France, on peut rencontrer deux autres digitales qui n’occupent pas le même biotope que la digitale pourpre : la digitale jaune (Digitalis lutea) et la digitale ambiguë (Digitalis grandiflora). Contrairement à la pourpre, ces deux digitales possèdent des fleurs jaunes et affectionnent les sols secs, calcaires et rocailleux, tandis que la digitale pourpre atteint son plein épanouissement sur des sols siliceux et acides.
  • Depuis les années 1920, on s’intéresse aussi à une autre digitale qui pousse en Europe centrale et dans les Balkans, la digitale laineuse (Digitalis lanata), dont l’étude a montré qu’elle était moins préjudiciable pour la sphère gastrique mais plus toxique que la digitale pourpre.

  1. Jean-Marie Pelt, Les vertus des plantes, pp. 105-106
  2. Joel Levy, Histoire du poison, p. 198
  3. Jacques Brosse, La magie des plantes, pp. 214-215
  4. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 330

© Books of Dante – 2016

Un p’tit tour sur facebook ? ;)

La digitale prend place au sein des Grandes Heures d'Anne de Bretagne sous le nom latin de Simbaleria (Daymoiselles en vieux français)

La digitale prend place au sein des Grandes Heures d’Anne de Bretagne sous le nom latin de Simbaleria (Daymoiselles en vieux français)

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