Le buis (Buxus sempervirens)

Buis_feuilles

Le buis est un arbuste compagnon de l’homme depuis des milliers d’années. Déjà aux temps néolithiques ils entretenaient des relations de bon voisinage qui n’ont jamais été démenties par la suite. De taille modeste (six à sept mètres) et à l’âge parfois considérable (six siècles), le buis est mentionné par bien des auteurs grecs et latins. Attribué à Cybèle et à Hadès, le buis porte en lui une symbolique double. Funéraire, tout d’abord. Le buis, comme végétation perpétuelle, est un symbole de la vie qui se fraie un chemin à travers l’hiver et le monde souterrain, il représente « la puissance végétative de la Nature. » Son feuillage semper virens est là pour nous rappeler cette évidence. C’est ainsi qu’il est, à l’instar du lierre et du houx un symbole d’immortalité et était révéré comme tel par les Gaulois et les Celtes, parce que, en effet, l’immortalité se double assez souvent des notions d’espoir et de persévérance. Parce qu’il a été classé parmi les arbustes infernaux, on lui a associé un symbole de stérilité. Ce qui explique pourquoi on ne présentait pas de buis aux autels dédiés à Vénus, en particulier par des hommes qui craignaient ainsi de perdre leurs facultés viriles. Cependant, certains auteurs, voyant là affaire de superstition, pensent qu’il a pu être voué à la déesse Aphrodite afin de s’inscrire dans le cycle de vie (amour, fécondité, mort) : « Les arbres dont le feuillage reste verdoyant pendant l’hiver ont dû d’abord être consacrés à Aphrodite, car la couleur verte lui a toujours été attribuée spécialement » (1).

L’on dit que le buis proviendrait de Perse ou du nord de ce que l’on appelait autrefois l’Asie mineure, et qui aujourd’hui forme l’actuelle Turquie. Selon Angelo de Gubernatis, la patrie du buis, c’est la Paphlagonie, région turque bordant la Mer noire. Un proverbe grec – « Tu as porté des chouettes à Athènes, des vases à Corinthe, des marbres à Paros… » – est parfois complété par « Tu as porté du buis à Kytore ». Ce proverbe est « passé dans notre langue, pour exprimer l’abondance des biens et l’inutilité des tâches trop faciles » (2). L’on ne se permettait donc pas d’apporter du buis à Kytore, puisque le proverbe cherche à signifier qu’il y était très courant. Kytore, aujourd’hui Cytoros, a donné naissance à la ville d’Amasra qui se situe justement sur la côte de la Paphlagonie.
Par la suite, le buis s’est déployé à la Grèce, à l’Empire romain, même au-delà. Par exemple, en France (Picardie, Normandie, Bretagne) et en Angleterre, on note la présence de buxaies qui ont probablement servi de lieu de culte bien avant la naissance du christianisme.

Le buis, pyxus en grec, buxum en latin, conserve, grâce à ces deux mots, bien des caractéristiques qui lui sont propres. Ces termes expriment le côté dru du feuillage du buis, la densité de son bois très dur et bien souvent plus lourd que l’eau, ainsi que des objets qui en sont façonnés. A l’origine, les boîtes que l’on nomme pyxides étaient conçues dans du bois de buis (le nom anglais du buis est boxwood, autrement dit « bois à boîte »). Mais de son bois, l’on n’a pas fabriqué que des boîtes. Depuis longtemps employé pour la qualité de son bois dur et homogène, le buis est travaillé afin d’en tirer divers objets : des flûtes, des peignes, des toupies… On l’a aussi utilisé comme support d’écriture. Du bois de buis, l’on fit des tablettes que l’on enduisait ensuite de cire. On gravait les caractères une fois la cire sèche. Comme le genêt, on peut confectionner des balais et des balayettes « maison » avec un bouquet de rameaux de buis, comme le faisait ma grand-mère maternelle.

Dans nos contrées, le buis se rencontre lors de la semaine de Pâques. Le dimanche qui précède cette fête chrétienne est surtout connu comme étant le « dimanche des Rameaux ». A cette occasion, des rameaux de buis sont bénis en souvenir des palmes commémoratives que la foule agitait en criant « Hosanna ! » (louage, bénédiction en hébreu) lors de l’entrée du Christ à Jérusalem. Une fois la messe des Rameaux terminée, chacun s’empresse de rentrer chez soi afin de procéder au changement de rameaux. Ceux de l’année nouvelle sont déposés auprès des crucifix et des images pieuses, dans les étables, les granges, les ruches, les champs. C’est donc un véritable talisman, que l’on suspend au-dessus des portes et que l’on installe aux quatre coins de la maison. Ainsi, il apporte aide, protection et félicité, et écarte maléfices, mauvais sort, foudre et maladies. Quant aux anciens rameaux, ils sont communément brûlés. Selon les différentes régions d’Europe, en lieu et place du buis, on utilise d’autres végétaux : l’olivier, le laurier, le houx, le romarin, le saule, etc.
Très certainement en souvenir d’Hadès, il est d’usage de planter des rameaux de buis sur les tombes le jour des Rameaux afin d’en assurer la protection. Quant à Cybèle, bien des rites plus récents renvoient à ses attributions. Puisqu’il est question de fertilité et de fécondité, le buis béni aux Rameaux est un porte-bonheur féminin, ainsi que « celui qui a servi à bénir une nouvelle mariée pendant la cérémonie nuptiale » (3). On est bien loin de l’image de stérilité qu’on a voulu attribuer à cet arbuste. En réalité, bien des rituels des Rameaux se confondent avec ceux, plus anciens, propres au paganisme qui fête l’équinoxe de printemps à une date proche (cette année, Rameaux et équinoxe vernal tombent le même jour : le 20 mars).
Que ce soit en Languedoc, en Limousin, en Alsace ou en Charentes, les rameaux sont ornés de fruits, de fleurs, de rubans, de sucreries, de gâteaux aux formes variées (bonhomme, anneau, corne…). Par exemple, les cornuelles sont des gâteaux cornus censés chasser le diable. Les gâteaux troués sont aussi de rigueur : les conelles, des sortes de brioches creusées en leur centre, dont on dit que cela facilite leur accrochage aux rameaux de buis. En fait, ce type de gâteaux « représentait le sexe féminin pour célébrer le renouveau de la nature, le retour de la lumière et du printemps, en un mot celui de la fécondité » (4). Parfois, on confectionnait des petites pains de forme phallique, justement nommés les « pines » (ça ne s’invente pas ! ^^), « qu’il suffisait d’introduire dans la conelle pour en augmenter le pouvoir fécond, aussi bien pour les hommes que pour les cultures » (5). Cybèle en filigrane, en somme. Que l’on retrouve encore dans cette coutume alsacienne : les enfants plantent leur bouquet de houx ou de buis décorés de fleurs et de rubans dans le jardin afin d’encourager la fertilité de la terre. Ainsi qu’en Suède, où, pour « accélérer » le printemps, l’on utilise des rameaux de saule ornés de plumes, en relation avec la grue, symbole de renouveau et de fécondité. Mais tout cela n’est pas nouveau, comme nous le rappelle l’historien grec Plutarque : « Les enfants athéniens allaient au temple d’Apollon déposer leurs bouquets de verdure garnis de fruits, de pains et de gâteaux ronds » (6), afin de célébrer le retour de la végétation.

Aussi emblématique que le houx, le buis aura cependant rencontré un écho beaucoup plus favorable auprès des thérapeutes. Bien qu’il ait été décrit durant l’Antiquité gréco-romaine, je n’ai rencontré, jusqu’à présent, aucune trace le concernant au sujet de ses usages médicinaux. C’est Hildegarde de Bingen qui semble en faire état la première. Le Buxo d’Hildegarde, chaud et sec, est image de générosité. « La sève de cet arbre est saine et forte, et c’est pourquoi son bois est sain et solide », nous explique l’abbesse (7). Hildegarde avait déjà perçu les vertus dépuratives du buis. En assainissant le sang, il pouvait alors lutter contre la variole. De son suc, mêlé à de l’huile de baies de laurier, on venait à bout des douleurs goutteuses. Mais Hildegarde nous offre bien d’autres modes d’emploi, alliant sa sagacité à son inventivité. C’est ainsi qu’elle conseille de tailler une coupe dans du bois de buis et de l’emplir de vin. Celui-ci, par contact, acquière les vertus de ce bois (dans les campagnes, autrefois, les paysans ne faisaient pas autrement. Par exemple, ils creusaient une petite excavation dans du bois de lierre puis y versaient du vin ; bien sûr, il est plus pratique de placer la plante dans le vin que l’inverse). Hildegarde va encore plus loin quand elle dit que « celui qui s’en fait un bâton et le tient souvent à la main et même l’approche souvent de ses narines pour en saisir l’odeur, ou en touche ses yeux, aura la chair, la tête et les yeux beaucoup plus sains (8).
Par la suite, la thérapeutique à base de buis connaît un essor inégalé dès la Renaissance. Très franchement, à cette époque, cela se bouscule au portillon, tous le monde y va de son buis ! Pour l’un des plus grands médecins flamands de la Renaissance, Mathius Lobel (ou Lobelius), le buis possède des propriétés antidiarrhéiques et fébrifuges. Amatus Lusitanus et Martin Ruland le considèrent comme un succédané du gaïac. Il sera repéré par Lazare Rivière comme un excellent dépuratif sanguin (cf. Hildegarde), par Brassavole, Garidel, etc.
Au XVIII ème siècle, Linné rapporte qu’en Allemagne le buis jouit d’une grande réputation comme fébrifuge. Puis, à une époque où la quinine extraite du quinquina, originaire d’Amérique du sud, n’était pas constamment disponible en Europe, on avait recours au buis, à tel point que ce dernier faillit bien supplanter la quinine dans le courant du XIX ème siècle. Durant ce siècle, Cazin, qui pose le buis comme sudorifique et dépuratif, emploie cette plante dans des cas de rhumatismes chroniques, de goutte, de diarrhée et de maladies cutanées.
Pendant la Première Guerre Mondiale, Artault de Vevey met en évidence l’efficacité du buis contre les fièvres intermittentes réfractaires à la quinine. Il note aussi ses actions cholagogues et laxatives. Enfin, dans les années 1960, l’Américain Kupchan, qui travaille sur l’un des alcaloïdes du buis – la buxénine G – avance l’effet inhibiteur de cette molécule sur des cellules cancéreuses humaines.

Les rameaux du buis portent de petites feuilles coriaces et oblongues à la forte nervure centrale. Au printemps, paraissent des inflorescences jaune-vert au suave parfum de caramel : des fleurs mâles latérales et une fleur femelle terminale. Plus tard, le pistil à trois styles formera une baie emplie de graines noires, en forme de marmite : ventrue et dotée de trois « pieds ».
Le buis pousse très lentement sur les sols calcaires d’Europe (centre et sud), d’Asie (ouest) et d’Afrique (nord).
C’est une espèce ornementale taillée au même titre que l’if dans parcs et jardins. A ce propos, ne sont-ce point des buis que taille Johnny Depp dans le film Edward Scissorhand ?

Buis_fruits

Le buis en phytothérapie

Les principaux ingrédients que peut fournir le buis dans une pratique phytothérapeutique, ce sont ses feuilles et son écorce. Le buis contient deux alcaloïdes majeurs, la buxine et la buxénine G, une résine, la parabuxine, une substance cristalline, la buxéine, des tannins, quelques traces d’essence aromatique…

Propriétés thérapeutiques

  • Dépuratif, purgatif, laxatif
  • Fébrifuge, sudorifique
  • Anti-inflammatoire, antirhumatismal
  • Désinfectant cutané, détersif, cicatrisant
  • Cholagogue
  • Activateur de la repousse capillaire, tonique du cuir chevelu

Note : le bois de buis est narcotique et sédatif.

Usages thérapeutiques

  • Troubles hépato-biliaires : insuffisance hépato-biliaire, infection des voies biliaires
  • Affections fébriles : grippe, fièvre rebelle, fièvre intermittente, paludisme (en cas d’intolérance à la quinine)
  • Douleurs rhumatismales, goutteuses, névralgiques
  • Plaie atone, infectée, gangreneuse, ulcère, brûlure
  • Calvitie, alopécie, pellicules
  • Catarrhe pulmonaire
  • Hémoptysie

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles : 60 grammes par litre d’eau
  • Décoction d’écorce : 30 grammes par litre d’eau
  • Alcoolature
  • Vin de buis : 60 grammes de feuilles dans un litre de vin blanc pendant huit à dix jours
  • Lotion capillaire : 40 grammes de feuilles fraîches soigneusement hachées et placées dans un demi-litre d’eau de Cologne
  • Lotion tinctoriale à base de cendres de bois de buis, de rameaux, de feuilles. Selon Matthiole, cela permet d’obtenir une teinture capillaire de couleur auburn
  • Teinture homéopathique (en interne, c’est le moins risqué)

Contre-indications et précautions d’emploi

  • Feuilles et écorce se récoltent entre les mois de mars et d’octobre.
  • Infusion et décoction de buis sont toutes deux des boissons très désagréables à avaler. Il faut alors songer à les aromatiser avec du thym, du romarin, etc. et, surtout, à bien les édulcorer. Les personnes à l’estomac fragile éviteront ces deux modes d’emploi.
  • Une intoxication au buis se traduit par les principaux désagréments que voici : nausées, vomissements, diarrhée, prostration, convulsions, troubles respiratoires. Dans le pire des cas, la mort survient par asphyxie.
  • Le buis est déconseillé chez l’enfant, la femme enceinte, la femme qui allaite, ainsi que chez les hypotendus. Il est déconseillé d’en faire un usage au long cours, emplois prolongés et doses trop élevées pouvant occasionner des dommages rénaux (néphrites…).
    _______________
    1. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, pp. 151-152
    2. Edmond Pottier, La chouette d’Athénée, p. 533
    3. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 40
    4. Michel Lis, Les miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 34
    5. Ibid.
    6. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et belles de mai, p. 44
    7. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 172
    8. Ibid. p. 173

© Books of Dante – 2016

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