Le gui

Gui blanc (Viscum album)

Gui blanc (Viscum album)

Parler du gui n’est pas en soi un pari irréalisable, ce qui l’est, c’est de coller à la réalité des faits, et selon d’où ces derniers proviennent, on observe comme un hiatus. Mais tentons de démêler l’écheveau afin d’y voir un tantinet plus clairement.

Le gui est indissociable de l’arbre et, dans une plus large mesure, de la forêt. Actuellement, les zones forestières en France sont évaluées à 29 % du territoire, contre environ 75 % lorsque Jules César pénètre en Gaule en 52 av. J.-C., raison pour laquelle on l’a qualifiée de « chevelue ». Peut-être alors rencontrait-on beaucoup plus souvent le gui qu’aujourd’hui, puisqu’il pousse tant sur les sorbiers, les ormes, les aubépines, les tilleuls, les peupliers, les acacias, les sapins, les pins, les mélèzes, les saules que les poiriers et autres pommiers. S’il est inséparable de l’arbre, il l’est davantage du chêne. Or, il est est très rare de rencontrer du gui blanc qui se développe sur cet arbre. A l’heure actuelle, un peu moins d’une dizaine de chênes sont concernés en France, contre une quinzaine dans les années 1940. La raréfaction du chêne depuis César aurait-elle entraîné celle du gui de chêne ? Fournier nous propose une explication : « sous le nom de  »gui de chêne », les anciens désignaient le Loranthus europaeus à feuilles caduques du Midi de l’Europe » (1). Or, ce Loranthus, que nous appellerons gui jaune, ne pousse pas en France et l’on ignore si tel était le cas au temps de César, puis, plus tard, de Pline qui, semble-t-il, devait bien le connaître, puisque ce gui jaune est encore présent en Italie. A la grande différence du gui blanc, le gui jaune pousse allègrement sur diverses espèces de chênes, dont le chêne pédonculé (Quercus robur). Lorsque Pline décrit le rituel de cueillette du gui telle qu’elle était réalisée en Gaule par les druides, il ne souffle mot de l’identité de la plante. On ignore donc s’il s’agit du blanc ou du jaune, mais on se laisse tenter par l’idée qu’il pourrait être question du blanc, puisque, comme nous l’avons dit plus haut, le gui jaune est inexistant en France, et tout porte à croire que cela devait être également le cas au temps de la Gaule conquise par César. Écoutons ce que dit Pline à propos de cette cueillette : « Les Gaulois […] appellent le gui d’un nom qui signifie celui qui guérit tout. Après avoir préparé un sacrifice au pied de l’arbre, on amène deux taureaux blancs dont les cornes sont liées pour la première fois. Vêtu d’une robe blanche, le druide monte à l’arbre, coupe avec une faucille d’or le gui qui est recueilli dans un linge blanc. Ils immolent alors les victimes en priant la divinité de rendre ce sacrifice profitable à ceux pour qui il est offert. » Notons que si Pline désigne le gui, en aucun cas il nomme l’arbre dont il est question… Et rien ne force à croire qu’il s’agisse bien d’un chêne, un arbre réputé sacré pour les tribus gauloises d’alors. Ainsi, la rareté du gui blanc poussant sur le chêne en Gaule dût-elle renforcer sa préciosité, le caractère sacré du chêne accroissant de fait les pouvoirs du gui.
Une plante poussant entre Ciel et Terre aura nécessairement dû frapper les esprits. Ne prenant ses racines dans le sol, le gui est libéré de ce substrat. « Le gui pousse dans toutes les directions comme s’il était indifférent à l’attrait du soleil et à la loi de la pesanteur […]. Il se veut hors de l’espace, hors du temps. Les druides le considéraient comme la plante symbolisant l’éternité du monde et l’immortalité de l’âme (2), et c’est pour cela qu’il ne devait pas toucher terre et qu’il était déposé dans un linge ou bien dans une bassine remplie d’eau. Dans ce dernier cas, cela formait une « eau lustrale » censée guérir de toutes sortes de maux et de prévenir les sortilèges et les maléfices, d’où le nom de « guérit-tout » associé au gui. « Certains croyaient […] que le gui faisait concevoir les femmes qui en portaient sur elles et qu’il était d’autant plus efficace qu’il avait été cueilli sur un chêne rouvre, au commencement de la lune, sans fer » (3). Ce passage semble indiquer qu’on cueillait aussi du gui sur d’autres arbres que le chêne. Quant à l’allusion au fer, elle provient du fait que ce métal a la réputation de chasser les esprits, aussi sectionner une branche de gui avec un instrument ferreux, c’est s’assurer la fuite des esprits du gui et l’amenuisement de ses pouvoirs.
Que le gui de chêne, aussi rare soit-il, ait eu la préférence des druides ne doit rien au hasard, car consommer du gui, c’est boire « l’eau du chêne », sa sève, son sang, son essence même, une eau descendue du ciel avec la foudre dont l’éclair est le symbole de la révélation. Et l’on sait à quel point le chêne attire la foudre, ainsi qu’un important contingent de divinités auxquelles cet arbre est consacré (Zeus, Taranis…). Ainsi, le gui provenant du chêne était-il davantage révéré, puisqu’il jouait le rôle d’émissaire de la puissance du chêne et, par voie de conséquence, de celle du dieu auquel l’arbre était attribué. Lorsqu’on coupait le gui, on procédait à une émasculation symbolique, le liquide visqueux contenu dans les baies figurant le sperme… De plus, son caractère semper virens fait qu’il s’affranchit de la caducité. Au contraire, il incarne la fertilité et la puissance constantes de la Nature, et donc immortalité et régénération physique, eu égard à l’aura de sacré qui le nimbe, ce en quoi la forme solaire et rayonnante du gui n’est que la figuration.
Pour les Celtes et les Germains, le gui conférait à l’immortalité, mais ils le considéraient aussi comme étant capable d’éloigner les démons et surtout d’ouvrir le monde souterrain. Les Celtes « voyaient dans ce rameau d’or, capable de conduire à la fois à l’obscurité et au renouveau, un signe envoyé du ciel » (4), un « rameau d’or » qui fait consonance avec ce qu’en dit Virgile dans l’Enéide. Il « est le symbole de la lumière initiatique qui permet de triompher des ombres du royaume de Pluton et d’en resurgir » (5). Peut-être est-ce le gui blanc qui se cache derrière ce mystérieux énoncé, à moins qu’il ne s’agisse du gui jaune aux baies dorées. Compte tenu de ce que nous venons d’exposer, le gui est une supposition extrêmement séduisante.

Qu’un végétal ait tant cristallisé le sacré chez les Anciens ne doit pas nous surprendre. Ce qui doit l’être, c’est le « fil d’Ariane » que le gui aura laissé derrière lui. En effet, le gui à la verte parure, présent en nos demeures à certaine date de l’année, témoigne de sa grandeur passée.
La première image qui nous sautera aux yeux est celle du gui suspendu (qui ne touche pas terre, donc !) au-dessous duquel on s’embrasse le premier de l’an. Et c’est à ce moment que l’on se souhaite mutuellement les vœux les meilleurs pour l’an qui vient. Non seulement ces embrassades cherchent à accueillir la joie, mais la simple présence de rameaux de gui est considérée comme un porte-bonheur qui chasse le mal. Le gui fait donc dans l’attraction et dans la répulsion. Par ailleurs, « si l’on fait brûler une branche de gui la nuit de Noël dans la cheminée d’une maison, cette dernière est protégée toute l’année à venir du mauvais sort » (6). L’on voit que le gui n’a rien perdu de sa verdeur, d’autant plus si l’on sait qu’un pape du IV ème siècle aura donné son nom au dernier jour de l’année, Sylvestre. Par la fête qui lui est aujourd’hui consacrée, par son nom même, il rappelle, même si on ne l’entend pas toujours, qu’il célèbre la survie de l’esprit de la forêt sous forme de gui.

Au gui l’an neuf !

Étrange formule si l’on dépasse sa bonhomie proverbiale. L’historienne Nadine Cretin rapporte que le cri des druides coupant le gui était « E gui na ne ». Moi qui ai toujours pensé que cela se déroulait dans le plus grand des silences, j’ai été surpris de l’apprendre, d’autant plus que les explications concernant cette fameuse locution du premier de l’an font florès. Que l’on sache que le gui, la bûche ou l’arbre décoré sont issus de traditions préchrétiennes ne peut tout expliquer. Comme nous en informe Angelo de Gubernatis, aux quinzième et seizième siècles, « on se livrait encore dans les campagnes à des fêtes qui rappellent la cérémonie du gui sacré, et qu’on appelait guilanleu, ou anguilanneuf » (7). A cela Nadine Cretin répond que « dans le premier quart du XX ème siècle, la formule  »au gui l’an neuf » annoncée par les enfants des tournées, renforça le prestige de ce végétal symbolique du Nouvel An, bien que la véritable origine du vœu des enfants tienne de l’ « aguilaneu » ou « aguilanneu », baguette de coudrier que les petits quêteurs tenaient à la main en allant de maison en maison (« hague » signifie « branche coupée » en patois normand) » (8). Comme vous pouvez aisément le constater, tout ceci n’est pas si simple… ^_^

Revenons brièvement à l’Antiquité grecque : Théophraste (IV ème siècle av. J.-C.) donne le gui comme résolutif des tumeurs, ce en quoi Dioscoride (Ier siècle ap. J.-C.) est plus explicite : le gui, « appliqué avec l’encens […] mollifie les vieux ulcères et autres ulcères malins de difficile curation. » C’est maigre, je vous l’accorde, mais tout au moins savons-nous que le gui (lequel ? le jaune ou le blanc ?) était un résolutif, un anticancéreux et un cicatrisant.
Le Moyen-Âge nous en dit davantage. Hildegarde de Bingen semble apprécier le gui de poirier. Elle l’administre contre la podagre (la goutte) et les maladies pectorales. Mais ce sont Bernard de Gordon (1270-1330) et Paracelse (1493-1541) qui désignent le véritable pouvoir anti-épileptique du gui. En vieux germain, le mot wid désigne la forêt et vit l’ancien nom du gui. On se rendait à Ulm (située au sud de l’actuelle Allemagne) où un sanctuaire était fréquenté par des personnes atteintes d’un mal que l’on appelle chorée aujourd’hui. Il ne s’agit ni plus ni moins que de l’épilepsie, une maladie qu’on aura assez souvent confondue avec la danse de Saint-Guy. En anglais, elle porte le nom de « saint-vitus dance », dans lequel on retrouve la syllabe vit désignant le gui.

Plante semi-parasite, le gui enfonce ses racines dans le bois de l’arbre hôte afin d’y puiser une partie de sa sève et possède un feuillage persistant qui lui permet de faire la photosynthèse d’éléments nutritifs durant toute l’année avec, bien sûr, un ralentissement lors des périodes où l’ensoleillement est limité et qui correspond à celui où les arbres sont en dormance. Grâce à cela, il peut se maintenir vert même dans la pénombre.
Le gui se présente sous la forme d’un arbrisseau circulaire et touffu dont le diamètre peut atteindre un mètre. Les rameaux possèdent une architecture caractéristiques en Y. Sur ces branches cassantes, on trouve des feuilles vert jaunâtre, opposées et allongées en forme de spatule. A l’aisselle des feuilles se groupent, toujours pas trois, entre février et avril, de petites fleurs verdâtres qui donneront, à l’automne, des baies globuleuses d’un centimètre de diamètre. De couleur blanchâtre, elles renferment une substance visqueuse (d’où le nom scientifique du gui, Viscum) et collante dont on a fait la glu. Ces baies, comme celles du houx, sont une nourriture appréciable l’hiver quand les oiseaux n’ont pas grand chose à se mettre sous le bec. C’est le cas pour la grive. Elle se perche sur un arbre, près d’une boule de gui, gobe quelques baies puis s’envole. Ce qui est très intéressant pour le gui, c’est que l’oiseau emporte dans ses entrailles des graines de gui. Si l’oiseau vient à se percher sur un autre arbre, les graines seront alors rejetées dans ses déjections. La grive assure donc la prolifération du gui par transport aérien, en mode zoochorie, à l’instar des teignes de la bardane qui s’accrochent dans le pelage des animaux, à leurs passages.
Ce qui est ironiquement cruel, c’est que la glu tirée des baies de gui fut autrefois utilisée par l’homme pour piéger les oiseaux qui s’y engluaient littéralement. Cela nous renvoie à ce que nous avons dit du houx à ce sujet.

Gui jaune (Loranthus europaeus)

Gui jaune (Loranthus europaeus)

Le gui en thérapie

Du gui blanc on utilise les feuilles et les jeunes rameaux. On notera la présence de saponines, de résine et d’alcaloïdes.

Propriétés thérapeutiques

  • Hypotenseur, cardiotonique, vasodilatateur, régulateur du système circulatoire
  • Hémostatique
  • Antispasmodique, tranquillisant du système nerveux, sédatif, anxiolytique
  • Décongestionnant
  • Immunostimulant
  • Diurétique
  • Anticancéreux

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiaque et circulatoire : artériosclérose, hypertension, ainsi que les diverses manifestations liées à ces pathologies (céphalées, migraines, crampes, vertiges, nausées, oppression et gêne thoracique, gêne cardiaque, bourdonnements d’oreilles, troubles de la vue…)
  • Ménopause et ses manifestations : palpitations, tachycardie, dyspnée, troubles circulatoires
  • Hémorragies : hémorragie congestive, crachements de sang (tuberculose), hémoptysie, saignements de nez intempestifs, hémorragie intestinale, ménorragie
  • Spasmes : asthme, hoquet, toux spasmodique et rebelle, coqueluche, crise nerveuse, convulsions, hystérie, épilepsie, danse de Saint-Guy, angoisse, hyperactivité
  • Sciatique, névrite
  • Mal de Bright (néphrites chroniques)
  • Engelures et crevasses des mains
  • Ralentissement du développement des tumeurs (cancer du sein. cf. R. Steiner de l’école de médecine anthroposophique)

Contre-indications et remarques

  • Si l’on sait que la baie du gui est toxique, il en va de même pour les feuilles, mais uniquement à hautes doses. Cette plante ne doit pas faire l’objet de cures trop longues. On estime celles-ci à une durée de quinze jours, après quoi il faut attendre deux nouvelles semaines avant de réitérer. Les doses quotidiennes devront elles aussi être limitées. Des désordres digestifs et une toxicité pour le cœur sont susceptibles de se produire en dehors de ces précautions.
  • Les feuilles de gui se récoltent de préférence de l’automne jusqu’au mois de janvier. Mais l’arbre hôte semble avoir une incidence sur la qualité du gui récolté. Par exemple, le docteur Valnet tenait en haute estime le gui de pommier et de poirier, alors que Fournier mentionne que ce dernier est plus actif encore que celui de pommier ou même de sorbier. Le gui de peuplier est celui dont la toxicité est la plus forte, alors que celui élisant domicile chez l’aubépine est le plus diurétique, etc.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 491
    2. Guy Fuinel, L’amour et les plantes, pp. 22-23
    3. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, pp. 232-233
    4. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et belles de mai, p. 322
    5. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 124
    6. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 117
    7. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 72
    8. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et belles de mai, p. 322

© Books of Dante – 2015

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