La bourse-à-pasteur (Capsella bursa pastoris)

bourse-à-pasteur_fleurs

Il existe une sorte d’unanimité autour du nom de cette plante, qui peut effectivement surprendre au premier abord. Son nom latin est l’exacte transcription de son appellation française, anglaise (sheperd’s purse) et allemande (hirtentäschel).
Capsella provient du latin capsulla qui signifie « petite boîte », « mallette », « cassette », des termes qui font directement référence à la forme que prend le fruit après floraison, c’est-à-dire celle d’un havresac de berger. Pour faire simple, Capsella bursa pastoris se traduit par « petite boîte en forme de bourse à pasteur [entendre : pâtre, berger] ». Mais bon, nous ne sommes pas plus avancés pour autant. D’après ce que j’ai découvert, il s’avère même que cette plante, fort simple au demeurant, a fait véritablement partie de la pharmacopée vétérinaire des bergers dont, autrefois, les troupeaux paissaient dans les campagnes. Nous y reviendrons :)

Si les Anciens ont relativement bien décris les différents plantains que nous avons récemment abordés, la capselle semble être passée à la trappe. Hippocrate et Dioscoride la qualifient de « tonique utérin », mais il est difficile de savoir quelle plante se dissimule sous le nom de « thlaspi », tel que l’appellent Pline et Galien (1). Si l’on sait qu’il s’agit d’une plante de la famille des Crucifères (aujourd’hui on dit Brassicacées), on se perd en conjectures concernant sa réelle identité. Ce thlaspi pourrait être une moutarde – blanche ou noire –, une cochléaire, une passerage ou bien notre capselle.

Les premières sources concernant la bourse-à-pasteur se situent au Moyen-Âge tout d’abord. Mais alors, elle est souvent confondue avec la renouée des oiseaux, sous le nom de sanguinaria, un terme bien évidemment en relation avec les propriétés de la capselle. Au XIII ème siècle, Bernard de Gordon pose les premières bases : « la bursa pastoris, que certains arrachent comme une mauvaise herbe, est le remède souverain des hémorragies ». Mais c’est surtout au XVI ème siècle qu’on trouve abondance d’informations au sujet des pouvoirs thérapeutiques de la capselle. Matthiole est clair, il ne découvre rien à propos de cette plante chez les auteurs grecs et romains. Selon le médecin toscan, l’astringence de la plante est bénéfique lorsqu’on l’emploie en emplâtre sur des inflammations, en décoction en cas de crachement de sang, de métrorragie et d’autres hémorragies. De plus, son suc, localement appliqué, cicatrise les plaies récentes. Le domaine d’action de la bourse-à-pasteur est évident : les écoulements de sang d’origine accidentelle ou dysfonctionnelle. Tragus (alias Jérôme Bock), Rembert Dodoens et Charles de l’Écluse ne diront pas autre chose. Paracelse notera le pouvoir coagulant de la bourse-à-pasteur, pouvant intervenir dans des cas de saignements tels que ceux occasionnés par la dysenterie et l’hématurie, ainsi que tout autre flux anormal.
Au XVIII ème siècle, Lieutaud confirme son emploi dans l’hématurie (ce que, dans les campagnes, on appelle « pissement de sang » ; aujourd’hui encore, dans la phytothérapie vétérinaire des campagnes, on utilise la bourse-à-pasteur chez les animaux atteints d’hématurie).

La bourse-à-pasteur aurait pu tomber dans l’oubli si une catastrophe d’ordre mondial, la « Grande Guerre » de 1914-1918, ne l’avait tiré des sombres corridors de l’Histoire. En temps de crise, on se rappelle l’importance des ersatz. Plus de café ? Des glands de chêne torréfiés font l’affaire. Plus de tabac ? L’aubépine s’en charge. C’est exactement ce qui s’est produit pour la bourse-à-pasteur. Face à la pénurie de seigle ergoté et d’hydrastis dans les officines, on s’employa « à rechercher les astringents et les hémostatiques indigènes utilisés dans la médecine populaire » (2). Et en cela, il est même possible que l’empirisme ait eu son mot à dire. En effet, sur les champs de bataille, bien des soldats étaient d’origine rurale (c’est le cas de 56 % de la population française en 1911). Il est plus que probable que certains d’entre eux, qu’on les nomme guérisseurs, barreurs de feu et autres dénoueurs, aient fait montre de leurs talents durant la Première Guerre Mondiale. L’attrait pour la capselle est si vif qu’à partir de 1917, on voit paraître pendant près de vingt ans de nombreuses publications à son sujet. En tant qu’astringent/hémostatique, il aura été remarqué que la bourse-à-pasteur présente une action égale voire supérieure à celles du seigle ergoté et de l’hydrastis, sans en présenter les inconvénients. On connaît la toxicité du premier et la brutalité du second. Cette pénurie aura contribué à la redécouverte et à la valorisation de la flore indigène, ce qui, somme toute, présentait un avantage pratique : la capselle est disponible partout, « elle ne manque plus qu’à la Polynésie », plaisante Fournier dans les années 1940. On a dit de la capselle qu’elle était une plante compagnon de l’homme, toujours à son voisinage. Je dirais même plus : c’est une plante compagnon du soldat, de même que les plantains et l’achillée millefeuille.

« Face à l’utilité de la capselle dans tous les problèmes hémorragiques, ne pourrait-on pas s’imaginer que nos bons pâtres du passé portaient toujours quelque touffe de cette plante dans leur poche pour parer aux accidents divers qui guettaient leurs brebis ? », s’interroge Erika Laïs (3). Ce à quoi Leclerc lui répond : « Une observation très typique est celle […] d’une femme souffrant d’une métrorragie abondante qu’un berger guérit en lui faisant prendre le remède qu’il appliquait à ses brebis, c’est-à-dire le suc extrait d’une brassée de bourse-à-pasteur » (4).
Ayant eu, il y a longtemps, le privilège de partir « garder les chèvres » avec mon arrière grand-mère et ma grand-mère, il m’est arrivé de les voir ramasser de cette herbe, de la fourrer dans leur havresac avec l’air de se dire : « On ne sait jamais. » Pas si mal, pour des « empiriques »…

On a qualifié la bourse-à-pasteur de « mauvaise herbe » et de « plante adventice ». Au mieux s’agit-il d’erreur, au pire d’insulte. Plante rustique très fréquente dans les régions tempérées (de la plaine jusqu’à la haute altitude – 3000 m), l’humble capselle sait se satisfaire de peu : sols secs et sableux, décombres, bordures de chemins, etc. Mais elle ne néglige pas non plus l’abord des cultures où elle atteint sa taille la plus haute, environ 50 cm. Annuelle (ou bisannuelle si l’hiver est clément avec elle), elle présente une rosette radicale de feuilles dentées ou entières, une tige très souvent ramifiée portant des feuilles embrassantes à oreillette. Selon la vigueur du climat, sa floraison se déroule de février à novembre, ou bien toute l’année. De petites fleurs blanches, massées en grappe, donnent par la suite des fruits en forme de cœur aux contours anguleux renfermant chacun une douzaine de petites graines jaunes. De leur véritable nom botanique – silicules –, ce sont eux que l’on qualifie de mallette, cassette, petite boîte, ce qui a valu à notre plante le doux nom champêtre de bourse-à-pasteur.

bourse-à-pasteur_graines

La bourse-à-pasteur en phytothérapie

De la capselle, on utilise l’ensemble des parties aériennes, que l’on récolte en tout début de floraison, entre les mois de mai et d’août.
On trouve dans cette plante différents acides (acétique, malique, citrique), des flavonoïdes, du tannin, du potassium, de la choline, de l’acétylcholine, de la tyramine, enfin un alcaloïde répondant au nom de bursine.

Propriétés thérapeutiques

  • Astringente, vulnéraire, cicatrisante, hémostatique (en langage profane, on dit d’elle qu’elle « stoppe et referme »)
  • Tonique utérin, régulatrice du flux menstruel
  • Antiseptique urinaire
  • Fébrifuge léger

Usages thérapeutiques

  • Hémorragies d’étiologies diverses : règles importantes, fréquentes, trop longues, métrorragie de la puberté et de la ménopause, métrite hémorragique, hémoptysie, crachement et vomissement de sang, hémorroïdes, hématurie, hémophilie (après choc ou contusion), ecchymose, saignement après accouchement, plaie, coupure, blessure, épistaxis
  • Troubles circulatoires : hémorroïdes, varices, jambes lourdes
  • Troubles gastro-intestinaux : dysenterie, diarrhée
  • Troubles de la sphère urinaire : hématurie, cystite, lithiase (?)

Modes d’emploi

  • Plante fraîche ou sèche : infusion, décoction, décoction vineuse, macération
  • Teinture-mère
  • Suc de la plante fraîche en application locale, plante fraîche écrasée en emplâtre

Contre-indications et autres usages

  • Certains auteurs mentionnent que la plante perd de ses pouvoirs après dessiccation, d’autres n’y font pas allusion. Mais comme la bourse-à-pasteur est disponible dans la nature presque toute l’année, il est permis de partir en cueillette plusieurs fois l’an si besoin est. Cependant, sachez que la bourse-à-pasteur est souvent infectée par un parasite, la rouille blanche des crucifères (Albugo candida). Si vous rencontrez de la bourse-à-pasteur atteinte de cette maladie, mieux vaut s’abstenir d’en récolter.
  • Infusion et teinture-mère de bourse-à-pasteur s’utiliseront six à huit jours avant le début du cycle si l’on souhaite bénéficier de ses effets contre les règles importantes et/ou douloureuses.
  • Comme beaucoup d’autres plantes de la famille des Brassicacées, la bursa pastoris est comestible. Préférez ses jeunes feuilles pour les déguster crues en salade. Plus âgées, elles deviennent ligneuses et amères. Quant aux petites graines contenues dans les bourses, une fois séchées et écrasées, elles rappellent un peu la moutarde.

  1. S’il existe bien un Thlaspi arvense (tabouret des champs) très proche de la capselle, il ne peut correspondre, n’étant que faiblement doué de propriétés médicinales, hormis celles qui ont été étudiées à son sujet.
  2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 180
  3. Erika Laïs, Le livre des simples, p. 52
  4. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 127

© Books of Dante – 2015

bourse-à-pasteur_tige

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s