Le fraisier des bois

Fraisier_des_bois

Contrairement à la myrtille, la fraise est connue des Anciens. Elle pousse autant en Grèce qu’en Italie. Seulement, Pline sera l’unique auteur à mentionner son usage alimentaire, nous disant simplement qu’elle était fort appréciée des Romains. Ovide et Virgile en évoquent bien la cueillette, mais nulle part on se penche sur les propriétés médicinales du fraisier. La fraise a donc eu les suffrages des contemporains de Pline, ainsi que ceux des hommes préhistoriques avant eux, puisque la découverte de graines de fraises dans certaines stations néolithiques semble indiquer qu’elle était déjà consommée (alors que sur ces sites on trouve très peu de graines de myrtille…)

Après ces quelques maigres informations, à l’instar de la myrtille, c’est un trou noir de plus de mille ans qui attend le fraisier. Il n’en est fait aucune mention dans les capitulaires carolingiens, ce qui veut dire qu’on n’avait pas alors reconnu les bienfaits de la fraise. De fait, elle n’est pas cultivée dans les jardins royaux et encore moins dans ceux des cloîtres. Au XII ème siècle, ni la feuille du fraisier ni son fruit ne trouvent grâce aux yeux d’Hildegarde, « car ils poussent tout près du sol et dans un air putride » (1), alors que dans le même temps, l’école de Salerne reconnaît au fraisier des vertus.
Fraise, myrtille, cerise, mûre, cassis… toutes ces petites baies n’ont pas grande valeur pour l’abbesse. « Malgré la relative méfiance des médecins à l’égard des fruits, ces derniers ne sont pas absents des tables médiévales » (2). En effet, Hildegarde parle de la fraise en des termes qui n’invitent pas à la confiance, Albert le Grand n’en parle même pas. Cette plante laisse donc peu de traces dans les écrits des médecins médiévaux. Il semble même que la fraise ait subi une diabolisation, telle que celle qu’on réservera plus tard à la tomate et à la pomme de terre. Des superstitions ont couru à propos du fraisier, en particulier son fruit qu’on dit œuvre diabolique. Ce sont alors davantage les fleurs du fraisier auxquelles on prête intérêt. Au XIV ème siècle, le roi de France Charles V (1338-1380) fit planter 1200 fraisiers dans les fossés et les parterres du Louvre, à titre ornemental, avant que Jean de la Quintinye, le jardinier du roi Louis XIV, ne le domestique. Mais, en attendant, les bruits les plus saugrenus se propagent à propos du fraisier, à tel point que bien des médecins du XVI ème siècle auront associé à la fraise des vertus pour le moins farfelues.

Pour mieux comprendre le procès en défiance fait à la fraise et le trouble dans lequel elle a pu jeter des hommes de raison, apportons quelques éléments folkloriques et mythologiques. La fraise apparaît comme une création magique. Par exemple, « en Suède, la fraise des bois ne pousse que là où un chasseur de renne a posé le pied » (3). mais elle souligne aussi une dimension plus funeste. Un conte anglais nous apprend que des rouges-gorges couvrent de feuilles de fraisier le corps des petits enfants morts dans les bois. Il est vrai que, par ailleurs, selon de vieilles légendes germaniques et estoniennes, la fraise reste le symbole des petits enfants qui ont péri. La couleur rouge de la fraise rappelle le sang enfantin versé. C’est une croyance si ancrée qu’à la veille de la Saint-Jean, « les mères qui ont perdu des enfants ont soin de ne pas manger de fraises, parce qu’elles pensent que les petits enfants montent au ciel, c’est-à-dire, au paradis, cachés dans les fraises » (4).
Bien qu’on ait voulu faire du fraisier un symbole chrétien (fleurs blanches comme signe de pureté et feuilles trilobées rappelant la Sainte-Trinité) incarnant, comme la violette, une certaine forme d’humilité, on se rend compte qu’à travers ce légendaire, la fraise est bannie ; ce qui apparaît somme toute normal, puisque la fraise est porteuse d’une symbolique érotique. C’est plus particulièrement un symbole de la sexualité renvoyant à Vénus. C’est une caractéristique qu’elle a conservée. Autrefois, une soupe de fraises était offerte aux mariés en guise d’aphrodisiaque. On disait même que deux personnes qui mangeaient chacune la moitié d’une seule fraise étaient censées tomber amoureuses l’une de l’autre. C’est dire le pouvoir hautement érotique de la fraise, ce qui explique pourquoi elle fut tenue à l’écart des monastères, représentant la luxure (et donc la débauche), à l’image de ce que l’on peut observer dans le panneau central du célèbre triptyque du peintre Jérôme Bosch (1450-1516), Le jardin des délices, daté de 1503 ou 1504. Si le panneau de gauche représente le paradis et celui de droite l’enfer, le panneau médian est la représentation du paradis artificiel résultant du péché. On trouve, dans plusieurs scènes différentes, cinq fraises peintes sur ce panneau. Un jeune homme apporte une fraise à une jeune fille, sans doute comme invitation à l’amour ; un couple nu installé dans une bulle est accompagné d’une fraise ; ailleurs, un homme dévore avidement une fraise géante. Vous pouvez observez toutes ces scènes sur le pdf suivant.
Parfois, la fraise répond à une symbolique solaire. Dans bien des contes, la fraise est souvent l’avatar du héros ou de l’héroïne solaire ; c’est l’or qu’on atteint en dépassant les contingences terrestres, ce que soulignent certaines légendes écossaises et germaniques dans lesquelles, par l’intervention d’une fée, les fraises se métamorphosent en or, c’est-à-dire la transformation nécessaire pour parvenir à l’été. Très étrangement, et ce malgré la distance, c’est une idée qu’on retrouve en contrepoint chez une tribu amérindienne proche des Grands Lacs, les Ojibwés. Lorsqu’un homme meurt, son âme se dirige vers le pays des morts, jusqu’à ce qu’elle parvienne à une énorme fraise. La fraise étant la nourriture frugale et estivale de cette tribu, elle symbolise donc la bonne et belle saison, l’été. Si l’âme du défunt goûte à cette fraise, elle oubliera le monde des vivants et tout retour à la vie (la réincarnation) lui sera impossible. En revanche, si elle refuse d’y toucher, elle conservera la possibilité d’y retourner.

Les Amérindiens n’omirent pas de tirer partie des propriétés médicinales du fraisier, comme nous le rappelle Bernard Assiniwi dans sa Médecine des Indiens d’Amérique. Selon cet auteur, les Amérindiens employaient le fraisier pour ses qualités diurétiques, dépuratives, astringentes, apéritives et rafraîchissantes. Ainsi ils soignaient les diarrhées chroniques, la goutte, la gravelle, les rhumatismes et certaines affections cutanées, c’est-à-dire des indications qui ne sont pas tellement éloignées de ce à quoi les médecines européens réservaient le fraisier.
Aux XVI ème et XVII ème siècles, ce ne sont pas moins que Tragus, Fuchs, Lobel et Dodoens qui prescrivent le fraisier aux anémiques et aux rhumatisants. Matthiole (1501-1577) emploie autant les feuilles que les racines, en externe (plaies, ulcères) et en interne (diurétique, dépuratif des reins et de la vessie). Puis, le médecin allemand Johann Schröder (1600-1664) met à profit les propriétés diurétiques et astringentes du fraisier, bonnes pour les maladies de la rate, les angines et les coliques néphrétiques. Enfin, Joseph Lieutaud (1703-1780) donne le fraisier comme rafraîchissant, apéritif, tonique et vulnéraire. Par décoction de racines, il soignait jaunisse et hydropisie entre autres.

Petite plante vivace à souche ramifiée (qui tire son nom latin de fragro, fragans, « parfum », « sentir bon »), le fraisier n’excède pas une petite vingtaine de centimètres de hauteur, au grand maximum. De la base, émerge une rosette de feuilles trilobées vert vif. Feuilles typiques ovales et dentées, très reconnaissables, brillantes au-dessus, plus pâles et poilues en dessous.
La plante présente de nombreux stolons qui produisent des plantes adventices qui colonisent ainsi le terrain. Cependant, le fraisier a besoin d’assez de lumière et d’espace à son bon développement. C’est pourquoi, on le trouvera dans des bois clairs, en bordure de chemin et des haies, mais aussi sur coteaux, talus, clairières, pentes buissonnantes, tous bien exposés, en plaine comme en montagne jusqu’à 1500 mètres, ce qui en fait un végétal très fréquent et très concurrent par rapport aux autres, ce qui lui permet de former d’épais tapis.
La floraison, abondante, a lieu au printemps (avril-juin) : petites fleurs blanches de 10 à 18 mm de diamètre. Plus tard, la fructification donne de petits fruits rouges, globuleux et très parfumés de 1 à 2 cm de diamètre. Quand les fraises sont bien mûres, elles tombent du long pédoncule poilu au moindre frôlement.

Sur ce cliché macro, nous voyons une fraise et les petites graines jaunâtres qui en ponctuent la surface.

Sur ce cliché macro, nous voyons une fraise et les petites graines jaunâtres qui en ponctuent la surface.

En thérapie

On utilise du fraisier toutes les parties sauf les fleurs. Les feuilles contiennent du tannin, des flavonoïdes, du fer et de la vitamine C, alors qu’on trouve surtout des tannins dans les racines. Quant aux fruits, ils sont particulièrement riches en sels minéraux (fer, calcium, silice, sodium, magnésium, potassium, brome, soufre, iode…), en vitamine C (60 à 100 mg aux 100 g), en acide salicylique (également présent dans le saule blanc, la reine-des-prés… et connu comme précurseur de l’aspirine) et en sucres.

Propriétés thérapeutiques

  • Préventif des maladies infectieuses, antibactérien (typhoïde, bacille d’Ebert), renforceur des défenses immunitaires, antiparasitaire
  • Astringent, hémostatique
  • Antidiarrhéique, laxatif
  • Diurétique
  • Antirhumatismal
  • Tonique général
  • Apéritif
  • Hypotenseur
  • Calmant
  • Régulateur hépatique
  • Alcalinisant sanguin
  • Reminéralisant
  • Rafraîchissant

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, constipation, dysenterie rebelle, entérocolite, gastro-entérite, hémorragie intestinale, parasitose (ténia, oxyures)
  • Troubles de la sphère urinaire et rénale : cystite, lithiase, colique néphrétique, blennorragie
  • Rhumatismes, goutte et arthrite : la fraise rétablit une relative alcalinité sanguine. Une trop grande acidité du terrain, par excès d’acide urique par exemple, occasionne goutte et rhumatismes.
  • Troubles hépatiques : hépatisme, ictère
  • Maux de la gorge, de la bouche et des dents : maux de gorge, angine, stomatite, pharyngite, tartre dentaire, affections dentaires
  • Rhinopharyngite, grippe
  • Anémie, asthénie, fatigue, déminéralisation
  • Troubles cardiovasculaires : hypertension, artériosclérose
  • Troubles cutanés : coup de soleil, taches cutanées, ulcères, engelures, crevasses, gerçures
  • Métrorragie, leucorrhée
  • Diabète : le sucre contenu dans la fraise – du lévulose – autorise sa consommation par le diabétique.
  • Soins du visage : repose les traits, estompe les rides, éclaircit le teint

Modes d’emploi

  • Fraises fraîches : en cure durant un à sept jours à raison de 250 à 500 g par jour. Recommandées aux rhumatisants, aux diabétiques et aux hépatiques.
  • Infusion de feuilles : une cuillère à soupe par tasse d’eau chaude en infusion pendant dix minutes. Si l’on souhaite peu d’astringence, on emploiera uniquement les jeunes feuilles. Les feuilles âgées, plus chargées en tannin, se réserveront à une infusion plus astringente.
  • Décoction de racines : trois cuillères à soupe dans un demi-litre d’eau. Faire bouillir quelques instants, couvrir et faire infuser hors du feu pendant un quart d’heure.
  • Sirop : pour un usage local en prise régulière ou en gargarisme.
  • Confiture : en application locale pour les problèmes cutanés.
  • Fraises fraîches écrasées : mêlées à de la crème fraîche et/ou du miel pour les soins du visage.

Contre-indications et autres remarques

  • Chez certaines personnes, après consommation de fraises fraîches, des réactions allergiques (urticaire, eczéma) peuvent survenir.
  • La décoction de racines de fraisier colore les urines en rose et les selles en rose rougeâtre. Tout ceci est sans gravité.
  • Au jardin, le fraisier apprécie la compagnie de la bourrache et du poireau, mais pas celle du chou.
  • On récolte les feuilles du fraisier sauvage à la fin du printemps, ses racines en septembre-octobre. Il faut prendre soin d’éviter les lieux passants et les endroits susceptibles d’être souillés par chiens ou renards (risque d’échinococcose, une maladie parasitaire). Quoi qu’il en soit, il est nécessaire de laver soigneusement toute récolte. Les fraises du fraisier des bois n’y font pas exception. Les faire tremper dans de l’eau sucrée ou du vin avant consommation est un principe de précaution.
  • Bien que médicinale, la fraise est surtout connue comme fruit de bouche, celui dont on fait de multiples desserts et préparations culinaires. Le docteur Valnet donnait les feuilles comme comestibles et partie verte d’une soupe.

  1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 90
  2. Claire Lhermey, Mon potager médiéval, p. 90
  3. Michel Lis, Les miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 67
  4. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 147

© Books of Dante – 2015

Fraisier_fleurs

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s