La myrtille : comment allier l’utile à l’agréable

Myrtille_baies

Tout comme la bruyère, la myrtille s’est vue affublée de diverses appellations parmi lesquelles on rencontre souvent celles-ci : raisin des bois, raisin des bruyères, brimbelle, brembelle, airelle noire, etc. En allemand, elle porte le nom de heidelbeere, mot formé sur la même base que heidekraut, la bruyère. La myrtille est donc la « baie des landes ». Quant à l’anglais, il lui donne le nom de bilberry. Berry – qui signifie « baie » –, se retrouve dans strawberry (la fraise), cranberry (la canneberge), etc.
Chez nos voisins anglais et allemands, il est donc question de baies dès lors qu’on évoque la myrtille. Mais qu’en est-il de ce mot, myrtille ? Il provient du latin myrtillus, issu de myrtus qui signifie myrte. Pour qui connaît le myrte, le rapport avec la myrtille peut facilement sauter aux yeux : ces deux plantes ont en commun d’avoir des baies de forme et de couleur assez semblables à maturité. Mais la ressemblance s’arrête là, la myrtille étant à la froidure et à l’humidité ce que le myrte est à la sécheresse et à la chaleur.
Les auteurs gréco-romains ignorent la myrtille, non pas parce qu’ils la déconsidèrent, mais parce qu’ils ne na connaissent pas. En effet, elle ne pousse pas en Grèce et se limite, pour l’Italie, aux zones montagneuses. Cela peut expliquer pourquoi elle passe quasiment inaperçue des Anciens. Pourtant, Dioscoride semble l’avoir rencontrée, puisqu’il la dit capable de resserrer les tissus par son astringence. Elle est donc apte à soigner la dysenterie. Du côté de Pline l’ancien et de Virgile, on découvre l’existence du mot vaccinia, dont Paul-Victor Fournier nous explique que c’est une corruption des mots hyacinthus (en latin) et, avant lui, hyakinthos (en grec), deux mots qui, loin de désigner la myrtille, font référence à la jacinthe, peut-être en raison d’une communauté chromatique entre elles deux. En revanche, le poète Ovide évoque, dans Les tristes, un « vaciet » qui pourrait bien désigner la myrtille : « Que le vaciet ne te farde point de sa teinture de pourpre ; cette couleur n’est pas la couleur du deuil », nous dit-il. Peut-être s’agit-il là de la myrtille dont on sait qu’elle était employée alors dans la teinturerie ; sa couleur, du reste, coïncide avec ce qu’en dit Ovide.

Un bond dans le temps de plus de mille ans va nous mener aux XII ème et XIII ème siècles. Avec Hildegarde de Bingen tout d’abord. Et ce que mes lectures en ont retiré est pour le moins confus. Pour l’abbesse, la myrtille contient bien trop de froideur venue de la terre pour qu’elle vaille quoi ce soit pour la médecine. Loin de la négliger, elle l’accuse même de faire plus de mal que de bien au bien-portant, pouvant même occasionner des rhumatismes à qui en consommerait. Ce qui contredit les données suivantes fournies par Fournier : la myrtille, selon Hildegarde, serait « bonne pour donner du sang et promouvoir la menstruation » (1). Que penser de tout cela, hormis accorder confiance aux écrits directs de l’abbesse ? (2)
Un siècle plus tard, Arnaud de Villeneuve met en évidence les vertus propres à la myrtille dans une affection douloureuse : les hémorroïdes. Il conseille de s’asseoir sur un coussin garni de feuilles de myrtille et de roses bouillies. C’est cette indication qui sera largement reprise par la médecine populaire, encore jusqu’à récemment, ainsi que pour des maux tels que les stomatites, les aphtes, le muguet, la diarrhée et les entérites aiguës ; en effet, infusions et décoctions répétées de baies permettaient de « ramener la paix intestinale », aussi bien chez l’homme que chez l’animal.

Au XVI ème siècle, le médecin flamand Rembert Dodoens utilisera la myrtille pour des cas de diarrhée, de dysenterie et de choléra, tandis que Forestus constate ses effets sur la toux avec hémoptysie. Un siècle plus tard, Lémery réaffirme le pouvoir siccatif et astringent de la myrtille, ainsi que ses propriétés rafraîchissantes.
Au XIX ème siècle, le médecin suisse Artault de Vevey s’évertuera à soigner des affections buccales telles que les aphtes, les stomatites et la leucoplasie buccale grâce à la myrtille. Peu de temps après, le docteur Leclerc, travaillant sur la myrtille, constate à nouveau les données des Anciens. Pour lui, la myrtille est tonique et astringente, et se prescrit tant pour les diarrhées rebelles que pour l’eczéma.

Petit sous-arbrisseau caducifolié vivace, la myrtille peut varier en taille du simple au triple (20-60 cm). Formée de rameaux verts et anguleux à section triangulaire, la myrtille est autant dressée que rampante. Ses petites feuilles sont finement dentées et alternes ; elles sont également glabres et luisantes. Une floraison discrète s’étale entre les mois d’avril et de juillet : petites fleurs (en solo ou en duo) en grelots qui pendent dans le vide à la manière des fleurs de bruyère. Leur couleur oscille du vert au rose pâle. Elles donneront par la suite les fameuses baies bleu foncé recouvertes d’une pruine. C’est une plante qui pousse en colonie, ainsi forme-t-elle d’épais tapis dans les sous-bois et sur les landes et tourbières se trouvant sur sols acides riches en silice. Plutôt montagnarde, on la trouve dès 400 m d’altitude dans les Ardennes, les Vosges, les Alpes, le Massif central et les Pyrénées.

Myrtille_fleurs

En thérapie

Ce sont autant les baies que les feuilles que l’on soumet à un usage phytothérapeutique. Les premières, outre le fait qu’elles contiennent beaucoup d’eau à l’état frais, offrent des tannins, des sels minéraux, des vitamines A, B1 et C, du sucre, de la pectine, etc. Dans les feuilles, on remarque la présence d’une majeure partie de tannins (30-35 %), du potassium, quelques traces d’essence aromatique (0,01 %), de myrtilline (une sorte d’insuline végétale), deux molécules que nous avons abordées à travers l’article consacré à la bruyère : l’éricodine et l’arbutine, ce qui rapproche myrtille et bruyère, toutes deux appartenant à la famille des Éricacées. Enfin, n’omettons pas de signaler la présence, tant dans les baies que dans les feuilles, de proanthocyanidine.

Propriétés thérapeutiques

  • Feuilles

-Antidiabétiques, hypoglycémiantes
-Toniques
-Astringentes
-Anticolibacillaires, antiseptiques des voies urinaires
-Augmentent l’acuité visuelle

  • Baies

-Astringentes, cicatrisantes
-Antibactériennes (bacille d’Ebert, bacille de Gärtner, colibacille), antiseptiques des voies urinaires, antiputrides
-Toniques, fortifiantes
-Laxatives légères
-Actives sur les capillaires rétiniens par irrigation des cellules sensibles à la lumière, améliorent la vision en très basse lumière, protectrices des parois vasculaires
-Rafraîchissantes
-Antiscléreuses

On note pour feuilles et baies des effets antiangiogéniques qui limiteraient peut-être la croissance de certaines tumeurs.

Usages thérapeutiques

  • Feuilles

-Troubles de la sphère circulatoire et cardiovasculaire : artériosclérose, coronarite, hypertension artérielle, fragilité vasculaire, jambes lourdes
-Troubles gastro-intestinaux : inflammations intestinales, dysenterie, nausées, crampes d’estomac, diarrhée chronique, diarrhée rebelle
-Troubles de la sphère urinaire : excès d’urée, colibacillose, cystite, incontinence urinaire chez l’enfant
-Diabète (rétinite, baisse du taux de glucose sanguin)
-Maux de gorge, toux
-Affections cutanées rebelles, purpura

  • Baies

-Troubles gastro-intestinaux : entérite aiguë, diarrhée, diarrhée rebelle, diarrhée de l’enfant, dysenterie, putréfaction intestinale, ballonnement, flatulences, typhoïde
-Troubles cardiovasculaires : coronarite, séquelle d’infarctus, troubles vasculaires rétiniens
-Troubles circulatoires : varices, capillarite, artérite, séquelle de phlébite, hémorragie par fragilité capillaire, hémorroïdes
-Métrorragie
-Troubles de la sphère urinaire : cystite, infection urinaire à colibacille
-Troubles oculaires : dégénérescence de la rétine, myopie, fatigue oculaire, déficience de l’acuité visuelle nocturne, inflammations oculaires
-Troubles hépatobiliaires : hépatisme, insuffisance biliaire
-Troubles cutanés : eczéma, brûlures, dermatites accompagnées de démangeaisons
-Troubles buccaux : stomatite, aphte, pharyngite, gingivite, muguet

Modes d’emploi

  • L’infusion : une à trois cuillerées à soupe de feuilles fraîches ou sèches par tasse d’eau en infusion pendant dix minutes. Il est possible d’associer les feuilles de myrtille à celles de fraisier pour gagner en efficacité. Pour un litre d’eau d’infusion, comptez une bonne poignée de feuilles.
  • La décoction de feuilles : 40 g de feuilles par litre d’eau en décoction pendant cinq minutes, puis en infusion hors du feu pendant dix minutes.
  • La décoction concentrée de baies : 50 g de baies par quart de litre d’eau pendant dix minutes.
  • La teinture : 250 g de baies sèches et concassées à faire macérer pendant trois semaines dans un litre d’eau-de-vie à 45°. A défaut, on peut utiliser de la vodka.
  • En gelée, marmelade ou sirop.
  • A l’état frais : pour être réellement efficace, il faut compter entre 0,5 et 1 kg de myrtilles par jour. C’est une cure bien plus onéreuse que celle de raisins.

Autres usages

  • Comestibles crues comme cuites, les myrtilles permettent de confectionner une multitudes de préparations culinaires : compotes, gelées, confitures, sirop, liqueurs, pâtisseries, etc.
  • Les pigments colorants contenus dans les baies formèrent autrefois une base tinctoriale employée en teinturerie, mais aussi pour relever la couleur des « vins pauvres ».
  • Les feuilles, riches en tannins, furent utilisées en tannerie.

Quelques mots sur des espèces apparentées

  • La canneberge (Vaccinium macrocarpa) : très connue sous le nom de cranberry, la canneberge a investi depuis quelques années les rayons des magasins. Il semble qu’il y a eu autour d’elle un engouement tel qu’on peut naïvement penser que la consommation régulière de jus de canneberge peut venir à bout de Escherichia coli, responsable de cystites et d’inflammations urinaires. Il est avéré que la canneberge est un remède aux affections urinaires, mais le mode d’absorption consistant à avaler par ci par là quelques verres ne permet pas d’apporter une dose satisfaisante de ce que l’on appelle la PAC, la proanthocyanidine, dont la dose estimée par jour est de 36 mg.
  • L’airelle rouge (Vaccinium vitis-idaea) : proche cousine de la myrtille et de la canneberge, ses indications thérapeutiques regroupent peu ou prou celles de ces deux plantes.
  • Le bleuet nord-américain : il se déploie tant aux États-Unis qu’au Canada. S’il s’agit toujours bien de Vaccinium, on distingue plusieurs genres dont le V. angustifolium, le V. corymbosum, etc. Nous ne les citerons pas tous, la liste est longue. Anciennement employé par les Amérindiens (comme l’attestent les noms qu’il porte en montagnais – ilniminann – et en chippewa – minaga-wounj), les feuilles du bleuet, par leur astringence, permettaient de soigner les diarrhées rebelles, les entérites et la putréfaction intestinale. Les Amérindiens consommèrent également les baies du bleuet qui, comme son nom l’indique, sont davantage bleutées que les myrtilles. Des essais fructueux de culture du bleuet en France ont eu lieu dans le Massif central, la Bretagne, les Vosges et les Pyrénées.
  1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 664
  2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 90

© Books of Dante – 2015

Myrtille_baie

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2 réflexions sur “La myrtille : comment allier l’utile à l’agréable

  1. Encore un joli article, bien présenté et instructif ! Merci de m’enchanter à chacune de leur parution. Je vous souhaite une belle continuation.

    Cordialement.

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