La bruyère, l’hôte des landes désertes

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Bien que cet article contienne dans son titre le mot bruyère, il n’est pas inutile de préciser que cette plante utilisée en phytothérapie et communément désignée par le nom de bruyère n’en est pas une : son véritable nom est callune (Calluna vulgaris, en latin) alors que le mot désignant les « vraies » bruyères est Erica. C’est lui qui permet de distinguer la callune des bruyères telles que la bruyère cendrée (Erica cinerea), la bruyère arborescente (Erica arborea), etc.

Sur ce double cliché, nous voyons en haut les fleurs de la bruyère et en bas celles de la callune. C'est en partie cela qui permet de les distinguer facilement.

Sur ce double cliché, nous voyons en haut les fleurs de la bruyère et en bas celles de la callune. C’est en partie cela qui permet de les distinguer facilement.

La callune porte bien des noms vernaculaires parmi lesquels nous trouvons ceux-ci : brande, bronde, breuvée, brèle, béruée, bucane, brégotte, pétérolle, pétrelle, craquelin. Tout cela peut nous paraître bien fantaisiste, mais il s’avère qu’on retrouve dans certains de ces mots, une ancienne racine. En effet, le mot brucus, d’origine gauloise, désigne la bruyère.

En ce qui concerne la callune, les sources anciennes sont muettes. On trouve la présence d’une erica dans les écrits de Dioscoride et d’une plante qui semble être une bruyère chez Galien. Mais les indications fournies par ces deux médecins – pour le premier elle serait efficace contre les morsures de serpent, pour l’autre, elle aurait pour propriété d’être sudorifique – sont beaucoup trop minces pour qu’on puisse leur accorder davantage d’importance. Cependant, le nom latin de la bruyère, erica, dérive d’un ancien mot grec signifiant « briser », en relation avec la réputation qu’avait anciennement la bruyère de « briser la pierre », c’est-à-dire de dissoudre et drainer les lithiases (les calculs) hors de l’organisme. Mais aujourd’hui rien ne permet d’accréditer ces dires. Peut-être est-ce la forme particulière du rhizome de l’une d’entre elles, semblable à un gros caillou, qui aura été à l’origine de cette « signature ».
Bref, tout ceci n’empêche pas Matthiole de mentionner la bruyère contre la gravelle, soit l’ancien nom donné aux calculs urinaires, mais aussi face à d’autres affections telles que l’anasarque (dont certaines formes dépendent d’une insuffisance rénale), l’albuminurie, le catarrhe chronique de la vessie, etc. Tout cela semble bien concerner la bruyère ou, mieux, devrais-je dire, la callune. Chez Tragus et Lobel on trouve une information très intéressante : ils attestent du pouvoir antiseptique de la plante au niveau des voies urinaires, mais, dans le sillage de cette propriété, toujours et encore, l’on retrouve, réaffirmée, son action sur les lithiases urinaires et rénales, chose que le docteur Leclerc, au début du XX ème siècle, balayera sans ménagement, considérant légendaire cette antique « propriété ». En revanche, il confirme les pouvoirs anti-infectieux, antiputrides et diurétiques de la callune. Ensuite, un médecin que l’histoire semble avoir oublié, Roques, emploie la plante dans des cas de rhumatismes chroniques (il existe une relation entre l’intoxication à l’urée et à l’acide urique, et les algies rhumatismales).

Vous l’aurez compris, la callune est une plante majeure de la sphère urinaire. Si les quelques médecins dont j’ai fait appel à travers les lignes précédentes sont assez peu diserts au sujet de la callune, l’on trouve des traces d’usages spirituels de la callune/bruyère qui en disent long sur ses pouvoirs. Du temps des Celtes et des Gaulois, on confectionnait une boisson contenant des sommités fleuries de bruyère. D’aucuns disent qu’elle avait vertu enivrante et divinatrice, ce qui peut faire penser à une sorte d’hydromel. En tout état de cause, le nom allemand actuel de la bruyère nous renvoie à un paganisme évident : heidekraut, de heide, païen (ou lande) et de kraut, herbe, herbe médicinale. Sur ces quelques bases, l’on peut dire de la bruyère qu’elle était considérée comme une plante médicinale récoltée dans les landes à une époque probablement pré-chrétienne. Cela concorde donc bien avec les Celtes et les Gaulois. Mais… poursuivons notre enquête.
Afin de souligner l’importance qu’avait la bruyère pour les Gaulois, il ne sera pas superflu, je pense, de mentionner l’existence d’une divinité gauloise toute dédiée à cette plante, Uroica. Par son nom, elle rappelle assez l’erica latine, ne trouvez-vous pas ? Mais il y a, dans le nom de cette déesse, la présence d’une syllabe liminaire qui doit nous interroger : Ur. Parfois orthographié Ura ou Uhr, ce petit mot est également la façon dont on appelle l’un des oghams, et plus particulièrement celui qui est taillé dans du bois de… bruyère ! Après l’allemand, passons à l’anglais. Heather est le mot anglais qui désigne encore aujourd’hui la bruyère, mais pas seulement lui. On trouve aussi une forme raccourcie de ce mot : heath. Il désigne tout à la fois la bruyère, mais aussi, tout comme en allemand, la lande. Ainsi, aussi bien heide que heath se retrouvent dans l’ogham Ur. La mythologie celte nous apprend que bien des divinités en relation étroite avec cet ogham ont en commun de parfaitement maîtriser l’art de la guérison. Citons, par exemple, Diancecht et Lug. Arrivé là au stade de ma réflexion, j’ose une « correspondance » sans doute hasardeuse. Pourquoi, en effet, ne pas rapprocher notre heath du mot anglais qui désigne la santé, health ? Une ressemblance orthographique ne saurait, au pied levé, sceller une appartenance unitaire, mais avouez que c’est troublant. Que la bruyère soit une plante de santé ne doit pas nous surprendre, rappelons-nous son nom allemand, heidekraut, qui fait référence à sa vertu de simple. Explorons donc en quoi la bruyère est plante magicinale (c’est un néologisme que j’ai inventé récemment ^^). Pour commencer, revenons en un peu à notre callune. En latin, calluna, en grec, kallynô. Ce dernier mot veut dire, peu ou prou, nettoyer. On peut, effectivement, nettoyer une plaie ou une maison. Le truc, c’est qu’on a fabriqué des balais avec des rameaux de bruyère. Or, le balai nettoie et, donc, purifie. Ainsi, par des mouvements volontaires, à l’aide du balai, on chasse poussières et scories hors de chez soi, au sens propre, ici. Nous n’oublierons pas, un peu plus loin, dans quelles circonstances, ce balayage, au sens figuré, peut être mené grâce à la bruyère. Un fait va maintenant venir merveilleusement compléter cet exposé. Grâce à la bruyère, on a fabriqué des paillassons. Ceux-ci seraient-ils les héritiers des antiques balais ? C’est, peut-être, pour cette raison que certains ne balaient plus devant leur porte, laissant, passivement, le soin à leurs invités de se brosser les pieds (ou pas) avant qu’ils n’entrent dans leur enceinte sacrée, qu’elle soit leur maison ou leur propre corps, ou les deux : la maison n’est-elle pas l’habitation de l’homme ? ^^
Donc, le balai ou le paillasson de bruyère nettoie et purifie, et protège la demeure en l’homme (son corps) et tout autour de l’homme (sa demeure au sens large).

U-Uhr

La bruyère, à travers l’ogham Ur, est symptomatique de cette dualité, agissant tant sur l’extérieur que sur l’intérieur. Commençons donc par explorer ces aspects. La bruyère est un sous-arbrisseau de 20 à 60 cm de hauteur, à nombreux rameaux cendrés qui poussent dans toutes les directions. Ainsi peut-elle être ascendante ou rampante. Semper virens à la croissance lente, la bruyère se pare de nombreuses petites feuilles alternes en écailles rangées par quatre sur les rameaux. A l’extrémité des rameaux, se déploient, entre juillet et novembre, une multitude de petites fleurs en corolles pendantes, retenues par un très court pédoncule. D’une couleur variant du mauve au rose violacée, elles sont très mellifères et donnent un miel sombre à la saveur âpre, puis, plus tard des fruits en forme de capsule. Qui dit miel dit abeille. En relation avec cet hyménoptère, nous entrevoyons ici un symbole solaire. En effet, chez les Celtes, cet insecte est considéré « comme un messager parcourant la voie éclairée par le Soleil afin de franchir les portes du monde invisible » (1). Par les liens qu’entretient la callune avec ces mondes invisibles, on peut indiquer quels sont les domaines qui relèvent de cette plante : la médiumnité, la prière, la méditation, la vision, l’intuition, etc. La callune, c’est la fertilité et la vitalité aussi. Que l’on observe les lieux de vie qu’elle affectionne. Ce sont des terrains riches en silice dont elle augmente justement le pouvoir fertilisant (tout en fuyant le calcaire avec lequel elle ne fait pas bon ménage). Elle pousse généralement en colonies, de la plaine jusqu’en montagne, sur des sols acides, voire marécageux, tels que landes, bruyères (2), bois clairs, pâturages, rocailles, tourbières… On peut dire qu’elle apprécie la compagnie de ses congénères. Elles se pressent les une contre les autres, formant un dense tapis dont on distingue mal les limites séparant chaque individu. C’est peut-être cela qui a fait dire que la bruyère est réconfortante, qu’elle implique altruisme et compassion, dévouement et charité. La promiscuité qui existe entre les membres d’une même colonie nous renvoie à l’un des élixirs du Dr Bach, Heather. Et oui ! Contrairement aux bruyères et callunes qui vivent en troupeaux grégaires, l’individu de type Heather s’inscrit dans la solitude. C’est un élixir hautement recommandé pour les personnes qui sont incapables d’être à l’écoute des autres parce qu’elles sont elles-mêmes trop bavardes et qu’elles expriment le perpétuel besoin de confier soucis et malheurs aux autres. Le risque encouru par ces personnes, c’est de voir leurs interlocuteurs les fuir. Elles obtiennent donc le contraire de l’effet escompté. Cet élixir – Heather – prodigue davantage d’altruisme, de simplicité et d’humilité, tous trois constitutifs de ce que sont la bruyère et la callune.

Nous avons dit de cette plante qu’elle entretient des rapports avec l’extérieur à travers l’abeille et le miel, donc des valeurs spirituelles véhiculées par, sans doute, cette boisson que fabriquait les anciens Celtes avec elle, un hydromel probable, lequel est bien connu pour contenir du miel. Hydromel qui est, à l’instar du vin, du nectar et de l’ambroisie, une boisson d’émanation divine et solaire. Puis nous nous sommes attardés sur les liens intracommunautaires qui régissent une colonie de bruyères, tout en mettant l’accent sur les vices qui peuvent parfois les habiter. Maintenant, pénétrons plus profondément sous la terre pour voir un peu ce qui s’y déroule.
Afin de pallier la pauvreté des sols sur lesquels elle s’implante, la bruyère a mis en œuvre une association avec un champignon microscopique : la clavaire. Il ne s’agit pas là d’une simple symbiose telle qu’en compte généralement le monde végétal, mais d’un partenariat aux liens bien plus ténus que la symbiose observable entre le cèpe et son arbre favori. Les filaments de la clavaire ne se contentent pas de s’entortiller aux radicelles de la bruyère, ils vont jusqu’à pénétrer les cellules superficielles des racines de la bruyère. C’est ce que l’on nomme endomycorhize. Le champignon ponctionne une petite partie des sucres produits largement par la bruyère tandis que cette dernière augmente – de par la présence de son compagnon – sa capacité à puiser dans le sol les nutriments nécessaires (phosphore, soufre, zinc, etc.) à son bon développement. Cette association bénéfique pour les deux parties se produit également chez la myrtille, à tel point qu’un plant de myrtille peut produire jusqu’à 90% de fruits en plus dès lors qu’il est en association avec un champignon du type clavaire. Voilà pourquoi on observe davantage de ces unions sur sols pauvres. L’entraide est à même de garantir la survie de chacun. C’est en partie pour cette raison que transplanter de la bruyère sauvage est généralement un échec.
De plus, des sécrétions racinaires émises par la plante empêchent tout développement d’une autre espèce végétale à proximité des callunes et bruyères. On a vu mieux niveau altruisme, n’est-ce pas ?, bien que, de façon claire, la plante apporte son aide au champignon tout en recherchant la sienne. Ces informations nous permettent donc de nuancer les propos de certains auteurs dont l’un nous dit que la bruyère, « sans prétention aucune, donne et ne demande rien » (3). Du reste, on voit difficilement comment une espèce serait viable tout en donnant sans jamais recevoir.

Pour compléter, nous pouvons dire que, purificatrice, la bruyère sait aussi être guérisseuse, d’un point de vue physique comme spirituel. L’abeille, le miel et le balai sont là pour nous le rappeler, tandis que s’aventurer dans le monde souterrain, à la recherche des causes cachées et profondes d’une maladies ou d’un mal-être relève parfaitement de la bruyère/callune, ainsi que de l’ogham qui lui est consacré, Ur, que l’on peut rapprocher d’urée, urine, etc., ce qui va maintenant nous mener aux propriétés thérapeutiques de la bruyère.

La bruyère en thérapie

De la bruyère on peut récolter les fleurs lors de la floraison ou bien attendre les mois d’août et de septembre pour ramasser la plante entière que l’on coupe au ras de la terre. On la fait ensuite sécher tel quel pour, plus tard, l’émietter afin de n’en conserver que les feuilles et les fleurs.

Bruyère - 1

La bruyère contient une matière résineuse, l’éricodine, une molécule aromatique, l’éricinol, des sels minéraux et des vitamines (P), des flavonoïdes, des tannins, ainsi qu’une substance puissamment anti-infectieuse, l’arbutine (ou arbutoside), également présente dans la myrtille, la busserole, l’arbousier et l’airelle.

Propriétés thérapeutiques

  • Antiseptique et sédative des voies urinaires, diurétique puissante, dépurative (excrète de l’organisme des déchets tels que l’acide urique, l’urée, l’acide oxalique…), antirhumatismale
  • Anti-inflammatoire
  • Astringente
  • Tonifiante musculaire
  • Antispasmodique
  • Apéritive
  • Diminue la fragilité capillaire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère urinaire et rénale : cystite et cystite chronique d’origine infectieuse, pyurie (présence de pus dans les urines), urines troubles, rares et fétides, phosphaturie (perte de phosphate via les urines), albuminurie (perte d’albumine via les urines), miction brûlante, prostatite, prostatorrhée, congestion et hypertrophie de la prostate, pyélonéphrite, colique néphrétique. Par extension : goutte, rhumatismes, névralgie rhumatismale
  • Insuffisance cardiaque
  • Troubles cutanés : dartre, acné, rougeurs cutanées
  • Taches de rousseur
  • Préparation du sportif (action assez équivalente à celle de la gaulthérie)
  • Convalescence (en particulier après un long séjour passé au lit)
  • Recommandée aux personnes à l’alimentation trop riche et/ou trop carnée

Modes d’emploi

  • L’infusion : la valeur d’une cuillère à soupe rase de callune dans une tasse d’eau chaude en infusion pendant 10 à 15 minutes.
  • La décoction de 30 g de callune dans un litre d’eau jusqu’à réduction d’un tiers.
  • Le vin de bruyère : il s’agit d’une macération à froid de bruyère dans du vin rouge.
  • Le macérât huileux : 60 g de bruyère dans 25 cl d’huile d’olive pendant deux à trois semaines. A l’issue, filtrage.
  • La teinture-mère.

Usages alternatifs

  • La terre dite de bruyère est formée par la décomposition de débris de bruyère. En jardinerie, elle est généralement destinée à la culture d’espèces ornementales telles que les azalées et les hortensias.
  • La bruyère contient une matière colorante qui permet d’obtenir du jaune une fois mêlée à de l’alun, et du noir en compagnie de sulfate de fer.
  • Comme nous l’avons indiqué plus haut, la bruyère a servi à la confection de balais, mais aussi à la couverture végétale des toitures, comme combustible et fourrage, ou, encore maintenant pour fabriquer des paravents.
  • Autrefois, en Allemagne, la bruyère jouait le rôle d’ersatz de thé et, plus rarement, de houblon pour la fabrication de la bière.
  • Le bois des très vieilles souches de bruyère est encore employé pour fabriquer des pipes dites « pipes de bruyère ». C’est la variété arborea qui fournit la matière première nécessaire à cette industrie. Bien plus grande que la bruyère classique, elle forme un gros rhizome de couleur rouge dans lequel on taille le corps de la pipe.

  1. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 266
  2. Le mot bruyère est un substantif qui désigne autant la plante que le lieu où elle vit. Une bruyère est donc une lande tapissée de plants de bruyère.
  3. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 267

© Books of Dante – 2015

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