La vigne (Vitis vinifera)

vigne_grappe

L’histoire de la vigne et de l’homme est une affaire très ancienne, comme l’atteste la découverte de dépôts de pépins de raisins sur des sites archéologiques remontant à la préhistoire. L’origine probable de la vigne semble se situer au Caucase. Des traces vieilles de 7000 ans prouvent la présence de la vigne dans cette région. Ce n’est que plus tard qu’elle se développera en Europe et en Asie.

En Mésopotamie, la vigne, c’est l’herbe de vie (en sumérien, geshtin, c’est-à-dire arbre de vie, désigne la vigne). La vigne est aussi, avec le blé, une plante liée à Osiris, qu’on appelle parfois le seigneur du vin. La dispersion du culte et de la culture de la vigne s’est propagée en Grèce pour s’y implanter vers – 1700 à – 1500 ans avant J.-C. Si l’on connaît bien la divinité indissociable du vin et de la vigne en Grèce – Dionysos –, ce dernier semble être une divinité beaucoup plus archaïque dont le culte remonte bien avant la venue de la vigne en Grèce. Provenant de Thrace ou de Phrygie, Dionysos a été certainement confondu avec d’autres divinités si l’on en croit les plantes qu’il a en commun avec d’autres dieux : le figuier (Priape), le myrte (Hadès), le pin (Attis), la grenade (Perséphone) et le lierre (Osiris). Dionysos, tout comme Osiris, est le dieu nomade de la végétation qui meurt et se renouvelle (1). Comme l’écrit Jacques Brosse, « s’il est un dieu qui corresponde au culte orgiastique et extatique rendu aux arbres sacrés, s’il est un dieu qui évoque la montée et le bouillonnement de la sève, mais aussi la mort hivernale des arbres, ce n’est plus à l’époque classique Zeus, mais son fils Dionysos » (2), bien que, du temps d’Homère, son culte apparaisse scandaleux. Tentons d’expliquer en quoi le dieu au thyrse (3), que l’on figure parfois couronné de grappes de raisin, a été si mal vu.
D’un point de vue symbolique, Dionysos est le dieu du vin et de l’extase, condensant en lui-même le Ciel et la Terre. Il est l’union « de la spiritualité et de la sensualité, caractéristique de l’homme à la fois animal et divin » (4). La vigne, plante génésique, est indissociable du lierre, ils sont tout deux des plantes ambiguës qui ne sont pas véritablement des arbres. Comme l’indique W F Otto, « la vigne et le lierre sont comme deux frères qui se seraient développés dans des directions opposées sans cependant pouvoir renier leur parenté. » En effet, si la première est lumière et chaleur, le second est ombre et froidure. La vigne « meurt » l’hiver, tandis que le lierre, semper virens, reste vivace. C’est lui qui fleurira tardivement, fournissant du pollen aux abeilles à la limite de l’hiver, puis, tout comme la vigne, des baies que picoreront les oiseaux. A peu de choses près, les baies de la vigne et du lierre marquent chacune un équinoxe. A l’automne se déroulent les dionysies des champs qui marquent le début des vendanges et le pressage des grappes. Six mois plus tard, on goûte le vin lors des dionysies des villes. Mais, entre deux, il se passe quelque chose d’incontournable. La peau du raisin contient des ferments. Lorsque les grains sont écrasés lors du pressage, ces ferments se mêlent au jus. Et là débute un lent processus de fermentation qui va donner de l’alcool et dégager de la chaleur et du dioxyde de carbone. Il est presque normal que cette opération ait été considérée comme magique, et qu’on ait fait du vin une substance d’origine divine (5). « Le vin semble par sa transformation restituer l’ardeur solaire captée à l’air libre » (6), il est, en quelque sorte, une partie de la force ignée du soleil différée dans le temps et que l’on boit à la morte saison. Dionysos est donc le « dieu mis en pièce et jeté dans un chaudron, et aussi une divinité qui se sacrifie pour tous, qui meurt [comme la vigne, en apparence] et qui renaît. Sa passion correspond à la fois au traitement automnal auquel est soumis le raisin, coupé et foulé au pied, et à la taille printanière de la vigne. Sans doute, le vin est-il devenu le sang du dieu et c’est en tant que tel qu’on le célébrait lors des fêtes dionysiaques » (7), quand bien même ce que l’on appelle le délire dionysiaque n’ait pas de rapport avec l’ivresse provoquée par le vin. C’est à nouveau que le lierre joue un rôle. Ce délire ressemble fortement aux effets d’une intoxication à la jusquiame, et ils s’apparentent beaucoup à ceux du lierre, une plante aux propriétés hallucinogènes déjà employée pour ces raisons en Grèce, et ce bien avant l’introduction de la vigne dans le monde hellène. On a dit que, malgré sa toxicité, la consommation de baies de lierre permettait de contrebalancer l’ivresse bacchique. Il est probable que certains « débordements » se produisirent, expliquant en partie l’image « sulfureuse » de Dionysos.

En Italie, l’introduction du vinum (nom par lequel les Romains désignaient la vigne) est beaucoup plus tardive, puisqu’elle se situe entre le IX ème et le VII ème siècle av. J.-C. Sa culture, ainsi que l’élaboration du vin, sont menées selon des règles très strictes. La date à laquelle était fixé le début des vendanges était l’affaire des prêtres. Il en allait de même de celle qui marquait le jour à partir duquel on pouvait goûter le vin neuf. La taille était aussi encadrée religieusement. En effet, il aurait été impensable d’offrir du vin provenant d’une vigne non taillée en libations (8).
Au VI ème siècle av. J.-C., la vigne pénètre en Gaule sous l’impulsion des Grecs. C’est le point de départ d’une extension qui trouvera son apogée au XVIII ème siècle. Il y a tout d’abord des raisons religieuses à cela. La symbolique chrétienne est là pour nous éclairer sur ce point. Si d’aucuns soutiennent que l’arbre de vie du Paradis était une vigne (9), il n’est pas moins vrai que la vigne et le vin ont été largement utilisés par le christianisme. Par exemple, ne fut-ce pas Noé qui planta la première vigne après le déluge ? Ce fait est important, car Noé, c’est celui qui console. Ainsi, le vin allait-il devenir une consolation pour les juifs. La grappe de raisin devint alors le symbole de la terre promise, tandis que la vigne joua le rôle de la résurrection spirituelle ou physique. Lors des noces de Cana, Jésus change l’eau en vin, et durant son dernier repas, le vin est bel et bien présent. Comme l’on sait, l’eucharistie consacre le pain et le vin mêlé d’eau : il est le symbole du sang du Christ et de sa double nature. Il possède un rôle bien plus subtile que le pain, car il devient sang là où le pain n’est que chair. Or le vin/sang s’avère être le mode de transport de cette subtilité. Ce sang du Christ, on le retrouve donc en l’image du vin de messe. Ainsi, dans chaque monastère, il y avait de la vigne, et, partout où se développera l’évangélisation et la progression du christianisme, on en est venu à planter et cultiver la vigne. C’est donc définitivement le christianisme qui en favorisera la propagation incontestablement.

Au temps des carolingiens, avec Charlemagne surtout, on assiste à un grand développement de la culture de la vigne. Le vin produit n’est plus seulement destiné à un usage liturgique, mais il fait partie des produits d’usage courant. En effet, on boit beaucoup de vin au Moyen-Âge, comme boisson domestique, mais aussi pour pallier la mauvaise qualité de l’eau. Cependant, les procédés de vinification de l’époque étaient bien différents des actuels moyens techniques. On procédait à des adjonctions d’épices, de plantes aromatiques et de miel pour éviter que le vin ne tourne. C’est peut-être de là qu’est né l’hypocras qui n’est pas autre chose qu’une décoction/macération de plantes et d’épices dans du vin sucré. Or, il s’avère que le vin est précieux afin de conserver aux plantes médicinales leurs bienfaits. Beaucoup de recettes d’Hildegarde de Bingen étaient préparées à base de vin, plutôt que d’utiliser de l’eau, laquelle était loin d’être toujours potable au siècle d’Hildegarde. Mais elle n’utilisait pas que le vin, dont elle disait qu’il rendait le sang bon et sain et qu’il apaisait la colère et la tristesse quand on le buvait mélangé à de l’eau chaude. Les cendres de sarments de vigne étaient considérées par Hildegarde comme « dentifrice ». Elle disait qu’en chauffant ces cendres, on avait un bon produit pour renforcer les dents faibles et les gencives fatiguées. Elle en faisait aussi une lessive pour nettoyer les ulcères cutanés et les blessures. Les feuilles de vigne, cuites à l’eau, soignaient la toux, les douleurs pectorales et stomacales. Enfin, la sève des sarments de vigne représentait pour Hildegarde un remède ophtalmique, que l’on pouvait aussi mêler à de l’huile d’olive en cas de maux de tête ou d’oreilles.

A une époque plus moderne, l’introduction de la vigne dans des territoires extra-européens coïncide avec le passage des colons du vieux continent dans chacune de ces zones : l’Afrique du sud en 1684, l’Australie en 1788, la Californie en 1875, dernière date qui suit de près l’épidémie de phylloxera qui touchera le vignoble français dès 1863, détruisant la moitié des vignes et réduisant de 2/3 la production vinicole. Cette calamité sera vécue comme un drame national mais surtout moral.

La vigne est l’une des quelques rares lianes européennes avec le houblon, le chèvrefeuille et le lierre. Vivace et grimpante grâce à ses vrilles, elle peut, dans les cas où elle n’est pas taillée, atteindre une longueur de 20 m et son cep un diamètre de 30 cm. Elle porte de larges feuilles nettement dentées, formées de 3 à 5 lobes, ce qui lui donne l’apparence d’une main. A l’automne, elles savent prendre des couleurs chatoyantes. Les fleurs, organisées en panicules, apparaissent à la fin du mois d’avril, début mai sous des latitudes plus fraîches. Petites, vert pâle, presque discrètes, elles sont pourtant très parfumées. Au mois de septembre, elles laissent place aux grappes de raisins, charnus, renflés et sucrés à maturité, et qui peuvent arborer différentes couleurs (pourpre, rouge, vert, jaune) selon les variétés.

vigne_pépins

La vigne en thérapie

De la vigne, on n’emploie pas que les seuls raisins, loin s’en faut. Sont utilisés les feuilles de la vigne rouge, un cultivar de vigne à raisins noirs dont les feuilles rougissent à l’automne, mais aussi les pépins et l’huile végétale qui en est extraite, la sève de printemps qui porte aussi le nom de « pleurs de la vigne », enfin le verjus, c’est-à-dire le jus issu de raisins non mûrs.
Parmi toutes ces parties végétales, on trouve surtout des tannins, des anthocyanosides, des oligomères procyanidoliques.

Propriétés et usages thérapeutiques

  • Les feuilles

-Propriétés : astringentes, toniques, veinotoniques, diurétiques.
-Usages : troubles circulatoires (jambes lourdes, varices, hémorroïdes, phlébite, couperose, cellulite, fragilité capillaire), troubles gynécologiques (hyperménorrhée, règles douloureuses, hémorragies utérines, préménopause), troubles gastro-intestinaux (diarrhée chronique, dysenterie, vomissements), saignement de nez, ecchymose, pétéchies, rétention urinaire, engelures.

  • Le raisin

-Propriétés : nutritif, énergétique, reminéralisant, stimulant et décongestionnant hépatique, diurétique, cholagogue, laxatif, rafraîchissant, protecteur cardiovasculaire, antioxydant.
-Usages : troubles gastro-intestinaux (constipation, gastrite, entérite, diarrhée, dysenterie, dyspepsie), troubles hépato-biliaires (engorgement du foie, lithiase biliaire), troubles de l’appareil urinaire (lithiase urinaire, néphrite), troubles cardiovasculaires (artériosclérose, hypertension), hémorroïdes, arthrite, rhumatismes, eczéma, furoncle. Par ailleurs, la consommation régulière de raisin est recommandée en cas d’anémie, de convalescence, de déminéralisation, de surmenage, d’asthénie et de grossesse. De plus, mentionnons que le raisin sec possède les mêmes propriétés que le raisin frais et qu’il est davantage énergétique, pectoral et adoucissant. On l’utilise en cas d’affections pulmonaires, trachéales, rénales, vésicales et hépatiques.

  • La sève

-Propriétés : tonique, cicatrisante, antihémorragique.
-Usages : affections oculaires (congestion oculaire, conjonctivite, inflammation des paupières) et cutanées (herpès, éphélides).

  • Le verjus

-Propriétés : diurétique, rafraîchissant, astringent.
-Usages : fièvre, angine, maux de gorge, stomatites, douleurs gingivales, hémoptysie.

  • L’huile végétale de pépins de raisin

Avant d’en passer à ses propriétés et usages, quelques mots sur les caractéristiques de cette huile végétale qu’on presse depuis le début du XIX ème siècle, mais que l’on n’a véritablement étudiée, d’un point de vue médicinal, qu’au milieu du XX ème siècle. Huile végétale sèche, très fluide, à la saveur discrète et au petit parfum fruité, elle est extraite des pépins que contiennent les grains de raisin. En les pressant mécaniquement, on peut obtenir de 5 à 20 % d’huile végétale. Elle est très riche en acides gras polyinsaturés (85 %, dont 70 % d’oméga 6 et 15 % d’oméga 9) et ne contient que peu d’acides gras saturés (10 à 12 %). Son taux de vitamine E aux 100 g est de 32 mg.

-Propriétés : antidiarrhéique, antioxydante, régénérante, désincrustante et régénératrice cutanée, régulatrice du taux de sébum.
-Usages : vieillissement cutané, peaux grasses et mixtes, cheveux secs, fins et abîmés, hypercholestérolémie, affections cardiovasculaires (athérome).

Modes d’emploi

  • Feuilles : infusion, décoction, gélules de poudre cryobroyée, extrait liquide.
  • Raisins : frais ou secs, en cure régulière.
  • Huile végétale : en consommation courante en cuisine, en massage (avec ou sans huile essentielle).
  • Sève et verjus : si l’on n’a pas de vigne sous la main, il est difficile de se procurer de la sève au printemps. En revanche, on trouve du verjus dans le commerce qui, outre qu’il soit un remède, est également utilisable en cuisine où il remplace le vinaigre et le jus de citron. Il était fort apprécié par la cuisine médiévale.

Remarques

  • En associant la vigne rouge à des plantes comme le fragon, l’hamamélis, le cyprès, le marronnier d’Inde ou encore le cassis et le ginkgo, on peut grandement améliorer la circulation sanguine. Pour la favoriser davantage, il faut privilégier une alimentation riche en flavonoïdes (thé, vin, citron, pomme…).
  • Il existe un élixir de Bach à base de fleurs de vigne, Vine. Classé dans le groupe de l’altruisme, il se destine tout particulièrement aux tyrans domestiques.

  1. « En ce qui concerne la vigne et le lierre, Osiris n’a probablement rien emprunté à Dionysos, ni Dionysos à Osiris ; les croyances se sont développées parallèlement en Égypte et en Grèce » nous apprend Suzanne Amigue dans l’Encyclopédie religieuse de l’univers végétal, Tome 2, p. 419
  2. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 134
  3. Le thyrse est une baguette de férule entourée de pampres de vigne ou de lierre, et parfois surmontée d’une pomme de pin. C’est l’emblème de Dionysos et des serviteurs de son culte.
  4. David Fontana, Le langage secret des symboles, p. 107
  5. Considérant que la vigne est l’expression végétale de l’immortalité, on a fait du vin un produit de jeunesse, de vie éternelle, une « eau de vie » en somme. Vins, nectars, ambroisies, hydromels sont tous d’origine ouranienne.
  6. Walter F. Otto, Dionysos, le mythe et le culte
  7. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, pp. 155-156
  8. Elles consistaient à répandre du vin sur la victime offerte en sacrifice, ou bien à verser du vin à même la terre ou dans le feu.
  9. Adam et Eve sont souvent représentés dans le Paradis terrestre avec une feuille de vigne qui leur permet de dissimuler leur nudité.

© Books of Dante – 2015

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6 réflexions sur “La vigne (Vitis vinifera)

  1. Merci pour cet article qui coïncide avec l’arrivée du raisin sur les étals ! D’ailleurs bientôt , je vais commencer ma cure de raisins comme chaque année et en faire un article … À bientôt.

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  2. Merveilleuse vigne! Mais attention l’abus d’alcool est … AU fait qu’en est-il vraiment du vin rouge qui serait bon pour le coeur? Il semble que cet adage populaire soit de plus en plus remis en cause. Abominable machination des vendeurs de whisky ou vérité? :-) Merci beaucoup pour cet article merveilleux!

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    • Bonjour et merci ! :)
      Pour le peu que j’en sais, le vin a un pouvoir protecteur sur les petits vaisseaux sanguins. De fait, il a une incidence sur l’artériosclérose qu’il prévient ou qu’il ralentit. A terme, cela ne peut avoir qu’un effet appréciable sur le coeur.

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  3. Bonjour,

    Je dois faire une monographie sur Vitis vinifera, pourriez vous m’indiquer d’où proviennent les sources bibliographiques en ce qui concerne la partie de votre article sur les Propriétés et usages thérapeutiques?
    Merci beaucoup!

    Floriane

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    • Bonjour,

      Voici les principales sources utilisées pour la rédaction de cette partie :

      – Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France
      – Henri Leclerc, Précis de phytothérapie
      – Jean Valnet, La phytothérapie, se soigner par les plantes

      Bonne monographie ! :)

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