La livèche (Levisticum officinale)

Livèche_tiges

Comme de nombreuses autres plantes ayant été, tôt ou tard, reconnues comme médicinales, la livèche, pour laquelle on n’a pas tari d’éloges, a été qualifiée d’officinale, c’est-à-dire de plante d’officine (apothicairerie, herboristerie, pharmacie). C’est parce qu’elle apporte soin et soulagement qu’elle aurait été désignée Levisticum, un mot latin issu de levare qui veut dire apaiser, rendre confortable, un terme en relation directe avec sa capacité à guérir. Selon les endroits, elle porte des noms vernaculaires différents qui rendent compte de la richesse de cette plante : ache des montagnes, herbe à maggi, lévistique officinale, angélique des montagnes, céleri perpétuel, etc. Si ces termes peuvent induire un certain nombre d’erreurs d’identification, ils sont parlants à plus d’un titre et permettent, ensemble, de dresser un portrait de la belle du jour : grande comme une angélique, la livèche partage avec le céleri une partie de son parfum mais pas sa longévité (la livèche est vivace, le céleri bisannuel). Enfin, on la sait montagnarde et médicinale.

La livèche est une plante qu’on dit native de Perse. Peut-être y vivait-elle originellement, aux côtés de l’un de ses cousins, le galbanum. Contrairement à une autre cousine, la grande berce, la livèche n’est pas une plante invasive, bien au contraire, elle apparaît rarement de façon spontanée. On aura donc très peu de chance de la rencontrer dans la nature. Si on la trouve çà et là, c’est parce qu’elle y aura été amenée par l’homme. Nous verrons que l’intérêt qu’il aura porté à cette plante formera, au fil de l’histoire, des jalons.
Probablement connue des Étrusques, la livèche fut, vraisemblablement, suffisamment appréciée des Grecs pour que ces derniers en mastiquent les graines comme ailleurs on croque des grains d’anis. Ils n’omirent pas la valeur aromatique de la livèche, celle-ci étant utilisée en cuisine, ajoutée à d’autres aromates aux marinades. Il est fort probable que, de la Grèce à l’actuelle Roumanie, la livèche fut transportée. A Bucarest et en Transylvanie surtout, la livèche fraîche, que l’on nomme leustean domine le potage national, la tchorba, une sorte de pot-au-feu de veau ou d’agneau. Les Romains de l’Antiquité étaient, semblerait-il, friands d’une sauce, la muria. Composée de jus de poisson, d’aneth, de gingembre, de persil, de thym, d’hysope, de safran, de livèche, de sel et de poivre (elle est assez proche du nuoc-mâm), elle témoigne de l’arrivée de la livèche aux portes de l’Europe occidentale.
Il est souvent dit que c’est sous l’impulsion des bénédictins que cette plante prit plus largement racine en Europe. Même si on ignore la date exacte à laquelle la livèche fut introduite en Europe de l’ouest, de précieux documents la mentionnent ici et là dès le VIII ème siècle :

795 : le Capitulaire de Villis indique une leusticum.
812 : les inventaires des jardins impériaux de Charlemagne mentionnent sa présence.
820 : elle apparaît sur le plan du monastère de Saint-Gall.
827 : le moine érudit Walafrid Strabo, dans son Hortulus, nous parle de la courageuse livèche.

Bien plus tard, la grande Hildegarde de Bingen emploiera la livèche, qu’elle nomme lubestuchel dans son Physica (le nom allemand actuel qui désigne cette plante est liebstoeckle). La qualité dépurative des graines de livèche n’aura pas échappée à l’abbesse. Elle l’indique aussi contre certains embarras gastriques, intestinaux et respiratoires, autant pour l’homme que pour le cheval. Au Moyen-Âge, on la connaît aussi comme remède efficace contre les rétentions urinaires et comme emménagogue, facilitant les accouchements difficiles. Comme de coutume, la médecine populaire s’empara d’elle. Dans les campagnes, on disait la livèche carminative, digestive, emménagogue et antimigraineuse.
Par la suite, on constate, dans les textes, comme un abandon de l’intérêt qu’on aura accordé à la livèche jusque là. Elle aura bien été, ici ou là, cultivée comme légume à l’égal du céleri, pour sa racine ainsi que pour ses parties aériennes. Les intérêts d’aujourd’hui n’étant pas forcément ceux d’hier, nous aurons l’occasion de vérifier que la livèche possède d’indéniables propriétés que les Anciens n’ont apparemment pas vues. En France, à l’heure actuelle, la livèche semble bien trop méconnue, alors qu’elle est cultivée en grand comme le pavot, mais n’est pas inscrite, à l’instar du persil, dans un panorama que l’on souhaiterait, au moins, culinaire. Cherchez une botte de livèche sur les marchés, vous n’en trouverez pas. La France est peut-être trop occidentale pour la livèche qu’on rencontre encore couramment en Alsace, en Allemagne, ainsi qu’en Suisse. Celle qui rencontra une grande vogue il y a quelques siècles, est presque oubliée en phytothérapie (même si la production d’huile essentielle de livèche française tire quelque peu son épingle du jeu).

Vivace et robuste, la livèche s’organise en trois étages :

  • Les racines épaisses, à chair blanche fortement aromatique ;
  • De grandes tiges (plus de deux mètres de hauteur parfois) creuses et sans poils. Elles portent plusieurs successions de grandes feuilles découpées et composées, d’un beau vert foncé luisant, presque gras.
  • Enfin, des ombelles de petites fleurs jaune verdâtre qui fleurissent en été. Chaque fleur donnera naissance à un fruit oblong et bosselé qui noircira en vieillissant.

La livèche pousse de préférence sur sol humide, dans les prairies et les haies, aux abords des habitations. Elle est présente jusqu’à 1800 m d’altitude dans les Alpes. Aujourd’hui, elle est encore cultivée dans bien des pays où elle aura été historiquement implantée (France, Allemagne, Suisse, Pologne, Balkans).

Livèche_fleurs

La livèche en aromathérapie

Huile essentielle : description et composition

Pour mieux saisir la suite de mes propos, rappelons les trois étages dont se compose la livèche : la racine, les tiges feuillées, les sommités fleuries. Dans chacune de ces parties, on trouve une essence distillable, à cela près que la composition biochimique des unes et des autres diffère. Ainsi, distiller les seules graines ne permet pas d’obtenir une huile essentielle identique à celle qui sera produite par la racine. On favorise l’huile essentielle issue des parties aériennes de la plante pour une question de rentabilité. En effet, couper les tiges n’affecte pas la plante comme son arrachage. Voici maintenant quelques données concernant l’huile essentielle extraite des parties aériennes fructifiées :

  • Monoterpènes (limonène 23 %, béta-phellandrène 18 %) : 60 %
  • Esters : 20 %
  • Sesquiterpènes : 10 %
  • Phtalides : 5 % (à titre de comparaison, l’huile essentielle « racines » en contient près de 70 %)
  • Coumarines : traces

Le rendement, assez moyen, varie de 0,8 à 1,7 %. Bien que proche par sa stature de l’angélique, le parfum de cette huile essentielle se rapproche davantage de l’odeur du céleri, puissante, assez épicée.

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritive, digestive, carminative
  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique, antiparasitaire
  • Anticatarrhale, expectorante
  • Diurétique, dépurative rénale, drainante hépatique et rénale, détoxifiante (contrepoison)
  • Anticoagulante légère, lymphotonique
  • Tonique nerveuse et musculaire
  • Positivante
  • Antipsoriasique
  • Emménagogue

Usages thérapeutiques

  • Sphère gastro-intestinale : indigestion, ballonnement, flatulences, perte d’appétit, brûlure d’estomac, douleurs intestinales, entérocolites fermentaires et parasitaires, nausée de la chimiothérapie (« On peut en conseiller après les repas aux malades dont l’intestin recèle la tempête » dira le docteur Leclerc dans son Précis de phytothérapie)
  • Sphère hépato-biliaire et pancréatique : insuffisance hépatique, biliaire et pancréatique, congestion hépatique, séquelles d’hépatite, intoxication hépatique, cirrhose
  • Intoxications alimentaires, chimiques et médicamenteuses
  • Sphère rénale et urinaire : rétention urinaire, cystite, néphrite, insuffisance rénale, lithiase
  • Rhumatismes, arthrite
  • Bronchite chronique
  • Règles insuffisantes
  • Hémogliase
  • Asthénie physique et nerveuse
  • Piqûres d’insectes
  • Psoriasis

Modes d’emploi

  • Diffusion atmosphérique (accompagnée d’autres essences et huiles essentielles pour éviter son côté entêtant)
  • Olfaction, inhalation
  • Voie interne raisonnée
  • Voie externe diluée

Contre-indications et précautions

  • La livèche est déconseillée dans les cas suivants : femme enceinte, femme allaitant, jeune enfant.
  • Les coumarines contenues dans la livèche font de son huile essentielle un produit photosensibilisant.

Autres usages

  • En cuisine : il est possible d’employer la plante entière pour différents usages.
    -Racines : râpées crues comme celles du céleri, au vinaigre, cuites en tranches, séchées puis pulvérisées en guise de condiment.
    -Graines : pour la confection de liqueurs, de pâtisseries, de sel de livèche (assez semblable au sel de céleri).
    -Tiges : confites comme celles de l’angélique.
    -Feuilles : condiment apprécié tant en soupe qu’en ragoût, les feuilles de livèche doivent être utilisées avec parcimonie car leur arôme est puissant. Elles résistent bien aux cuissons longues et peuvent aisément remplacer certaines épices trop fortes dans les bouillons, les potages, les sauces, les salades, les pot-au-feu.

[Note : on surnomme parfois la livèche par le nom d’herbe à maggi, en relation avec la firme qui fabrique des bouillons en cube et des condiments liquides, bien que ces produits ne contiennent pas de livèche, mais la rappelle par leur arôme.]

  • En magie (sans mauvais jeu de mots ^^)

Si la livèche ne fait pas partie du bouillon maggi, elle aura bien été employée pour d’autres potions. Si l’on observe les noms que porte la livèche dans différentes langues européennes, l’on constate quelques similitudes : lovage en anglais, liebstoeckle en allemand, levistico en italien, ligustica en portugais, lavas kruid en néerlandais. Parmi ces termes, certains ont incidemment fait penser que la livèche pouvait avoir un rapport avec l’amour. En effet, elle fut utilisée magiquement pour raviver l’amour. C’est pourquoi l’on dit que cette plante aurait le pouvoir des retours d’affection. On tentait d’en faire manger aux personnes afin de les rendre à nouveau amoureuses. Si l’on échouait, on pouvait toujours offrir un parfum contenant du suc de livèche.
Dans un tout autre domaine, afin de se préparer à la pleine lune du mois d’août, il fallait faire provision de livèche. Cette dernière était traditionnellement cueillie, ainsi que l’armoise, la sauge et la tanaisie. On en confectionnait des bouquets que l’on installait ensuite dans les maisons et les étables. Ils avaient pour vertus de favoriser les accouchements et de se protéger du mauvais œil, de la foudre et de la grêle.

© Books of Dante – 2015

Livèche_graines

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2 réflexions sur “La livèche (Levisticum officinale)

  1. Merci pour vos articles qui sont une source pour moi. Hier, j’ai vu, lors d’une randonnée de la lavande fine sauvage mêlée avec de la lavande blanche ( lavandula angustifolia alba) . Est ce que cette dernière a les mêmes propriétés que la lavande fine? Merci …

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  2. Bonjour et merci ! :)

    Pour répondre à votre question, outre cette caractéristique botanique qui les distingue, toutes deux n’en restent pas moins des Lavandula angustifolia. L’alba n’est qu’une variété de lavande fine, non une autre espèce. Ce qui fait que l’une et l’autre possèdent des propriétés analogues.

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