L’amande douce

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A peine un siècle après son implantation au sein de l’empire romain (II ème siècle av. J.C.), on pensait déjà que l’amandier était une espèce locale. L’amandier, comme toutes ces plantes qui ont beaucoup voyagé (1), peut donner l’impression qu’il a toujours été là, alors que non. Le « problème » demeure toujours le même : d’où vient-il ? Il est permis de penser que sa terre natale est la même que celle du pêcher, un de ses cousins, lui aussi membre de la vaste famille de Rosacées, comprenant tant le minuscule fraisier des bois que le gigantesque merisier, et dont le signe distinctif réside dans le nombre de pétales – cinq – composant leurs fleurs. L’amandier trouverait sa source en Asie, plus précisément dans une zone géographique proche du Caucase et de l’Afghanistan. Cela semble raisonnable, même si une thèse avance que cet arbre proviendrait d’Inde ou des Philippines. L’histoire nous a légué des traces attestant de sa culture en Égypte il y a 3 000 ans, en Perse, en Syrie, en Palestine… Puis il gagne l’ouest (Asie mineure, Grèce) au V ème siècle av. J.C. Fera-t-il le tour de la Méditerranée ? Voyons voir… ^_^ Avec l’expansion de l’empire romain au nord, l’amandier se déplace dans différentes vallées des Alpes. Au V ème siècle ap. J.C., on le trouve dans le sud de la France, en Provence. Et si on le rencontre encore aujourd’hui en Espagne et au Maroc, c’est que quelqu’un l’y a bien amené !
L’introduction de l’amandier en France septentrionale semble plus tardive que son apparition provençale. Au début du VIII ème siècle selon Fournier, au siècle suivant en Allemagne, ce qu’atteste le Livre des subtilités des créatures divines de l’abbesse de Bingen. Quand on lit Hildegarde, on ne doute pas un instant qu’elle connaissait bien l’amandier, et qu’il était présent sur son sol natal depuis un temps certain. Selon elle, les amandes redonnent bon teint, apaisent les fatigues mentales en renforçant le psychisme et soignent affections pulmonaires et hépatiques.
Toujours plus à l’ouest, l’amandier a été acclimaté en Californie qui jouit d’un climat pseudo méditerranéen. Si cet état américain est aujourd’hui le plus gros producteur mondial d’amandes (80 % de la production mondiale), je vous en déconseille l’achat pour d’évidentes raisons élémentaires : monoculture intensive et agressive, pas ou peu de label biologique, programme de pollinisation rendant esclaves les abeilles parfois véhiculées sur de longues distance et dont une grande partie meurt en cours de voyage, etc. En revanche, l’amande de Malaga, en Espagne, est très réputée.

L’amandier est un arbre qui ne dépasse pas la douzaine de mètres. Son tronc, couvert d’une belle et sombre écorce, porte des branches tortueuses. Ses feuilles, longues et étroites, s’apparentent à celles du pêcher. Effilées et finement dentelées, elles donnent à l’arbre une silhouette gracile et élégante. Les fleurs, rose très pâle, voire blanchâtres, sont les premières à apparaître (une jolie légende étiologique grecque nous expliquera plus loin pourquoi). Ce sont elles que Vincent Van Gogh a immortalisé sur certaines de ses toiles lors de son fulgurant passage dans le sud de la France (1888-1890). Par ce tableau, sobrement intitulé Amandier en fleurs (février 1890), le peintre, passionné par l’empire du soleil levant, nous offre un magnifique ikebana.

Amandier en fleurs

Les fleurs, une fois fécondées, donnent naissance à des drupes duveteuses dont la couleur, un vert mêlé de gris, est connue sous le nom de « vert amande ». Elle révèle une coque ligneuses, piquetée et épaisse. Lorsqu’on la casse, elle découvre son « fruit » (en réalité une graine) : l’amande.
Qui veut percer un mystère n’est pas au bout de ses peines. L’amande est à cette image. Ce n’est qu’après avoir ôté cette peau vert amande et brisé la coque, que l’on parvient au cœur même de la plante. Rien ne procédant de rien, c’est au bout de certains efforts qu’on parvient enfin à… Combien d’étals sur les marchés nous proposent des amandes fraîches ? Bien peu. Aujourd’hui, elles sont industriellement décortiquées pour nous, blanchies ou non, mondées, grillées… Prenons cette « peine ». Même si nous n’avons pas forcément d’amandier dans les parages. Cette sublime peau veloutée ne saurait vous laisser insensible ? Si ? Elle s’enlève assez facilement et découvre la coque couleur de blé qu’un casse-noix bien maîtrisé brise aisément. Au cœur, une graine émerge, l’amande à la peau brune, blanche à l’intérieur. C’est tout cela que mérite l’amande. Il n’en va pas autrement d’une quête spirituelle : ça demande des efforts et de la persévérance. Puis, il faudra en ôter le tégument, enfin la broyer ou en exprimer l’huile. Gigogne, l’amande !

amandier_fruits

Découvrons l’amande ! Pas au sens de « connaissons », mais de celui qui consiste à l’extirper de sa coque, c’est-à-dire : participer à un secret.
Si le Dictionnaire des symboles de Chevalier et Gheerbrant indique que l’amande est symbole de l’essentiel caché dans l’accessoire, ça n’est pas pour rien ! Ce « caché » est une source, un trésor, une vérité. Il en va de même de la noix et de la noisette : les décortiquer peut mener à un mystère. Peut-être à celui des origines, aussi multiples qu’elles puissent être ! L’amande a un secret. Voulez-vous le connaître ?

Si l’amande est un principe femelle, le reste de l’arbre qui la porte est d’essence masculine. Je m’en vais vous narrer la légende de Phyllis, la « feuillue ». Il est dit que cette jeune fille, abandonnée par son amoureux Démophoon, est allée se pendre à un arbre, un amandier qui en aurait perdu ses feuilles. Lourd de remords, Démophoon rebrousse chemin mais il est déjà trop tard. Il découvre cet arbre dont il embrasse doucement l’écorce. De là jaillissent des fleurs. Démophoon, grâce printanière, redonne vie à Phyllis l’hivernale. L’amandier est donc un signe avant-coureur de la renaissance de la Nature, une annonce du Printemps tout proche, lorsque ses fleurs nombreuses mais fragiles apparaissent.
L’amandier est fortement connoté par un symbolisme créateur et anthropogonique. Au cours d’un rêve, Zeus perdit de sa semence qui tomba à terre. Il en émergea un être hermaphrodite, Adgestis, que les dieux, jaloux de sa beauté, firent émasculer. Du sang qu’Adgestis répandit poussa un amandier. Il ressort que l’amandier remonte à Zeus et que son fruit peut féconder une vierge. Son symbolisme phallique se nuance du fait que le pouvoir fécondant de l’amandier s’exerce indépendamment de l’union sexuelle et amoureuse. Immaculée conception ? Le Dictionnaire des symboles mentionne un rapport étroit entre l’amande et la Vierge Marie, particulièrement dans la figure de la mandorle souvent utilisée dans l’iconographie chrétienne. « L ‘amande qui, dans l’ornementation médiévale, auréole les figures de la Vierge ou du Christ en majesté, participe d’une autre manière au mystère de la lumière : c’est la lumière céleste » (p. 27). La mandorle, comme celle que nous voyons ci-dessous, est « le noyau indestructible de l’être, contenant tous les éléments potentiels de sa restauration ». C’est une figure géométrique que l’on retrouve représentée sur un des arcanes majeurs du tarot de Marseille, le Monde, au centre duquel un personnage rappelle très fortement l’hermaphrodite Adgestis… Accompagné des figures symbolisant les quatre évangélistes, donc les éléments et les directions cardinales, il pourrait représenter la quinte essence chère à Paracelse. Pour aller plus loin, on peut même observer certains parallèles troublants entre l’arcane XXI et la roue-médecine amérindienne telle que je la décris dans mon deuxième ouvrage, Animaux-totems & Roue-médecine.

mandorle_monde

Un arcane est un mystère. Que dire alors de cette poudre d’amande dont on se sert pour confectionner les galettes des rois en début d’année ? Ronde comme un soleil, la galette, nappée de poudre d’amande, recèle un trésor : la fève ! Or, la fève, tout comme l’amande, est symbole d’immortalité, comme je l’ai, je pense, assez bien démontré dans l’article consacré à cette légumineuse. Quels aléas hasardeux auraient placé la fève et l’amande en osmose au sein de la galette, hum ? Cela ne peut être le fruit du hasard, ça l’est d’autant moins lorsqu’on sait ce que signifie le mot épiphanie : c’est la manifestation d’une réalité cachée ! Elle fait voir, elle montre, elle révèle ! Assurément, vous ne regarderez peut-être plus jamais une galette du même œil…

L’amande en thérapie

Si on a pu employer les coques fraîches, les feuilles et les fleurs, nous attacherons notre intérêt à la graine, l’amande, et à l’huile végétale qui en est extraite, l’huile d’amande douce.

L’amande est riche de vitamines (A, B1, B2, D, E) et d’oligo-éléments (calcium, magnésium, phosphore, soufre, potassium…). Contenant 50 à 60 % d’huile, celle-ci est extraite à froid quand les amandes sont encore tendres. De couleur jaune pâle, cette huile est pratiquement dénuée d’odeur, mais présente un goût très doux et très agréable en bouche. Le délai de garde est compris entre deux et quatre mois, au-delà elle a tendance à rancir. Elle prend alors une odeur peu agréable.
Principalement constituée d’acides gras insaturés (acide oléique : 65 à 70 % ; acide linoléique : 21 à 25 %), elle contient donc peu d’acides gras saturés (8 à 9 %)

Propriétés thérapeutiques

  • Amande : émolliente, calmante, diurétique, fébrifuge, antiseptique et anti-inflammatoire intestinale, tonique, nutritive, énergétique (600 calories pour 100 g), reminéralisante, rééquilibrante nerveuse, aphrodisiaque (la vitamine E alimente l’hypophyse responsable du système hormonal, et donc du bon fonctionnement des glandes sexuelles par voie de conséquence).

  • Huile végétale : adoucissante, assouplissante, protectrice cutanée, restauratrice du film hydrolipidique, cicatrisante, antioxydante, laxative, purgative, vermifuge, anti-inflammatoire intestinale, équilibrante du système nerveux, hypocholestérolémiante, expectorante, démaquillante.

Usages thérapeutiques

  • Amande : broncho-pneumonie, toux quinteuse, accès fébriles, inflammations et spasmes gastro-intestinaux et urinaires, palpitations nerveuses, néphrites, déminéralisation, anémie, convalescence, grossesse, allaitement, asthénie physique et intellectuelle, croissance (enfant, adolescent). L’amande est fortement recommandée aux malades depuis le Moyen-Âge.

  • Huile végétale :

-Sphère pulmonaire : toux sèche et quinteuse, sécrétions bronchiques importantes, encombrement bronchique
-Sphère gastro-intestinale : états inflammatoires du gros intestin, colique des enfants, vers intestinaux, putréfaction intestinale, volvulus
-Sphère rénale et urinaire : rétention urinaire, hématuries, lithiase urinaire, lithiase rénale, colique néphrétique
-Interface cutané : eczéma sec, prurit, érysipèle, démangeaisons, irritations, crevasse, gerçure, vergetures, peau sèche, coup de soleil, petite brûlure, érythème fessier du nourrisson, rougeurs, peau sensible (la peau des bébés étant cinq fois plus fine que celle des adultes, l’huile d’amande douce est parfaite pour eux)
-Impuissance, stérilité
-Otalgie
-Affections cardio-vasculaires (les Crétois, réputés comme étant de gros mangeurs d’olives et d’amandes, sont relativement épargnés par les cardiopathies)

Usages alternatifs

On n’enlèvera pas à l’amande ses pouvoirs alimentaires et aromatiques. L’amande se croque fraîche, sèche ou grillée. Entière, broyée, mondée, elle est indissociable de la cuisine méridionale et, avant ça, de la cuisine médiévale : elle épaissit les sauces, parfume les plats de viande, poisson et légumes. On la retrouve dans nombre de desserts : massepains, tailliz, croquants, pralines, macarons, nougats, tartes, blancs-mangers, dragées…
Employée dans la confection du sirop d’orgeat et de l’amaretto italien (il s’agit d’amandes amères dans ces deux cas), l’amande produit le lait du même nom. Au Moyen-Âge, il était indispensable car il remplaçait le lait de vache que l’on proscrivait lors du carême et des autres jours « maigres ».
Enfin, sachez que l’amande, avec les figues, les noix et les raisins secs, fait partie des « quatre mendiants », en relation avec les quatre ordres – dominicains, carmes, franciscains et augustins – bien connus pour leur humilité.


  1. A quoi ressemblerait la Côte-d’Azur sans les eucalyptus (Océanie), les figuiers de Barbarie (Mexique), les orangers (Asie), les bougainvilliers (Brésil), etc. ?

© Books of Dante – 2015

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