Le figuier

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Bien des végétaux portent en eux un symbolisme bien tranché, mais bien plus rares sont ceux dotés d’une ambivalence symbolique aussi marquée que le figuier. Il est objet d’adoration et de répulsion depuis des milliers d’années, dans une perspective qui dépasse largement ce que nous avons évoqué pour la fève.
Il est arbre de vie pour les anciens Égyptiens. C’est l’arbre de Nout portant des fruits d’immortalité, nourriture des défunts. Très nutritive, la figue entrait dans la composition des repas pour bien des Égyptiens. Arbre anthropogonique et générateur, il est encore considéré comme tel dans le nord de l’Afrique comme nous l’explique Jacques Brosse : « les figues sont en relation, non seulement avec le monde des ancêtres, d’où celle-ci remonte, portée en quelque sorte, à partir des racines plongeant dans la terre, par la sève des arbres et singulièrement du figuier priapique. Ainsi dépose-t-on des figues dans les premiers sillons lors des labours et en abandonne-t-on sur les tombeaux et dans les sanctuaires comme la part des Invisibles » (1).
On dit de la figue qu’elle est aux fruits ce que la rose est aux fleurs. Il est vrai que ces deux végétaux partagent bien des caractéristiques communes dans leurs attributions symboliques, entre autres la valeur érotique qui, selon le « bord » dont on se réclame, peut être plaisante ou malfaisante. Les attributs d’abondance et donc de subsistance associés à la figue sont à rapprocher de l’idée de re-production. La figue, en tant que réceptacle qui accueille de minuscules fleurs et dont les fruits véritables ne sont autres que ces graines que l’on sent craquer sous la dent, appelle, par sa rondeur et sa douceur qui s’ouvrent sur cette multitude de graines, un espoir de vies nouvelles, à l’image de l’ensemble des fruits contenant de nombreuses graines.

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Huit siècles av. J.-C., Homère rapporte à travers l’Odyssée que la culture du figuier avait déjà cours en Grèce, où il devait avoir fière allure à côté des pommiers, poiriers et autres grenadiers. De même que chez les Égyptiens, la figue est une ressource alimentaire incontestable et faisait partie des repas avec le pain d’orge et le fromage de chèvre. Chose intéressante, à l’état sec, elle était donc consommable toute l’année durant. Profitons-en pour signaler que le nom grec de la figue – sykon – fait référence à son caractère « succulent » (sykon, suc, sève ; en relation avec le latex blanc qui apparaît à la cassure du pédoncule). Les vertus médicinales du figuier n’ont pas échappées aux anciens Grecs. Par exemple, ses feuilles, une fois cuites, formaient des cataplasmes efficaces contre tumeurs et plaies enflammées (par ailleurs, en grec, le mot sukè désigne à la fois le figuier et un ulcère ou tumeur dont la forme évoque celle d’une figue : les fics).
Si l’on dit que Cronos a crée le figuier, c’est sans nul conteste à Dionysos qu’on associe la figue, de même qu’à Priape. On employait du bois de figuier pour sculpter des statues à l’effigie de ces divinités, quand ce n’était pas – de manière plus explicite – des phallus que l’on portait processionnellement lors des Dionysies. La portée sexuelle est donc clairement affichée, et on cherchait à la magnifier grâce à des offrandes de figues accordées à Dionysos. On a aussi observé des pratiques au caractère purificateur et expiatoire. « C’est ainsi qu’il existait à Athènes, comme dans d’autres cités grecques, un rite annuel qui avait pour but d’expulser périodiquement la souillure de la ville, en processionnant à travers la cité deux pharmakoi, l’un pour les hommes, l’autre pour les femmes [et portant l’un et l’autre un collier de figues sèches]. La cérémonie avait lieu le premier jour de la fête des Thargélies » durant laquelle on fouettait les profanes de branches de figuier (2).
Toujours chez les Grecs, la figue s’est illustrée à travers ce que l’on appelle le sycophante. C’est un mot qui n’a plus tout à fait un sens identique aujourd’hui, puisqu’il désigne une personne indigne de confiance, un rapporte-paquets. Ces « révélateurs de la figue », avant de devenir des délateurs publics, semblent trouver leur origine à travers des rites d’initiation aux mystères de la fécondité, puisque pour les Grecs la figue est à la fois femelle (ouverte, elle figure une vulve) et mâle (son suc blanc évoque le sperme). Bref, « les sycophantes révélaient […] en public des secrets qui auraient dû être tus » (3), raison pour laquelle on les a suspectés de délation et de sacrilège.

Peut-être davantage que pour les Grecs, le figuier revêt pour les Romains de l’Antiquité une importance capitale, puisque c’est, dit-on, un figuier qui arrêta le panier contenant Romulus et Remus, jetés au Tibre, près de la grotte Lupercal. Le figuier aurait donc une implication au cœur même de la création de la cité de Rome ! Ce qui n’est pas rien.
Associé à Mercure et à Junon, le figuier est avant tout un attribut de Mars, dieu de la nature en fleurs (avant qu’on en fasse un dieu guerrier) qui présidait au renouvellement printanier de la végétation. La vénération du figuier dans la Rome antique demeure relativement ambiguë. On sait qu’il poussa un figuier sur le toit d’un temple dédié à la déesse Dia : on détruisit ce temple de fond en comble. « De même que l’on ne tue pas un malade de peur qu’il puisse mourir, il faut qu’il y ait eu une raison plus sérieuse et plus grave pour amener la démolition de tout le temple sur le toit duquel le figuier avait poussé. Il faut donc voir dans l’apparition du figuier sur le temple que les Vestales desservaient, la présence d’un être impur au milieu de la pureté même » (4). Il faut dire qu’un arbre phallique au beau milieu des Vestales, ça fait un peu désordre tout de même… ^^
Peu clair, le rapport entre l’Homme et le figuier suscite bien des interrogations. Il est impureté lui-même mais également à même de purifier l’impur, parce que ses caractéristiques propres rappellent celles de ce qu’on cherche à détruire. C’est ainsi qu’on se servait de bois de figuier pour brûler les « monstres » et les « livres impies »…
Autre ambivalence : préservatif de la foudre, le figuier est par ailleurs tant redouté qu’on a vu dans chacune de ses feuilles un démon, et que se coucher sous l’ombre de cet arbre est dangereux car on risquerait alors de rencontrer les fauni ficarii. A l’évidence, les arbres phalliques deviennent souvent sinistres et diaboliques, chose que nous préciserons lorsque nous aborderons Adam et Judas un peu plus loin.
En attendant, attardons-nous sur quelques anecdotes prenant corps lors de l’Antiquité gréco-romaine. Les Anciens, friands d’analogies formelles, n’ont pas manqué de remarquer que la figue ressemblait au scrotum (c’est une raison pour laquelle, chez les Berbères, on n’emploie pas le mot usuel qui désigne la figue, trop semblable aux testicules, par pudeur, mais la saison à laquelle la figue est récoltée, c’est-à-dire l’automne, autrement dit : khrif), à la vulve, lorsque la figue est ouverte (en italien, le mot fica désigne à la fois vulve et figue ; on retrouve ce mot dans l’expression « fare la fica e la fava » qui se passe de commentaires). Le suc – ce latex laiteux – a évoqué, comme nous l’avons dit, le sperme. Quant aux minuscules et innombrables graines, peut-être les spermatozoïdes. Est-ce à dire que les Grecs antiques pensaient nécessairement au-dessous de la ceinture dès qu’il s’agissait de figue ? Non pas, puisqu’ils ont même découvert des analogies entre la figue et le foie. Accrochez-vous, c’est gratiné ! Les Grecs engraissaient leurs oies avec des figues, ce qui avait pour conséquence de faire grossir le foie de ces volatiles. « Sous l’influence du nom grec, les Romains appelèrent le foie gras ficatum, le mot passa dans l’usage pour désigner le foie humain […]. Sans doute ne serait-ce là qu’une anecdote linguistique si le foie n’avait été pour les Anciens d’une part le siège des passions, en particulier de la colère, de la violence [Mars guerrier en filigrane ?], et d’autre part un organe gorgé d’un suc amer, la bile, qui rappelle le lait âcre que contient la figue avant maturité » (5). Galien rapporte que les hommes chargés de garder les vignes ne se nourrissaient guère que de figues durant les deux mois qui précédaient les vendanges. Tout comme les oies, ils avaient une très nette tendance à l’embonpoint. Nous sont restées des expressions comme « se nourrir de figues », « être gras comme une figue »…

Pour les chrétiens, la figue, une fois de plus, présente un double visage. Si le Nouveau Testament nous la montre comme ayant été le remède qui sauva le roi Ézéchias, il demeure toujours un halo de mystère sur l’identité de l’arbre tentateur du paradis perdu. Serait-ce un figuier ? Les feuilles utilisées par Adam et Eve pour cacher leur nudité proviendraient-elles de cet arbre ?
Enfin, il n’est pas en odeur de sainteté pour Jésus, car cet arbre représente pour lui la vanité de l’intellectualisme, tandis que d’autres en auront fait l’arbre auquel Judas se serait pendu, une idée si marquée en Sicile qu’on croit que le figuier ne fleurit plus depuis ce sinistre événement…

Au Moyen-Âge, Hildegarde, qualifiant le figuier « à l’image de la crainte », indique qu’écorce et feuilles peuvent constituer de bons remèdes, « quant au fruit de cet arbre, il ne vaut rien à manger pour le bien-portant, parce qu’il lui donne le goût du plaisir et de l’orgueil : il en deviendra ambitieux, recherchera les honneurs et sera cupide et aura des mœurs capricieuses, si bien qu’il ne sera jamais dans les mêmes dispositions d’esprit » (6). La dureté de la bénédictine est-elle à mettre sur le compte de ce que nous avons dit à propos du lien potentiellement existant entre le figuier et Judas ? Si tel est le cas, nous constatons à quel point le prisme du dogme est en mesure de faire dire bien des âneries [comme quoi les plus grands esprits peuvent s’égarer en vertu d’une « croyance »…].

Plus tard, lors de la Renaissance, le figuier sera davantage estimé. Nombre de médecins en recommandaient le fruit comme aliment d’hygiène et de santé à destination des patraques et autres convalescents, ce à quoi nous ne pouvons qu’accorder raison à l’exposé des quelques informations qui vont maintenant suivre.

Riche d’oligo-éléments (fer, brome, manganèse, calcium) et de nombreuses vitamines (A, B1, B2, C), la figue, lorsqu’elle est sèche, contient la moitié de sa masse de sucre, beaucoup moins (3 à 4 %) lorsqu’elle est fraîche. Très nutritive et digeste, c’est un excellent tonifiant pour les enfants, les adolescents, les personnes âgées, les femmes enceintes, les sportifs et, donc, les convalescents. Par la même occasion, elle peut s’employer en cas d’asthénie physique et/ou verveuse par quiconque.
Laxative, adoucissante et émolliente, elle vient à bout des constipations rebelles et autres dyspepsies, mais calme aussi les inflammations gastro-intestinales (gastrite, colite), buccales (stomatite, gingivite), pulmonaires (7) (toux, irritation de la gorge, bronchite, bronchite chroniques, laryngite, trachéite, pneumonie, rhume opiniâtre, coqueluche…). En externe, elle fait mûrir les abcès dentaires et les furoncles, et peut s’appliquer sur les plaies atones.
Il est possible d’employer d’autres parties de cet arbre : les rameaux (laxatif doux pour les enfants), les feuilles (antitussives, toniques circulatoires, emménagogues) et le latex, en application locale sur cors et verrues.
Quelques précautions doivent cependant être observées : le suc laiteux qui sourd de la plante quand on en casse les feuilles est caustique et irritant pour les muqueuses. On observe parfois des dermites au contact de la peau avec les feuilles.
On a quelque fois utilisé ce latex comme présure pour faire cailler le lait lors de la préparation de certains fromages. Quant aux figues, une fois récoltées bien mûres, elles sont séchées au soleil ou au four, non sans avoir été passées à l’eau bouillante salée. On peut les consommer telles quelles ou bien les pulvériser et les torréfier afin d’en faire un café de figues !

Le figuier est un arbre de taille moyenne (3 à 5 m), au tronc gris et tortueux, portant de larges feuilles lobées et épaisses, qui pousse dans des sols rocailleux qui ne sauraient être ni acides ni trop humides. Il évoque immanquablement le Sud, même s’il est vrai qu’on a découvert des traces fossiles de feuilles de figuier dans le Bassin parisien. S’il peut pousser sous des latitudes septentrionales, c’est tout autour de la Mer méditerranée qu’il fructifie le mieux. Son aire de répartition géographique, qui s’étend de l’Afrique du Nord aux pieds du Caucase, coïncide parfaitement avec celle de l’olivier. Dans ces zones ensoleillées, on peut opérer deux récoltes annuelles, la première au début de l’été, l’autre en automne. Plus au nord, le manque de chaleur et le défaut d’ensoleillement font que la maturation des fruits s’en trouve ralentie, parfois inhibée, un phénomène qui n’est en rien l’apanage du figuier, bien d’autres plantes y étant sujettes.
Verte ou violette selon les variétés, la figue est une drôle d’espèce végétale qui semble dénuée de fleurs. Pourtant, elles existent bel et bien, mais se cachent au sein de ce renflement que l’on appelle la figue. Elles tapissent l’intérieur de cet appendice en forme de poire. On peut constater la présence de ces fleurs lorsqu’on coupe en deux une figue non mûre (cf. illustration ci-dessous). Plus tard, ces fleurs donneront naissance aux véritables fruits : les petits grains croquants contenus à foison dans la figue qui n’est en définitive, qu’un gros sac rempli de petits fruits.

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  1. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 347
  2. Jean Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 103
  3. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 340
  4. Angelo de Gubernatis, La Mythologie des plantes, tome 2, p. 142
  5. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 338-339
  6. Hildegarde de Bingen, Le livre des subtilités des créatures divines, tome 2, p. 35-36
  7. La figue fait partie avec les dattes, les raisins secs et la jujube des quatre fruits pectoraux.

© Books of Dante – 2014

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