L’aristereôn, la verveine des Anciens

Si je vous parle de verveine, sans doute qu’à l’évocation de ce mot, vous aurez une douce odeur citronnée qui emplira vos narines. Sauf que celle que je vais aborder aujourd’hui n’est pas la verveine parfumée dont on fait des infusions relaxantes, vous savez, cette plante qui porte des feuilles semblables à celles du pêcher et provenant d’Amérique du sud.
La verveine du jour, c’est celle qu’on qualifie d’officinale. C’est une plante aux tiges minces, aux feuilles insignifiantes, aux rameaux grêles et aux fleurs minuscules. Elle apprécie les lieux maigres (talus, bord de chemin, vieux murs, décombres, terres incultes). Parfois comparée à du fil de fer, lorsqu’on marche à côté d’elle, c’est à peine si on remarque sa présence.
Comment une plante aussi anonyme aura-t-elle pu attirer l’attention des Anciens et jouir d’une célébrité qui s’illustre par les noms vernaculaires qu’elle porte encore aujourd’hui ? En effet, herbe sacrée, herbe à tous les maux, guérit-tout, herbe aux enchantements, herbes aux sorciers, en disent long sur le prestigieux passé de cette plante anodine et aux fleurs sans odeur, une plante dont Fournier nous dit que « ses propriétés sont difficiles à préciser et, semble-t-il, aussi faibles que vagues » (Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 958).

Verveine officinale

Un nouveau mystère botanique s’offre à nous. Cherchons à découvrir pourquoi notre actuelle verveine officinale n’a peu de chance d’être la verbenaca des Anciens, et encore moins l’aristereôn poussant dans la prairie du bois sacré de Hékate, une clairière au centre de laquelle était planté le chêne portant la Toison d’or. Celle que les textes anciens nomment hiera botanê est renommé tant chez les Grecs que chez les Romains :

  • Chez les Romains, on la nomme verbenaca, dont Pline l’Ancien nous dit qu’il s’agit d’une plante aquatique aux fleurs bleuâtres.
  • Chez les Grecs, elle porte différents noms : 1. Peristereôn, une plante aux feuilles bleuâtres et aux fleurs pourpres selon Dioscoride, qui ajoute que c’est une plante aquatique. Peristereôn dont on distingue le genre huptios lié aux Gémeaux et à Mercure du genre orthos consacré au signe du Taureau et à la planète Vénus. 2. Aristereôn : c’est par ce nom que l’auteur anonyme des Argonautiques orphiques désigne la « frêle verveine », qui a peu de chance de ressembler aux descriptions de Pline et de Dioscoride, sachant que le verveine officinale n’a ni fleurs bleues ou pourpres et quelle n’est pas une plante aquatique

Verbenaca, aristereôn, peristereôn sont-ils des mots qui désignent tous la même plante ? Nul ne le sait. L’un d’entre-eux décrit-il la verveine officinale ou bien une espèce de verveine aujourd’hui disparue ? Et, comme si cela ne suffisait pas, cette plante (qui en est peut-être plusieurs) portait chez les Grecs le nom de loustragô (du grec luô, laver et du latin lustratio, purification ; nous verrons plus loin pourquoi).
Il est difficile de savoir si Dioscoride et Pline ont décrit la même plante. Si le premier était un observateur, le second était davantage un rapporteur qui ne vérifiait pas toujours ses sources. Pourtant, de l’un à l’autre, des détails demeurent troublants. Comme je l’ai déjà indiqué par ailleurs, de l’Antiquité au Moyen-Âge, on a attribué à un nombre incalculable de plantes la vertu d’intervenir en cas de morsure de serpent et de piqûre d’araignée. Deux d’entre elles, la vipérine et le dompte-venin, en sont des exemples évocateurs. C’est cette dernière propriété que Pline et Dioscoride accordent à la verveine. Ils tombent également d’accord sur la question des problèmes hépatiques (ictère), d’ulcères et d’inflammations que la verveine est censée résoudre. Pline note aussi un chose intéressante : la verveine agirait sur les points de côté (nous verrons plus loin à quel point son analyse est fondée), alors qu’il se gausse de certains magoi qui prétendent soigner une blessure par arme blanche à l’aide de la verveine.
Comme très souvent, lors de l’Antiquité, les usages magiques d’une plante s’allient à ses emplois médicinaux. Comme s’il n’y avait aucune différence entre ces deux domaines. Il n’est donc pas très surprenant que celle que l’on surnomme herbe aux enchantements ait vu ses usages empiéter largement sur le domaine de la magie. Si Dioscoride n’est pas très loquace sur la question des emplois magiques de la verveine (il fait référence à la confection d’amulettes), Pline est beaucoup plus prolixe en ce qui concerne l’utilisation de la verveine en magie. Selon lui, la verveine pourrait agir aussi bien sur les lieux que sur les personnes. C’est à base de verveine que les Romains conçurent l’eau lustrale destinée à la lustration (on comprend mieux son nom de loustragô évoqué plus haut), c’est-à-dire à une purification. On lustrait donc les maisons en les aspergeant d’une infusion de verveine qui avait pour conséquence d’apporter la gaieté et la bonne humeur aux habitants. Il indique aussi de quelle façon cette plante doit être récoltée et les soins qu’il faut lui prodiguer : « la verveine doit être cueillie vers le lever de la constellation du Chien sans être vu de la Lune et du Soleil » (alors que le pseudo-Apulée recommande le solstice d’été, ce qui aura très certainement été à l’origine du fait de considérer la verveine comme une herbe de la saint Jean). La cueillette de la verveine doit s’effectuer de la main gauche. Puis, une fois arrachée, on brandit la plante vers le ciel, sans doute pour se concilier les dieux, bien qu’ils ne soient pas tous de nature ouranienne, Hékate en étant l’exact opposé. Pline recommande de faire sécher la verveine à l’ombre en séparant bien les feuilles et les tiges des racines.

Un noeud

Les usages magiques sont multiples et variés. Si certains sont issus du terreau fertile de l’Antiquité, d’autres, plus tardifs seront le prolongement amplifié des pratiques antiques.

  • Pour la santé : « il faut donner à boire le troisième nœud de la verveine par rapport au sol avec ses feuilles à ceux qui souffrent de fièvre tierce et le quatrième noeud à ceux qui souffrent de la fièvre quarte ». Ceci est un exemple parmi tant d’autres, mais il est intéressant à plus d’un titre. Très observateurs, les Anciens voyaient dans les signes de la Nature des réponses à leurs maux. La verveine n’a pas échappé à cet usage. Aussi, une signature approximative additionnée de magie des chiffres (troisième nœud pour fièvre tierce, quatrième pour fièvre quarte) a-t-elle fait long feu. Or, si l’on observe bien une tige de verveine officinale, on constate la présence d’un certain nombre de « nœuds » (cf. cliché ci-dessus). De plus, dans cet extrait de son Histoire naturelle, Pline parle du sol alors que, par ailleurs, il désigne la verveine comme une plante aquatique. A la lecture des Argonautiques orphiques, les plantes qui y sont décrites sont censées être des espèces terrestres puisque poussant dans la clairière d’un bois.
    Chez les Romains, la verveine était une des plantes qui permettait de balayer les autels dédiés à Jupiter. Un Jupiter romain dont l’équivalent grec n’est pas autre que Zeus, père supposé de Hékate. On en lavait les instruments de culte et elle entrait même dans la confection de philtres. Par exemple, sa racine portée au cou permettait de guérir les écrouelles, les ulcères et l’incontinence urinaire. On voit à quel point cette plante fut tenue en haute estime durant l’Antiquité, sa réputation de guérisseuse sur différents plans s’illustrant à travers les usages qui vont maintenant suivre.
  • Pour l’amitié : se frotter de verveine permet de voir l’objet de son désir se réaliser (idem pour l’amour).
  • Pour l’harmonie : si l’on souhaite recevoir et que l’on désire que la soirée se déroule harmonieusement, il faut répandre dans la pièce un parfum composé de quatre feuilles de verveine ayant trempé durant une nuit dans du vin.
  • Pour le bonheur : de la verveine suspendue à la poutre d’une maison permet d’assurer à ses habitants santé et opulence.
  • Pour la protection : « si un homme est saisi de frissons, nous dit le Carmen de Viribis herbarum, prends un rameau de cette plante, tiens-toi debout face à lui : tu chasseras aussitôt son démon, et il ne l’attaquera plus ». Globalement, la verveine était réputée comme plante de protection et de dégagement.
  • Pour la sexualité : s’il porte trois de ses graines dans un sachet suspendu à son cou, un homme devient d’une vigueur redoutable en amour.

Mais… Malgré toutes ces bonnes intentions, la verveine fut aussi employée pour des buts bien moins honorables. On a finit par faire d’elle une plante davantage invoquée pour les démons que pour les dieux. Par exemple, le Livre des Cyranides nous indique qu’il suffit de placer sous l’oreiller d’un homme de la verveine durant sept jours. Celui-ci ne pourra avoir de rapport sexuel faute d’érection. Patronnée par Vénus, la verveine nous est présentée comme une plante à double tranchant. Si elle permet de se faire aimer d’une autre personne, c’est en provoquant, entre autres, une querelle au sein du couple de la personne convoitée. Une vieille incantation du XVII ème siècle nous explique comment faire : «  Le premier vendredi [jour de Vénus] de la nouvelle Lune, il faut avoir un couteau neuf et aller cueillir une verveine. Il faut se mettre à genoux, la face tournée vers le soleil levant, et coupant ladite herbe avec le couteau, dire « Sara isquina safos, je te queille, herbe puissante, afin que tu me serves à ce que je voudray ». Puis vous vous levez sans regarder derrière vous. Étant dans votre chambre, vous la ferez sécher et pulvériser, et vous ferez avaler cette poudre à la personne ».

Verveine officinale  fleurs

Connue des Celtes (verveine proviendrait du mot celte ferfaen), ainsi que des Germains, la verveine était, selon les sources, une plante médicinale pour ces peuples (action sur les reins, la rate, la vessie ; jaunisse, fièvre, calculs, ulcères, accouchement difficile, etc. ; soit, peu ou prou, les antiques indications de Pline et Dioscoride). Mais, comme souvent en ces temps reculés, la verveine ne se borna pas qu’à de seuls usages médicinaux. Par exemple, les vates celtes (principalement des devins) absorbaient des infusions de verveine avant de procéder à des séances divinatoires. Employée de manière plus offensive, la verveine était aussi un ingrédient permettant de jeter des sortilèges. Expliquons pourquoi. Si on se penche davantage sur le mot Verbena, on sera surpris du fait qu’il fait tant référence à l’oral qu’à l’écrit :

  • Verbum : le verbe, la parole.
  • Verberare : frapper. En effet, le verbena désignait le sceau dont on frappait un traité.

On peut tout à fait penser que ces deux explications s’impliquaient dans des actes magiques : le verbe par incantation, le frappement par scellage d’un rituel magique, une entente sur un pacte (« votre sort est scellé »).
Quant à savoir si la seule verveine se vouait à ces usages aux temps de l’Antiquité romaine n’est pas chose facile, car cette notion de verbena ne s’appliquait pas qu’à la verveine mais à l’ensemble des plantes sacrées de ce temps. Aussi pouvait-on aussi frapper grâce à la sauge.

Pour finir, un peu de phytothérapie moderne…

A l’heure actuelle, la verveine, bien qu’officinale, n’est plus une panacée. Généralement, on utilise les parties aériennes de la plante qui contiennent des principes amers, des tannins et du mucilage. Ses propriétés sont assez réduites. On la dit apéritive et digestive, fébrifuge, antitussive, antirhumatismale, antalgique et antinévralgique. Elle se destine aux affections suivantes : migraine d’origine nerveuse, point de côté, pleurésie, ictère, vertiges, somnolence, entorse, contusion, coup, choc, foulure, plaie, ulcère de la peau, petits problèmes cutanés (ecchymoses, écorchures).

© Books of Dante – 2014

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