Angelica archangelica

UNE GÉANTE VENUE DU NORD

Derrière ce joli nom se cache une Ombellifère (aujourd’hui, on dirait Apiacée, j’explique ici pourquoi) de grande taille employée pour ses qualités tant aromatiques que médicinales. Si l’on ne doit pas confondre la berce et l’angélique, il est bon de prendre en compte la réalité suivante : il existe une angélique domestique (Angelica archangelica) et une angélique sauvage (Angelica sylvestris). On observe entre elles quelques différences morphologiques. Par exemple, l’angélique sauvage est plus petite. Par ailleurs, l’angélique des bois développe un parfum moins prononcé que sa sœur domestique. Concernant leurs vertus médicinales, elles sont similaires quoi que plus appuyées chez Angelica archangelica.

Herbe aux anges venue du Nord (Scandinavie) aux environs du XII ème siècle, elle était donc inconnue des anciens Grecs. Aujourd’hui encore, impossible de trouver de l’angélique sauvage sur le pourtour méditerranéen car, « pieds dans l’eau et tête au soleil », elle n’y survivrait pas. L’Europe du Nord présente un climat plus adapté. En France, il est possible de la rencontrer à l’état sauvage en Île-de-France par exemple.

Angélique 2

PANACÉE MÉDIÉVALE ET BIEN PLUS ENCORE !

On trouve des traces de sa présence dans la pharmacopée médiévale puisque l’on sait que Hildegarde de Bingen (1098-1179) en faisait usage sans qu’on sache cependant s’il s’agissait de la domestique ou de la sauvage. Au XIV ème siècle, la culture de l’angélique domestique se déploie dans les monastères d’Europe centrale puis plus largement au XVI ème siècle. Par exemple, elle fut cultivée au monastère de la Grande Chartreuse près de Grenoble (à ce titre, elle entre toujours dans la composition de la liqueur du même nom).
L’histoire nous conte qu’elle fut utilisée comme préventif de la peste comme ce fut le cas à Milan en 1510. En raison des pouvoirs magiques qu’on lui octroyait, il était coutume d’en croquer les graines pour se protéger du « mauvais air » et était employée à l’instar de la rue (Ruta graveolens) contre les morsures de chiens enragés. Elle fut l’une des plantes favorites de Paracelse et très réputée au milieu du deuxième millénaire lors des diverses épidémies en raison de son pouvoir de protection. Ce n’est donc pas pour rien qu’elle porte le nom d’herbe aux anges ou de racine du Saint-Esprit. Aussi lui donna-t-on le nom d’angelica, c’est-à-dire « ange gardien ». Quant à l’adjectif archangelica, il fait référence à l’archange Raphaël qui aurait révélé à un ermite son usage contre la peste. Plus tard, au tout début du XVII ème siècle, Olivier de Serres dira d’elle ceci : « l’angélique, tel nom a été donné à cette plante à cause de cette vertu qu’elle a contre les venins ».
Peste, morsures de chien ou de serpent, etc. Précisons qu’en ces temps anciens, ce sont de véritables phobies qui trouvent leur raison d’être à travers les morts nombreux qu’elles occasionnent. Nul doute qu’on ait voulu attribuer à l’angélique un pouvoir quasi divin.

EN CUISINE !

Après bien des emplois médico-magiques (au Moyen-Âge surtout), l’angélique abandonnera le versant magique pour se consacrer davantage au seul aspect médicinal. Cela perdurera jusqu’au XVIII ème siècle, où les usages étaient davantage thérapeutiques qu’alimentaires. Parce que oui, l’angélique, à l’instar de nombreux autres végétaux curatifs (un exemple ? le persil) se mange. C’est aux environs de Niort, durant ce même XVIII ème siècle, qu’on eut pour la première fois l’idée de confire l’angélique. Au siècle suivant, on confectionnait même des formes animales et végétales en moulant des tiges d’angélique confite, c’est dire l’engouement ! Ceci étant dit, cette pratique francophone ne saurait faire oublier les usages culinaires de l’angélique propres à d’autres contrées. Très présente dans les cuisines en Chine et en Scandinavie, la plante y est utilisée des graines à la racine. Au Groenland, elle est demeurée longtemps l’unique légume disponible. Les Lapons en consomment les feuilles cuites dans du lait de renne et conservent le poisson dans ces mêmes feuilles. En Sibérie, on mange les tiges en compagnie de pain et de beurre. Par ailleurs, les usages sont multiples. On utilise la plante entière : feuilles (en compote avec des fruits acides), jeunes pousses (en salade), racines (en légume, cuites à la vapeur), graines (en liquoristerie : Chartreuse, Bénédictine, etc., en pâtisserie, en parfumerie), fleurs (pour aromatiser les pâtisseries, les salades de fruits, les crèmes, etc.). D’autres usages encore, j’en suis certain, sont possibles.

Petit focus en ce qui concerne la liquoristerie. Avant même que de devenir une boisson que l’on prend en fin de repas, une liqueur est avant tout un élixir médicinal. Ainsi, il en va de la Chartreuse et de la Bénédictine qui sont deux élixirs qui s’invitent davantage sur nos tables que dans l’armoire à pharmacie. L’angélique est un ingrédient que l’on retrouve dans d’autres compositions médicinales (orviétan, eau de mélisse des Carmes, baume du commandeur, élixir de Crollius…).

Angélique 3

L’ANGÉLIQUE, PLANTE DÉCHUE

Racine de longue vie : nom vernaculaire attribué à l’angélique en raison du cas d’Annibal Camoux, un Niçois mort à l’âge de 121 ans et dont l’exceptionnelle longévité tiendrait au fait qu’il avait l’habitude de mâcher régulièrement de la racine d’angélique. Sans en faire une panacée, plus prosaïquement, en mâcher la tige fraîche abolit la mauvaise haleine. C’est déjà ça.

Comment se fait-il qu’une plante pareille vantée contre la peste et dont on a fait un antidote contre belladone, ciguë et colchique – excusez du peu ! – se fasse aussi rare dans les jardins aujourd’hui ?
Tentons une explication. Il y a plus de deux siècles, Bodart disait ceci à propos de l’angélique : « si cette plante avait le mérite d’être étrangère, elle serait aussi précieuse pour nous que le ginseng l’est chez les Chinois ; elle se vendrait au poids de l’or ». La comparaison avec le ginseng, autre racine de longue vie, est intéressante et fort pertinente. Le ginseng, dont le nom latin Panax ginseng contient en lui-même la haute idée que l’on se fait de lui : une panacée. Autrement dit, une substance propre à guérir tout les maux. Est-ce le caractère exagérément prétentieux avec lequel on a alloué mille vertus à l’angélique qui fait qu’aujourd’hui elle a sombré dans un relatif anonymat ? Ça n’est pas impossible. D’autres plantes ont subi un sort identique, la sauge par exemple, bien que dans une moindre mesure. Cette mésestime semble être le corollaire d’une extranéité magico-thérapeutique abusive. Ayant été naturalisée, l’angélique a quelque peu perdu de son lustre d’antan. Tout comme les palmiers de la Côte d’Azur qui n’étonnent plus personne ou presque, elle ne présente plus rien d’exotique contrairement au ginseng qui, lui, aurait bien du mal à s’acclimater par chez nous et qui, du reste, se vend toujours à prix d’or : 10 000 € pour une racine de 25 à 35 ans.

Tout est à portée de main, où qu’on soit. Mère Nature a si bien fait le Monde qu’elle a placé ici et là différentes plantes aux pouvoirs identiques. Pourquoi s’émoustiller devant les baies de goji alors que nous avons ce brave cynorhodon que nous offre notre bon vieux rustique Rosa canina ? Inutile d’aller envahir des pays lointains à la recherche d’un précieux Graal végétal. Cela, les géants de l’industrie pharmaceutique ne l’ont que trop bien compris depuis au moins 15 ans, pour d’évidentes raisons financières entre autres. Pas si mal me direz-vous. Ainsi, plus besoin d’essorer la planète bien que cela n’empêche en rien la biopiraterie qui sévit encore malheureusement, plus particulièrement en Afrique.

Ainsi donc, pourquoi ne pas réhabiliter l’angélique dont Paul-Victor Fournier rapportait en 1947 son utilisation contre le cancer de l’estomac ? Aujourd’hui, l’angélique est muette. Quand on sait ce qu’en firent les Amérindiens, c’est doucement ironique. Une décoction de tiges d’angélique était couramment utilisée en gargarisme afin de permettre aux chanteurs de tenir leur voix durant les cérémonies et autres célébrations…

ARCHANGELICA BOTANICA

Elle porte d’épaisses tiges fistuleuses, creuses, vertes parfois teintées de rouge, solidement fichées sur une forte racine en pivot. Sur les tiges, on observe trois rangs de feuilles largement découpées.
L’angélique est une plante qui vit entre 2 et 4 ans. Ce n’est que lors de sa dernière année qu’elle fleurit et produit des graines, avant de mourir. Ses fleurs, blanchâtres ou rosées, portées en larges ombelles de 15 à 20 cm de diamètre apparaissent entre juin et août. Ses fruits, des diakènes, figurent deux petites ailes, d’où le nom d’herbe aux anges que l’on prête à l’angélique. Ce qui est également la cas de l’anis vert, du fenouil, etc.
C’est une plante peu exigeante, elle apprécie à ses côtés la présence de l’ortie laquelle a la faculté d’augmenter la production d’huile essentielle contenue dans l’angélique.

Anis

A propos de l’angélique sylvestre, on la trouve de façon abondante sur les talus, aux abords des haies, dans les chemins, les prairies ombragées, les bords de ruisseaux, les endroits marécageux…
Géographiquement, elle est présente en Europe occidentale (au nord et à l’est surtout) et absente des zones méditerranéennes.

L’angélique en thérapie :

l. Parties employées : toute la plante. Aussi bien la racine, que les feuilles, les tiges, les fleurs ou les semences.
En fonction du but recherché, on emploiera différentes parties qui contiennent en leur sein des principes actifs qui diffèrent en proportion. Par exemple, les semences contiennent davantage d’essence aromatiques que la racine (1,1 % contre 0,25 %). Par ailleurs, si la racine supporte relativement bien la dessiccation, il n’en va pas de même pour les tiges et les feuilles. A l’instar du basilic, une fois sèches, ces parties de l’angélique perdent très rapidement beaucoup de leurs propriétés.

2. Propriétés majeures : apéritive, digestive, carminative, tonique, stimulante, sédative, antispasmodique, expectorante, sudorifique, dépurative, emménagogue, reconstituante générale (sujets nerveux, personnes âgées, affaiblies, convalescentes).

On lui concède également des propriétés antirhumatismales.

3. Emplois thérapeutiques :

Il est évident qu’il est plus simple de ramasser des fleurs de coquelicot que d’extraire du sol une racine d’angélique ! Et dans ce cas, mieux vaut prendre des gants avec elle. En effet, de par un certain nombre de ses principes actifs, au simple contact de la racine fraîche avec la peau, celle-ci peut être facilement irritée. Concernant les feuilles, ces dernières devront être récoltées avant floraison puis séchées à l’ombre.
On comprend que l’ensemble de ces rigoureux protocoles puissent être dissuasifs pour qui souhaiterait employer l’angélique, qu’on ne trouve plus guère dans les jardins du reste, l’angélique sylvestre étant, quant à elle, beaucoup plus fréquente mais dotée de propriétés moindres.

  • Troubles de la sphère digestive : digestion difficile, acidité gastrique, aérophagie, ballonnement, spasmes gastro-intestinaux, entérites, dysenterie, crampes intestinales.
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, pneumonie, pleurésie, asthme.
  • Troubles de la sphère génitale féminine : règles douloureuses, insuffisantes ou absentes, leucorrhée.
  • Troubles d’origine nerveuse : angoisse, anxiété, stress, insomnie d’origine nerveuse, asthénie intellectuelle, baisse de la libido chez l’homme et la femme.
  • Migraine (d’origine nerveuse).
  • Vertiges, syncopes.

Quant à l’huile essentielle de semences d’angélique, rare et chère, elle est reconnue comme tonique, excitante et carminative à faibles doses. A doses plus élevées, elle devient sédative. Elle peut intervenir en cas de dyspepsie, de colite, d’anxiété, etc.
Elle contient des substances photosensibilisante plus connues sous le nom de furanocoumarines dont l’une, le bergaptène, se retrouve dans l’essence de bergamote, elle-même photosensibilisante. Il serait possible de la « débergapténiser », comme cela se pratique déjà pour l’essence de bergamote. Mais, d’une, c’est plus cher, et de deux, ces fameuses furanocoumarines sont responsables des effets sédatifs et calmants. Il s’agirait alors d’une huile essentielle amputée de certaines de ses propriétés.
Quoi qu’il en soit, en cas d’utilisation de plantes aux vertus photosensibilisantes (millepertuis, les essences d’agrumes, les huiles essentielles d’apiacées, etc.) et que cela soit par usage interne ou externe, pas d’exposition solaire massive car :

FURANOCOUMARINES + UV = AÏE !

Donc, pas d’exposition solaire prolongée et si tel doit être le cas, une protection solaire est nécessaire. Indice 50 au moins.
J’évoque plus précisément le principe dans l’article suivant : La photosensibilisation, c’est quoi ? Besoin d’être plus explicite ? Taper berce+brûlure sur Google images donnera davantage de précision.

Enfin, à hautes doses (2 grammes), cette huile essentielle provoque maux de tête, stupeur, dépression cérébrale, hématurie, néphrite et éventuellement décès.

4. Usages alternatifs :

L’élixir floral d’angélique officinale est destiné aux personnes proches de la mort, tant par leur état de santé que des personnes qui les entourent. Cela peut être des personnes gravement malades ou mourantes, par exemple. Il renforce la confiance en la vie et apporte force et vigueur morale quand l’avenir semble incertain.

Une curieuse façon de d’utiliser cette plante avait lieu au sein de la Cour des Miracles, à Paris. Le suc de l’angélique est très irritant et les mendiants, le sachant, s’en badigeonnaient les membres afin de volontairement provoquer des ulcères et de se rendre ainsi encore plus pitoyables.

© Texte et photos – Books of Dante – 2013

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5 réflexions sur “Angelica archangelica

  1. J’en apprend encore davantage sur ces plantes qui mériteraient d’être mieux connues, et j’ignorais que l’angélique était une plante pouvant se manger… C’est tout bête mais il y a tellement de choses que l’on ne sait pas (ou plus) sur des plantes bien de nos régions ou du moins en Europe. Merci encore pour cet apprentissage « plantesque » ! ^^

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    • En effet, je suis partisan de l’utilisation des « ressources » végétales locales. Si j’étais né en Chine, je me satisferais de la pharmacopée chinoise. De même si j’avais été un natif des Andes.

      Si Mère Nature a placé dans différents endroits du monde des plantes qui contiennent des molécules identiques (par exemple, l’alpha-pinène qu’on retrouve tant chez l’épinette du Canada que dans le ciste de Corse), ça n’est pas pour rien.

      Ceci étant dit, il est bon d’avoir conscience que notre paysage végétal actuel n’a rien de totalement autochtone. Par exemple, le pin sylvestre qu’on trouve en abondance sous nos latitudes est originellement natif d’Amérique du Nord. Idem pour les eucalyptus qu’on trouve encore en bordure méditerranéenne et dont la zone endémique appartient à l’Océanie. Je ne suis pas contre le brassage, encore faut-il qu’il soit mesuré. Je suis résolument contre ceux qui viennent nous casser les oreilles avec une soit-disant panacée orientale et qui, dans le même temps, foulent aux pieds des merveilles comme le pissenlit et l’ortie.

      Pour en revenir à l’angélique, pour reprendre les mots de Paul-Victor Fournier alors qu’il parle de l’armoise (mais ce qu’il dit peut tout à fait s’appliquer à l’angélique) : « elle donne l’impression d’une puissance détrônée, dédaignée qu’elle est devenue après avoir tenu tant de place dans les préoccupations des hommes ».

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  2. Délaissée surtout par une espèce de « mode » en fait, comme si consommer des baies de je ne sais-quoi ou du jus de goyave c’était « in »… Dommage, ce sujet me permet de vraiment comprendre que beaucoup de plantes qui ne payent pas de mine comme ça et qu’ont a oublié ont des propriétés semblables à leur copines d’autres pays orientaux.

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  3. Certains pensent que l’herbe est plus verte chez le voisin. L’attrait de la plante inconnue de nous, mystérieuse, etc. Cela peut faire beaucoup alors qu’on dédaigne des trésors (pissenlit, ortie, etc.) en les foulant au pied, les reléguant au rang de « mauvaises herbes ».
    En France, on compte plus de 1 200 espèces végétales dont un bon nombre sont médicinales et/ou alimentaires. Il faut donc juste sortir des sentiers battus de ceux qui nous rabattent les oreilles avec un soit-disant miracle végétal venu d’ailleurs. Soyons humbles. Acceptons les plantes qui font notre quotidien, elles ne sont pas là par hasard.

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