Un bon feu vaut mieux que tout

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Imaginez-vous un grand feu qui crépite. Tout autour, un cercle d’hommes et de femmes s’y réchauffe. Qui alimente ce feu ? Ceux et celles déjà en place.

Parfois, au travers de la nuit noire, on voit surgir des formes qui traînent de lourds fardeaux derrière elles. Elles parviennent auprès du feu central qui éclaire alors ce qu’apportent les nouveaux arrivants. Des troncs d’arbre, des bûches à n’en plus finir. Lesquels alimenteront le feu pendant quelques lunes. Peu de temps après, d’autres formes apparaissent au loin. Le fait que le feu ait redoublé d’ardeur les rend encore plus visibles que les précédentes. Et on voit bien qu’elles n’ont rien dans leurs mains, pas une brindille, pas le moindre brin d’herbe. Étant donné qu’elles sont de sang, on les laisse s’installer auprès du feu qui chauffe leurs os. Pourquoi donc leurs ferait-on offense en les congédiant ?

Jour après jour, ceux qui ont amené les troncs d’arbre et les bûches continuent à en amener. Ceux qui sont venus les mains vides reviennent les mains vides. Et c’est ainsi les autres jours suivants.

Quelques lunes plus tard, certains esprits, parmi les plus intolérants, commencent à gronder. Comment se fait-il, se disent-ils, que cela soit toujours les mêmes qui apportent, soir après soir, de quoi alimenter le feu ? Et, question corollaire, pourquoi se fait-il que cela soit toujours ceux qui n’apportent rien qui continuent à se chauffer et à s’éclairer à l’œil ? Les tensions montent dans l’air comme une fumée d’encens. On sent l’air devenir électrique. Certains hommes se lèvent, portent la main sur leur tomahawk, le regard furieux ! Pourtant, il s’agit de leurs propres frères ! Oseraient-ils porter la main et le fer sur eux ?

Mais là, un sage se lève. Et accompagne les propos des plus véhéments d’entre-eux. Il dit qu’il n’est pas tolérable que quelques-uns se chauffent et s’éclairent gratuitement là ou d’autres, plus vaillants, auront placé leurs tripes à rapporter du bois pour alimenter le feu. Il dit encore que tous doivent participer à l’entretien du feu et que ceux qui ne s’y soumettent pas doivent être châtiés.

Mais là, un autre sage se lève et coupe la parole au premier, ne la trouvant pas du tout à sous goût. Il tance ce dernier comme il se doit. « Comment peux-tu dire de telles choses alors que toi-même ne lève pas le plus petit doigt pour alimenter ce feu dont tu parles ? » Piqué au vif par ces paroles, le premier sage se ravise et s’assoit en maugréant. Puis, petit à petit, les hommes parmi les plus virulents se radoucissent et finissent par s’asseoir eux aussi.

Cependant, un autre homme, autre grand sage, qui a observé les faits et gestes ainsi qu’écouté les paroles des deux sages, reste volontairement en retrait. Il sait qu’on ne doit ni accepter ni renoncer, que ce qu’a énoncé le premier sage est bon en soi mais également mauvais. Il se dit que c’est aussi le cas des paroles du deuxième sage.

Il réfléchit. Il doit bien y avoir un moyen de rendre ces deux visions compatibles car leur opposition scinderait à coup sûr le groupe en deux factions antagonistes prêtes à se battre l’une contre l’autre. Il se souvient alors de la légende de l’Oiseau-Tonnerre et il sourit. Oui, se dit-il en son fors intérieur, il doit bien y avoir un moyen qui permettrait de ne pas opprimer les hommes sans pour autant leurs donner toute la liberté qu’ils désirent, ce qui ferait d’eux des bêtes. Il réfléchit encore mais rien ne vient. La fumée de sa pipe, si elle lui est de quelque réconfort, ne l’aide en rien…

Il y a longtemps de cela, un autre grand sage, qui est depuis des lunes parmi les innombrables étoiles, lui avait indiqué une chose que sa prime jeunesse ne lui avait pas permis de comprendre. Il avait alors évoqué le cas de l’acceptation et celui du renoncement. Mais il est des circonstances où l’on ne peut opter pour l’un ou l’autre de ces deux choix. Il lui avait alors dit que si acceptation et renoncement étaient impossibles, il restait toujours la question du partage. Celui qui tient le tison en main n’est pas celui qui tient la hache qui coupe le bois. A qui donc revient le plus grand honneur ? Celui qui garde le feu ou celui qui le nourrit ? Aucun des deux. A quoi pourrait donc bien servir un chasseur qui revient au camp avec une peau de bison si aucune tanneuse n’est présente pour apprêter cette peau, si aucune couturière n’est disponible pour fabriquer à l’aide de la peau tannée de chauds vêtements qui seront fort utiles au chasseur lorsqu’il repartira dans la tourmente neigeuse de l’hiver qui bientôt sera là ?

Il comprend mieux à présent les lointaines paroles du défunt. Celui qui va chercher du bois n’est pas plus valeureux que celui qui reste auprès du feu afin d’en garder les braises. Ils ont, l’un et l’autre, leur importance. Et l’on ne peut se départir ni de l’un, ni de l’autre. L’on ne peut tout bonnement pas faire ce sacrifice. Aussi se lève-t-il et s’adresse-t-il en ces termes à l’assemblée présente : « Les uns et les autres avez tort et raison. C’est pour cela qu’à compter de ce jour ceux qui allaient chercher du bois deviendront gardiens du feu et que ceux qui étaient gardiens du feu deviendront ramasseurs de bois. Puisque l’avis du premier sage ne peut primer face aux paroles du deuxième sage et que l’inverse n’est tout bonnement pas envisageable, vous allez donc faire le partage de vos attributions respectives. » Interloqués, tous s’échangent des regards d’incompréhension. Les ramasseurs de bois se rapprochent du feu alors que ceux qu’ils remplacent partent à la recherche de bois dans la nuit noire.

Et les heures passent. Les nouveaux gardiens du feu l’alimentent avec ce qu’ils ont sous la main. Mais les provisions de bois mort finissent par s’épuiser tandis qu’aucun des ramasseurs n’est de retour au campement. D’heure en heure, le feu rend la nuit alentour plus noire que jamais. C’est à peine si les quelques flammèches mourantes permettent d’éclairer les visages inquiets des gardiens du feu. Réfugié dans les profondes draperies de soie de la nuit sans Lune, le vieux sage rit sous cape… Il sait, sans les voir, que les visages des hommes attroupés auprès du feu moribond sont nimbés de gravité. Et plus rien ne pourra permettre aux ramasseurs de repérer le camp dans la nuit la plus complète. Les gardiens du feu restent sans voix devant le feu qui expire alors qu’au loin s’élèvent des voix dans lesquelles le vieux sage perçoit de l’inquiétude sinon de la panique. Cela ressemble à des appels à l’aide. Mais les gardiens du feu, obnubilés par le triste spectacle qui s’offre à eux, ne les entendent pas. Les uns ont perdu leurs yeux, les autres leurs oreilles. Le vieux sage ne peut s’empêcher de réprimer un éclat de rire qu’il parvient presque à étouffer tout en se dirigeant vers son propre tipi.

Là-bas, près du feu qui n’est plus, c’est le silence. Et les voix périphériques qui s’inquiètent, qui tâtonnent à la recherche d’une piste à suivre qui les mènerait au camp… Le vieux sage sort de son tipi, il tient un fagot de branches sèches sous le bras et se dirige à pas lents et mesurés vers le foyer qui agonise. Du feu ne reste plus que quelques braises rougeoyantes et il n’est dès lors plus possible de savoir à quoi ressemble les visages des statues humaines qui l’encerclent. Le vieux sage se fraie un chemin entre les hommes et les femmes pétrifiés. Tranquillement, il s’agenouille près des braises encore vives et souffle dessus avec méthode puis alimente ces brandillons de quelques branches de son fagot. A ce moment, les visages de marbre qui l’entourent reprennent quelques couleurs, de petites flammes projetant des reflets sur leurs joues froides. Le vieux sage souffle sur le feu avec davantage d’ardeur et, déjà, une délicieuse odeur de fumée de bois de bouleau remplit l’air et commence à réchauffer les esprits. Le feu crépite à nouveau. Là-bas, dans le noir, les voix inquiètes se sont tues alors que parmi les gardiens du feu certaines exclamations commencent à fendre l’air. Bientôt, au rythme des flammes qui dansent, ce sont des imprécations, des prières qui montent au ciel accompagnant les volutes de fumée qui se dégagent du feu. Les gardiens du feu poussent des cris de rappel afin d’aider leurs frères à se guider dans la nuit. Plus ceux-ci progressent et plus ils se rapprochent d’une clarté qui n’y était pas quelques temps auparavant. Ils retrouvent alors le campement et, comme il se doit, on leurs fait bon accueil. Mais la joie retombe très rapidement lorsque les gardiens du feu se rendent compte qu’aucun ramasseur n’est revenu avec son lot de bois mort. Quelques menaces fusent, des reproches tombent, des pleurs et des lamentations se font entendre. Mais tout ce ramdam est très rapidement interrompu par le vieux sage. « Ils reviennent les mains vides, mais vous, qu’avez-vous fait sinon faire mourir le feu ? Toi qui pleure, apportes-tu ta branche à l’édifice ? Non, je ne vois rien dans tes mains. Maintenant que vous avez tous fait le partage que j’attendais de vous, vous êtes en mesure de vous rendre compte que vous avez aussi peu de valeur les uns que les autres. De mauvais chasseurs et de mauvais cuisiniers, voilà ce que vous êtes. Vous allez donc reprendre dès à présent vos fonctions initiales… » Ce que tous s’empressent de faire avec zèle et respect. Les ramasseurs de bois originels partent donc à la recherche de bois mort tandis que les gardiens du feu reprennent leur rôle là où ils l’avaient arrêté après que le vieux sage leurs ait indiqué de partager et d’échanger leur fonction respective.

Depuis, au sein de la tribu, la paix est revenue entre les ramasseurs de bois et les gardiens du feu. Parce que, comme le disait le père du vieux sage : « Un bon feu vaut mieux que tout… »

© Books of Dante – 2012

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