Sirènes & harpies

Au-delà des productions cinématographiques des studios Disney qui s’inspirent en partie de La Petite Sirène d’Andersen (1836), il est bon de recadrer quelque peu le sujet : qu’est-ce qu’une sirène ? Qu’est-ce qu’une harpie ?

Débroussaillons.

Il existe deux types principaux de sirènes : la sirène grecque et la sirène nordique. Bien que semblables dans leur symbolisme et leurs attributions, elles diffèrent grandement morphologiquement l’une de l’autre (mais pas seulement), ce qui peut mener à la confusion qui existe entre la sirène grecque et la harpie.

La sirène grecque qu’évoqua Homère dans L’Odyssée est un monstre. Tout comme sa consoeur nordique plus tardive. Entendons monstre dans le sens d’animal mythologique ou de créature fabuleuse, fantastique. La harpie ne fait pas exception à la règle. Elle n’en est pas moins un monstre mais ne saurait être une sirène.

Toutes trois sont des hybrides :

* Sirène nordique : buste de femme + corps de poisson (le plus souvent)

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* Sirène grecque : buste de femme + corps d’oiseau

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* Harpie : buste de femme ailée + corps d’oiseau

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Comme nous le montrent ces images, il n’y a rien de commun entre les deux sirènes, alors que la ressemblance entre harpie et sirène grecque saute aux yeux.

Il est difficile de grouper les deux sirènes dans le même filet : elles sont issues de deux mythologies différentes, géographiquement et historiquement distinctes. La sirène-oiseau est issue de la mythologie grecque, c’est la plus ancienne. La sirène-poisson n’apparaît qu’au tout début du Moyen-Âge, entre le VI ème et le VIII ème siècle. La très jolie femme à la longue chevelure et à la simple ou double queue de poisson n’apparaîtra dans l’iconographie qu’à partir du XV ème siècle et achèvera de supplanter la sirène grecque dans l’imaginaire collectif.

Aujourd’hui, la sirène évoque une jeune fille fragile est vertueuse, telle qu’on la trouve statufiée sur son rocher à Copenhague qui est l’une des statues les plus photographiées au monde ! Entre-temps, Andersen et Disney auront achevé la sirène grecque et, peut-être, aidé à l’amalgame qui existe entre cette dernière et la harpie.

1 – La harpie (ou harpye)

Etymologiquement, elle tire son nom du grec harpya qui signifie ravisseuse. Mais il faut entendre ce terme au sens de « captatrice » et non de « séductrice ».

Ce sont des démons de la dévastation, de la tempête et de la mort. On en dénombre trois : Obscure, Vole-vite, Bourrasque. Elles élisaient domicile sur les îles Strophades sur la côte du Péloponèse, en Grèce. Elles sont représentées sous les traits d’une vieille femme la plupart du temps, se distinguent par une odeur infecte toujours.

Celles qu’on surnommait les « chiennes de Zeus » étaient des nettoyeuses et des pourvoyeuses de l’enfer. Elles étaient envoyées par Héra à chaque fois qu’on lui faisait injure.

Elles tourmentaient les âmes par leur méchanceté incessante. Par ailleurs, on utilise encore parfois (rarement) le terme de harpie pour désigner une femme criarde, méchante et acariâtre.

C’est pourquoi elles symbolisent le harcèlement des vices et l’obsession de la méchanceté, les passions vicieuses, mais autant les obsessions et les tourments liés à ces obsessions.

Le seul vent qui puisse les chasser est le souffle de l’esprit, le spiritus.

2 – La sirène grecque

Elle représente la beauté féminine sous sa forme la plus séduisante et la plus dangereuse. On en compte trois (comme les harpies, ce qui alimente les confusions) : Parthénopé, Leucosia et Ligia. Leurs attributs : le chant, la harpe, la flûte.

Ce sont elles à qui Ulysse fut confronté bien qu’il ait été averti par la magicienne Circée : « Elles charment tous les hommes qui s’approchent d’elles : malheur à qui, par ignorance, les aborde et les écoute; jamais sa femme ni ses tendres enfants ne se réjouiront de son retour ni ne se tiendront auprès de lui … Passez en leurs parages sans vous arrêter et ne manquez pas de vous boucher les oreilles pour ne point entendre leurs perfides appels » (Homère, L’Odyssée).

Comme c’est connu, Ulysse se fit attacher au mât du navire, ses compagnons continuèrent les manœuvres à l’aide de boulettes de cire logées dans leurs oreilles.

La sirène est enchanteresse, de son chant mélodieux, elle ne cherche qu’à mener l’homme loin de son port d’attache. Bien qu’elle soit associée aux dangers de la navigation marine, il est bon de dépasser ce qui pourrait être un écueil. En effet, ce qui les caractérise au-delà de cet aspect, c’est le symbolisme de la séduction mortelle, l’amour et la mort. Elles sont donc des « femmes fatales [1] », des démons, comme cela se dit en Hongrie, dans un terme qui désigne à la fois ces deux aspects : la femme fatale et le démon.

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C’est ce que montre aisément cet extrait du Dictionnaire des symboles de Chevalier et Gheerbrant : « Si l’on compare la vie à un voyage, les sirènes figurent les embûches, nées des désirs et des passions. Comme elles sortent des éléments indéterminés de l’air (oiseaux) ou de la mer (poissons), on en a fait des créations de l’inconscient, des rêves fascinants et terrifiants, en quoi se dessinent les pulsions obscures et primitives de l’homme. Elles symbolisent l’autodestruction du désir, auquel une imagination pervertie ne présente qu’un rêve insensé, au lieu d’un objet réel et d’une action réalisable. Il faut comme Ulysse s’accrocher à la dure réalité du mât pour fuir les illusions de la passion. »

3 – La sirène nordique

Cette sirène-ci provient des mythologies scandinave et nord-germanique. Elle est bien plus connue que la sirène grecque, à l’image de la célèbre Lorelei, une sirène du Rhin qui, lorsqu’elle chantait, menait droit les navigateurs vers l’abîme.

La sirène symbolise l’anima, la partie féminine de la psyché masculine. Elle entretient une nature double et trouble, par la même occasion : érotique (Eros) et morbide (Thanatos). C’est une séductrice (certains diront une prostituée [2]) mais de par sa conformation en corps de poisson, elle ne peut assouvir le désir qu’elle provoque chez l’homme. Bien qu’elle cherchera à séduire encore et encore à travers ce cercle vicieux : « N’y a ni poissons ni carpes qui n’en ait pas pleuré. N’y a que la sirène qui a toujours chanté. Chante, chante, sirène, t’as moyen de chanter, tu as la mer à boire, mon amant à manger ». Manger, c’est-à-dire faire œuvre de chair et non de bonne chère. Consommer et consumer. Insatiablement.

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[1] Aujourd’hui, on trouve encore cette expression de sirène dans le langage littéraire. Il désigne une femme séduisante par sa beauté ou par sa voix, mais perfide et dangereuse. Bien moins cependant que la sirène grecque. Quoi que…

[2] On trouve encore trace de cela dans le mot anglais désignant la prostituée, merrymaid, très proche de la mermaid, c’est-à-dire la fille de mer.

Il est à noter que si l’anglais fait la distinction entre la sirène-poisson (mermaid) et la sirène-oiseau (siren), le français n’utilise qu’un seul mot pour désigner les deux : sirène.

© Books of Dante – 2009

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